LE GLOBE DE L'HOMME MOYEN

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jeudi 18 décembre 2014

LE REGARD DU POULPE est enfin sur la Toile !




LE REGARD DU POULPE est un roman policier inédit. Il a reçu le prix ART-PHARE 1991, a été refusé par rien moins que 18 éditeurs, et je l’ai refusé à deux autres. Pour la petite histoire, le Poulpe du titre n’est pas emprunté à la collection éponyme, le détective nommé Le Poulpe n’étant venu au jour qu’en 1995…
Ce polar un tantinet déjanté, écrit à la fin des années 80, me semble plus que jamais d’actualité, notamment quand je pense aux pantins qui nous tiennent lieu d’hommes politiques. Mais comme je ne suis tout de même pas prophète, il vous permettra de retrouver, tant à Paris qu’à Venise, un monde où l’on n’avait pas encore de portable greffé dans la… poche, où l’on ne surfait que sur les vagues de l’onde amère chère au père putatif de l’Iliade, et où l’on n’était même pas connecté, tout au plus, et encore, branché…
Vous verrez, c’est reposant !
Je vous en offre le premier chapitre, en cadeau de Noël. Si vous voulez lire la suite, il vous en coûtera la somme astronomique indiquée ci-après…


Prix en € 3.00




1


LE JOUR DU TARTARE



Je ne suis pas bagarreur, mais il ne faut pas trop me chatouiller. Étant donné ce qu’ils m’avaient fait, j’aurais avalé un tank. Bon, j’ai vu assez de films noirs pour pouvoir tenir correctement ma partie dans un polar ; j’ai bouclé mon Burberry’s comme Bayard rabaissait le heaume de son casque, je me suis planté devant son banc les pieds écartés et les mains dans les poches, et j’ai lancé : Écoute, mon pote, assez rigolé. Tu vas me dire pourquoi tu me suis depuis ce midi !
Le gars n’a pas bronché. Un amateur, un cave, qui faisait l’autruche. J’ai poussé mon avantage : Entre nous, tu t’y prends comme un manche...
Sa feinte indifférence m’agaçait. D’un revers de main, j’ai fait voler son chapeau. Il regardait quelque chose, très loin. Trop loin pour mon goût. Je l’ai pris par l’épaule en ricanant : On n’est pas dans un film, mec. Arrête de faire le mort, ou je te refroidis pour de bon !
Et il m’est tombé dans les bras. C’était la mode, aujourd’hui. Mais lui, je m’en serais bien passé.
Sa joue contre la mienne était froide et piquante. Derrière moi, une voix chevrotante a dit : Vous n’auriez pas dû le toucher. Il pouvait tenir encore un bon moment comme ça. Et puis à quoi ça sert de crier contre les morts ?
La petite vieille - celle-là même qui m’avait ce matin-là flatteusement traité de jeune homme - a pris le bras gauche du mort entre ses mitaines noires d’où sortaient, comme de fines pattes d’araignées, des doigts en os poli couleur ivoire. Tournant vers moi des yeux un peu usés mais encore très clairs, elle a ajouté : Aidez-moi, nous allons le caler ; ça n’a pas beaucoup d’équilibre, un mort.
Je la regardais, paralysé : il n’y avait pas que le mort qui ne tenait pas debout, dans cette histoire...
En un éclair, j’ai revu le film presque anodin des « événements » de cette matinée. Ce n’était peut-être pas le moment, mais le flashback s’imposait, si je ne voulais pas, comme on dit quand on parle de choses qu’on ne connaît pas, sombrer dans la folie...
Moi, j’avais plutôt l’impression que j’allais péter les plombs.
Pourtant, il ne s’était rien passé de si extraordinaire...

J’avais repoussé le tartare.
Ça, je m’en souvenais. Ça a l’air idiot, mais pour moi, c’était là que tout avait commencé.
Même si ça couvait depuis longtemps.
J’ai donc repoussé le tartare.
J’avais tout à coup toutes sortes de choses à dire sur ce qui n’allait pas dans la vie.
Personne ne me regardait. J’ai craché un bout d’os.
Ce tartare avait dû être attendri à la tronçonneuse. Qui y avait laissé des dents...
J’ai rebouché le ketch-up. À l’intérieur, il était figé. À l’extérieur, le bocal était poisseux. Comme moi, ai-je pensé : glacé à l’intérieur, tout sucre au-dehors. Aimable et mort. _ Mais ma décision était prise.
Je n’irais pas en cours aujourd’hui. Peut-être à cause du tartare.
Le restaurant était plein. Un épais brouillard sonore flottait, qui m’a obligé à répéter trois fois ma commande.
On m’a apporté deux mousses au chocolat. Une pour la serveuse, une pour la patronne. J’ai failli renvoyer l’une et l’autre, mais je ne résiste pas au chocolat.
Le café était amer, comme de juste. Ça collait parfaitement à l’humeur du jour.
Sécher les cours aurait dû me rendre heureux ; eh bien non, ça me tordait les tripes !
Le type d’à côté a payé et est parti sans dire au revoir. Il ne m’avait pas non plus dit bonjour... Pas une fois ce type n’avait regardé de mon côté.
Moi au moins, ai-je pensé, je l’ai regardé du coin de l’œil. Il avait une sale gueule et mangeait beaucoup de pain.
À quoi servent des types comme ça ? me suis-je demandé tout haut en allumant un cigare, et en réalisant dès la première bouffée que mon après-midi s’étalait devant moi comme une plage vide.
Je n’irais plus en cours, plus jamais.
Le zinc cliquetait sous les verres et les tasses comme une machine à sous. Insupportable.
J’ai fignolé quelques ronds de fumée pour meubler la solitude de cette foule, de beaux ronds, explicites comme des bouées de sauvetage. Personne n’a réagi.
Peut-être, si j’avais agité des billets...
Pourtant, il y avait quelque chose dans l’air. Il avait suffi que je me décide à quitter le monde clos du lycée pour que tout semble changer autour de moi : par exemple, ce type au comptoir qui me regardait trop souvent, d’un air faussement détaché, entre ses gorgées de café - comme par hasard, lui aussi en était au café... Ça paraissait clair, ce type me suivait ; mais pourquoi ?
Pour les ronds de fumée, peut-être ? J’ai quand même mis quarante-deux ans avant d’arriver à faire des ronds de fumée... _ Et plus personne ne sait les faire. Plus personne n’ose prendre le temps. Pas rentable, le rond de fumée...
Les signes ne trompent pas : la civilisation recule.
Ce tartare, par exemple ! Attila lui-même y aurait faussé son dentier.
Comment sais-tu que ce type te suit ? m’a brusquement demandé ma raison. Une petite voix aigue que je connais bien a aussitôt répondu.
Depuis que tu es sorti de chez toi, j’ai cette impression horriblement désagréable d’un regard qui te chatouille le dos, juste entre les deux omoplates, qui écarte peu à peu les tissus de tes vêtements, qui pénètre ton intimité comme le couteau entre dans le beurre, qui se promène à l’intérieur de toi, et qui va finir par tomber sur moi !...
Tu fantasmes, ai-je grincé à l’adresse de la petite voix fluette et perçante, la voix de ma maîtresse abusive, la peur. La seule maîtresse qui ne m’ait jamais lâché.
Si tu ne me crois pas, tu n’as qu’à vérifier... a-t-elle renchéri.
Comme d’habitude, elle était si sûre d’elle que je n’étais plus du tout sûr de moi.

D’un seul élan, j’ai écrasé mon mégot et me suis levé avec une détermination féroce.
L’homme du comptoir, non content de se lever en même temps que moi, a éprouvé le besoin de faire celui qui n’a l’air de rien.
Tout juste s’il ne s’est pas mis à siffloter.
J’ai toisé mon suiveur au passage, et suis sorti sur la terrasse en roulant un peu des hanches, les épaules soudain élargies.
J’avais suivi du coin de l’œil mon suiveur. Celui-ci me tournait ostensiblement le dos. Un dos qui frémissait et flairait dans ma direction comme la truffe d’un chien de chasse...
Je suis allé droit à la boîte aux lettres, et j’ai posté mon certificat médical.
Bon, bien sûr, j’avais peur, comme toujours quand il menace de se passer quelque chose dans la vie routinière du fonctionnaire que je suis ; mais à cet instant où l’enveloppe, échappant à mes doigts tremblants, glissait irrémédiablement dans la fente, une étrange exaltation humectait mes paumes et redressait ma taille : après tout ce temps perdu, la vie commençait.

J’ai marché, un peu au hasard. La tête qu’allaient faire mes élèves ! Je ne manquais jamais. Je me suis senti léger. Dix ans que j’hésitais à partir...
Je sautillais en marchant : dix ans d’hésitations qui tombent, huit tonnes de moins sur les épaules... Cinquante kilos par élève - j’avais beaucoup de filles, bien roulées d’ailleurs - multipliés par cent soixante élèves : pour porter cette jeunesse sous motivée, il aurait fallu des dockers !
Trente mètres derrière moi, le type du comptoir marchait comme au hasard. D’être sûr que j’étais suivi m’a fait presque plaisir. Si je n’avais pas quitté l’enseignement plus tôt, c’était sans doute, si on peut dire, rapport à la solitude...
Autour de moi, les feuilles tombaient, la vie était rousse comme Sonia, élève de 1ère A. J’ai eu envie de pleurer. J’aime bien les rousses.
Et bête comme elle, ai-je souri. Je n’ai rien contre la bêtise, pourvu qu’elle soit baisable. Baisables, Sonia et la vie l’étaient, mais ni l’une ni l’autre ne se laissaient baiser.
J’ai tourné dans la rue des Entrepreneurs, et le coin du square est apparu.
Peut-être que je n’ai pas vraiment essayé, me suis-je dit habilement, histoire de ménager l’avenir.
Une main s’est posée sur mon épaule.

Incroyable ! me disais-je en remontant l’allée du square Saint-Lambert. Un contrôle d’identité, en plein jour ! Est-ce que j’ai une tête de terroriste ?
Deux flics, même pas désagréables. Contrôle de routine... s’étaient-ils excusés. Vous savez ce que c’est...
J’avais répondu : Non, je ne sais pas ce que c’est, et m’étais tout de suite senti mieux d’avoir ainsi flatteusement retouché l’image de moi que je garde à l’œil dans mon miroir intérieur.
Ils avaient survolé mes papiers, me les avaient rendus, et s’étaient éloignés. Le plus grand des deux causait avec son talkie-walkie. L’autre avait un rire désagréable, comme quelqu’un qui vient de faire une bonne farce. Des jeunes, bruns, tronches de bons élèves, qui se ressemblaient comme deux matraques.
D’ailleurs, tous les flics se ressemblent. Je me suis dit : Feraient mieux de faire leur boulot en courant après les délinquants !
J’ai réalisé que je n’avais eu aucune envie de leur dire que j’étais suivi, et j’ai débouché sur les acacias qui encadraient la pelouse et le jet d’eau.
Il faisait beau.

Assis sur mon banc préféré, je m’attardais à dévisager les dernières lueurs de l’automne, les dernières fleurs de l’automne ; le jet d’eau était encore en action et à l’air déjà frais de septembre il ajoutait la fraîcheur plus secrète d’une source cachée sous bois.
Je ne voyais plus du tout mon suiveur, preuve qu’il était là.
Je n’ai pas cherché à le repérer : de toute façon, je le sentais.
J’ai toujours été très intuitif, me suis-je dit avec une certaine satisfaction. Mais depuis que j’avais décidé de me fier entièrement à mon intuition, cela prenait des proportions étranges, inquiétantes.
Et juste ici maintenant, quelque chose clochait, j’en étais sûr.
Ce suiveur invisible, pourquoi me suivait-il, moi ? D’un côté, ça me flattait : on ne m’avait jamais suivi ; et moi-même, j’avais peu suivi, honteusement, si timidement que les gens - les femmes ! - ne s’en rendaient même pas compte ou me prenaient pour un obsédé.
Pourquoi moi, Michel Siffroux ? Je veux savoir à quoi il ressemble, ai-je conclu.
Sur chaque banc, deux ou trois petits vieux se laissaient dorer par les nuages. On aurait dit des moineaux, serrés les uns contre les autres. Ils faisaient moins de bruit que des moineaux, mais n’en pensaient pas moins. Dans tout le square, nous n’étions que deux à avoir moins de soixante ans : l’autre et moi. Pour l’heure, l’autre aussi était assis sur un banc, histoire de faire comme tout le monde...
L’air innocent. Trop pour un pro.

Les corbeaux ont croassé quand je me suis levé, mais je n’étais tout de même pas parano au point de croire que c’était pour moi. Je suis passé devant l’autre, exprès. Comme je le fixais, il a levé la tête et m’a offert un regard débordant d’innocence. Mon pauvre chou, ai-je pensé, te donne pas tout ce mal...
Un des corbeaux nous a survolé, la tête penchée pour mieux nous voir.
J’ai continué ma marche. Au hasard. J’ai gloussé : je sais d’expérience qu’il n’y a pas de hasard, que le hasard est une invention humaine, plus précisément masculine, pour ne pas assumer la responsabilité de ses actes, ou pour ne pas admettre qu’ils nous échappent complètement.
Un merle à bec noir en vue, chef ! Qu’est-ce qu’on fait ? ai-je dit tout haut. Un mutant, sans doute : jamais vu de merle à bec noir...
Le balayeur du square aussi était noir, mais ça, j’en avais déjà vu. On aurait dit un Michael Jackson qui aurait pu se permettre d’avoir cinquante ans. Son balai était peint en rouge comme une voiture de pompiers, et ses cheveux frisés encore très noirs s’auréolaient de fils d’argent du plus bel effet. Il balayait comme d’autres dansent, et on l’entendait distinctement fredonner dans sa tête, mais ça n’avait pas l’air de lui faire plus plaisir que ça.
D’une pichenette, j’ai envoyé le moignon de mon cigare vers la corbeille à papiers qui s’évasait au coin du massif à côté de la sortie, et l’ai ratée comme d’habitude.
J’ai vérifié que personne ne m’avait vu, j’ai ramassé le mégot, l’ai jeté rageusement à bout portant au fond de la corbeille, puis me suis éloigné sans jeter un regard derrière moi.
L’autre était encore sur son banc. Un très léger filet de fumée bleue sortait de la poubelle.

À suivre...

vendredi 14 novembre 2014

L’AR(t indi)GENT

Voici d’abord deux remarques en passant concernant les différentes formes de l’imposture contemporaine mondialisée.
Vous trouverez ensuite, après une chronique publiée par votre serviteur il y a bientôt 15 ans sur les liens incestueux entre art fictif et très réel cash, deux liens vers des articles que je reproduis par ailleurs ci-après, parce qu’ils me semblent apporter un éclairage complémentaire sur les divers aspects de ce problème, par ailleurs très bien analysé par Roland Gori dans son livre « La fabrique des imposteurs ».



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Ceci n’est pas de l’art, ceci est gratuit… Sagault 2014



LE SOUILLEUR SOUILLÉ


La prétentieuse nullité de ce que j’appelle l’art contemporain de marché, ce cadavre nullement exquis qui occupe le devant de la scène au détriment des nombreuses et souvent remarquables pratiques artistiques actuelles trop peu spéculatives pour intéresser l’oligarchie politico-financière, commence à apparaître au grand jour.
Ce qui saute aux yeux dans la grotesque aventure de Mac Carthy, c’est le conformisme mécanique et l’académisme accablant de ses fausses provocations.
À propos de l’exhibition de la place Vendôme, plus encore que d’art « parisien », il faut parler d’art pharisien, ce qui revient à dire que d’art, dans la « démarche », dans le « travail » de ce gugusse, il ne saurait être question, tant l’insincérité en est l’origine et la condition d’existence. Insincérité peut-être inconsciente, nul n’étant aussi capable de croire à ses propres mensonges qu’un représentant de commerce conséquent…

Que des politiciens comme Hollande ou Valls volent au secours de pareille niaiserie nauséeuse me semble relever tout à la fois d’une invraisemblable confusion mentale due à une abyssale inculture et de la complicité qui unit entre eux les acteurs de l’imposture mondialisée par laquelle une mafia d’oligarques tout aussi illégitimes que les « artistes » qu’ils promeuvent se saisit toujours davantage de tous les pouvoirs.
« La France sera toujours aux côtés des artistes comme je suis aux côtés de Paul Mac Carthy qui a été finalement souillé dans son œuvre, quel que soit le regard que l’on pouvait porter sur elle. Nous devons toujours respecter le travail des artistes. »
Qu’Hollande ait pu proférer sans rougir pareilles âneries, d’un calibre digne de la grosse Bertha (« célébration » de l’ignoble tuerie de 14-18 oblige !), me fait irrésistiblement penser au 1984 de mon cher Orwell.
Car, en un retournement carnavalesque digne de la « novlangue », le président fait du souilleur le souillé, nous présentant ainsi comme une vérité incontestable le contraire même de la vérité.
« Moi président, dès le moment où un étron a une valeur marchande, la merde devient de l’art et l’imposteur un artiste », tel est le fond du message porté par celui qui doit sa présidence à son douteux talent d’artiste de l’imposture.

C’EST À QUEL SUJET ?


Un « philosophe » autoproclamé (entendez un prof de philo), théorisait encore récemment la « disparition du sujet » en peinture, vieille tarte à la crème de l’art contemporain néo-académique, et martingale imparable de l’art de marché spéculatif et du terrorisme institutionnel dont il vit.
Ce genre de discours sous-tendu par une idéologie mortifère relève à mon sens de la culture hydroponique, culture hors sol, caractéristique de la prétendue démarche artistique des « plasticiens » contemporains. Discours abstrait, coupé de toute racine, réfugié dans un au-delà du sujet, c’est à dire tournant autour du nombril du « créateur ».
Dire qu’en peinture il n’y a plus de sujet, ce n’est pas seulement commode, c’est absolument stupide. Sans sujet, pas d’art possible. Sans sujet, la peinture devient sans objet. Même quand elle se prend elle-même pour sujet, la peinture a bel et bien un sujet, même si, comme on ne l’a que trop vu depuis plus de cinquante ans, le risque est grand d’épuiser un sujet en le refermant sur lui-même et en en faisant son objet exclusif.
Si l’artiste n’a plus de sujet, il devient son propre sujet. Dès lors, le soi-disant artiste, qui n’est plus en vérité que le commercial de son ego-image et de sa carrière, est condamné à la vacuité répétitive du narcissisme.
Il lui faut désormais se vendre pour vendre, il n’est plus que le maître-esclave de la rentabilité d’un circuit commercial dont il est un rouage quasiment interchangeable, courroie de transmission de la spéculation financière.
L’art de marché actuel n’a rien à voir avec une démarche artistique authentique ; vecteur de la déshumanisation néo-libérale, promoteur pervers de la quantité contre la qualité et de la communication contre la création, il a vendu son âme au diable, il se nomme ARTGENT.
Ainsi se parachève la collusion des pouvoirs politiques, économiques et financiers avec l’art de marché qu’ils récupèrent en un joli schéma gagnant-gagnant, les partenaires de ce pacte avec le diable cautionnant réciproquement leurs pires dérives.
Grâce à quoi, en cette époque qui marche sur la tête avec un acharnement stupéfiant, les artistes les plus ratés sont clairement ceux qui ont le mieux réussi.



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AR(t intelli)GENT, AR(t indi)GENT, Sagault 2000



L’ART N’EST-IL QU’UN PRODUIT DE LUXE ?

LE PLUG ANAL DE McCARTHY PLACE VENDÔME : UN ACCIDENT INDUSTRIEL ?


L’ART N’EST-IL QU’UN PRODUIT DE LUXE ?


La Fondation Louis-Vuitton, un nouveau musée d’art contemporain créé par Bernard Arnault dans le Bois de Boulogne, est inaugurée ce lundi 20 octobre par François Hollande. Des écrivains, des philosophes, des artistes critiquent le rôle croissant des grands groupes financiers dans l’art contemporain et dénoncent les « nobles mécènes » qui « ne sont en vérité que des spéculateurs ».

« Le rôle toujours croissant, dans l’art contemporain, des grands groupes financiers liés à l’industrie du luxe y suscite encore moins de débats que celui des tyrannies pétrolières. Les intellectuels, critiques et artistes qui œuvrent ici, pourtant traditionnellement enclins aux postures « radicales » et aux discours contestataires, semblent aujourd’hui tétanisés par la peur d’une fuite des capitaux, comme si la plus petite réserve émise les exposait à des représailles qui les frapperaient au portefeuille. Dans ce milieu pourtant bavard, et qui sut être quelquefois frondeur, une véritable omertà règne dès qu’il s’agit de financement. Lorsqu’on émet des doutes sur le désintéressement de tel ou tel patron (au sens de « mécène »), on se voit répondre en général que nul n’est dupe, mais qu’il n’y a pas d’alternative – c’est la fameuse TINA (There Is No Alternative). Le désengagement des États, appauvris par une crise où les mêmes grands financiers ont joué un rôle majeur, condamnerait en effet le monde de l’art et de la culture à mendier chez les très riches.

Nous ne nous posons pas en modèles de vertu. Qui n’a, dans ce milieu, participé un jour ou l’autre aux manifestations d’une fondation privée ? Mais quand les plus grosses fortunes de France rivalisent pour intervenir massivement dans la production artistique, les arguments classiques en faveur de ce type de financement nous paraissent faibles et hypocrites.

On insiste toujours, lors des manifestations artistiques ainsi « sponsorisées », sur l’étanchéité de la séparation entre l’activité commerciale du « sponsor » et l’activité culturelle de la fondation qui porte son nom. De fait, il fut un temps où de grands mécènes aidaient les arts sans se mettre en avant. Ils se contentaient d’une mention en corps 8 au bas d’une troisième page de couverture, d’une plaque émaillée au coin d’un édifice, d’un mot de remerciement en préambule. Mais notre époque est aux annonces fracassantes, aux fêtes pharaoniques et aux publicités géantes. On ne donne plus carte blanche à un artiste en demeurant dans l’ombre : on lui commande la décoration d’une boutique sur les Champs-Élysées ou la mise en scène de l’inauguration d’une succursale à Tokyo. Le magasin de sacs n’est séparé de la galerie que par une mince cloison, et des œuvres viennent se mêler aux accessoires, eux-mêmes présentés sur des socles et pourvus d’un cartouche. Les boutiques de luxe, désormais, se veulent le prototype d’un monde où la marchandise serait de l’art parce que l’art est marchandise, un monde où tout serait art parce que tout est marchandise. Il est vrai que les nouveaux maîtres du marché de l’art ont su, en leur faisant des passerelles d’or, débaucher les experts et les commissaires les plus réputés, contribuant ainsi à l’appauvrissement intellectuel de nos institutions publiques. Mais ce n’est aucunement pour leur donner les moyens de servir une idée de l’art en tant que tel, car le patron ne cesse d’intervenir dans des transactions qui l’intéressent au plus au point.

Pas plus qu’il n’y a d’étanchéité entre les affaires et les choses de l’art, il n’y a, en effet, d’innocence ou de désintéressement dans les aides que ces gens dispensent. Leurs employés ont bien soin de rappeler que le mécénat est une ancienne et noble tradition. Sans remonter au Romain Mécène – délicat ami des poètes – ils citent Laurent de Médicis, Jacques Doucet ou Peggy Guggenheim, dont messieurs Pinault et Arnault seraient les dignes successeurs. Quand bien même ils seraient ces gentils amateurs éclairés que nous dépeignent les pages Culture des journaux – et non les affairistes que nous révèlent leurs pages Économie –, les faits comptables parlent d’eux-mêmes.

L’essence du véritable mécénat est dans le don, la dépense sèche ou, pour parler comme Georges Bataille, « improductive ». Les vrais mécènes perdent de l’argent, et c’est par là seulement qu’ils méritent une reconnaissance collective. Or, ni monsieur Pinault ni monsieur Arnault ne perdent un centime dans les arts. Non seulement ils y défiscalisent une partie des bénéfices qui ne se trouvent pas déjà dans quelque paradis fiscal, mais ils acquièrent eux-mêmes, pour plus de profit, des salles de ventes, et ils siphonnent l’argent public (comme avec la récente exposition si bien nommée À double tour de la Conciergerie) pour des manifestations qui ne visent qu’à faire monter la cote de la poignée d’artistes sur lesquels ils ont provisoirement misé. Ils faussent le marché en s’appropriant tous les maillons de sa chaîne, en cherchant à faire et défaire des gloires. En un mot, ils spéculent, avec la collaboration active des grandes institutions publiques, qui échangent faveurs contre trésorerie. Déjà premières fortunes de France, ils s’enrichissent ainsi, encore et toujours plus, au moyen de l’art. Ceux qui se présentent à nous comme de nobles mécènes ne sont en vérité que des spéculateurs. Qui ne le sait ? Mais qui le dit ?

Un argument plus faible encore en faveur de ce mode de financement pour l’art en appelle au respect de l’esprit d’entreprise et à l’égard dû aux intérêts industriels de la France. Ne doit-on pas reconnaissance à ces fleurons du CAC 40 pour l’aide qu’ils apportent à la création ? Il suffit pourtant d’un coup d’œil sur l’histoire de groupes financiers comme ceux des frères ennemis Kering-Pinault et LVMH-Arnault pour comprendre qu’il ne s’agit plus, et depuis longtemps, de groupes industriels. Leur politique est clairement, strictement, financière, et la seule logique du profit détermine pour eux abandons et acquisitions d’entreprises. Viennent de l’apprendre à leurs dépens plus de mille femmes licenciées après avoir consacré leur vie professionnelle à La Redoute. La grande entreprise d’aujourd’hui a perdu l’usine dans le flux tendu ; elle a égaré sa production industrielle dans la jungle asiatique. Sa politique du tiroir-caisse et de l’évasion fiscale n’a plus rien à faire des intérêts nationaux, comme le prouve le récent coup d’éclat de monsieur Arnault en Belgique. Il s’agit de la politique même – obsédée par les dividendes et le profit à court terme – qui a provoqué la plus grave crise économique de ces cinquante dernières années, a mis à genoux des nations entières et a jeté dans la misère et le désespoir des millions de nos voisins européens.

Mais qu’importe l’immoralité du capitalisme incarné par ces nouveaux princes, nous dit-on : les manifestations artistiques ne sont d’aucune conséquence pour eux, qui agissent à une autre échelle. Cet argument cynique se heurte à l’évidence de l’orchestration médiatique. Car la nouvelle culture entrepreneuriale croit en l’« événementiel » comme en un nouveau Dieu. La finance et la communication ont remplacé l’outil industriel et la force de vente. Or l’art, bon ou mauvais, produit de l’événement, souvent pour son malheur et quelquefois malgré lui. Il fluctue comme l’argent, et son mouvement même peut devenir valeur boursière. Pour une société qui se rêve rapide, indexée sur les flux, il a le profil même de l’objet du désir. Il offre donc aux nouveaux consortiums financiers une vitrine idéale. Il peut être brandi par eux comme leur projet existentiel. Et pour que cette symbiose néolibérale soit viable, il suffit que l’art s’y laisse absorber, que les artistes renoncent à toute autonomie. Rien d’étonnant, alors, à ce que l’académisme d’aujourd’hui soit designé : chic et lisse, choc et photogénique, il est facilement emballé dans le white cube du musée, facilement déballé dans le cul de basse fosse des châteaux de cartes financiers. Les musées privés de nos milliardaires sont les palais industriels d’aujourd’hui.

Pouvons-nous encore croire que l’appropriation de notre travail et la caution de notre présence ne sont qu’un élément négligeable de leur stratégie ? Il en est, parmi nous, qui se disent non seulement de gauche, mais marxistes, voire révolutionnaires. Peuvent-ils se satisfaire d’une telle dérobade ? La puissance écrasante de l’ennemi en fait-elle un ami ? En ces temps de chômage de masse, de paupérisation des professions intellectuelles, de démantèlement des systèmes de protection sociale et de lâcheté gouvernementale, n’avons-nous pas mieux à faire, artistes, écrivains, philosophes, curateurs et critiques, que de dorer le blason de l’un de ces Léviathan financiers, que de contribuer, si peu que ce soit, à son image de marque ? Il nous semble urgent, en tout cas – à l’heure où une fondation richissime a droit, pour son ouverture, à une célébration par le Centre Beaubourg de son architecte star (Frank Gehry) – d’exiger des institutions publiques qu’elles cessent de servir les intérêts de grands groupes privés en se calant sur leurs choix artistiques. Nous n’avons pas de leçon de morale à donner. Nous voulons seulement ouvrir un débat qui se fait attendre, et dire pourquoi nous ne voyons pas matière à réjouissance dans l’inauguration de la Fondation Louis-Vuitton pour l’art contemporain. »

Pierre Alferi, écrivain
Giorgio Agamben, philosophe
Madeleine Aktypi, écrivain
Jean-Christophe Bailly, écrivain
Jérôme Bel, chorégraphe
Christian Bernard, directeur du Musée d’art moderne et contemporain (Mamco) de Genève
Robert Cahen, artiste
Fanny de Chaillé, chorégraphe
Jean-Paul Curnier, philosophe
Pauline Curnier-Jardin, artiste
Sylvain Courtoux, écrivain
François Cusset, écrivain
Frédéric Danos, artiste
Georges Didi-Huberman, historien d’art
Suzanne Doppelt, écrivain
Stéphanie Éligert, écrivain
Dominique Figarella, artiste
Alexander García Düttmann, philosophe
Christophe Hanna, écrivain
Lina Hentgen, artiste
Gaëlle Hippolyte, artiste
Manuel Joseph, écrivain
Jacques Julien, artiste
Suzanne Lafont, artiste
Xavier LeRoy, chorégraphe
Philippe Mangeot, membre de la rédaction de Vacarme
Christian Milovanoff, artiste
Marie José Mondzain, philosophe
Jean-Luc Nancy, philosophe
Catherine Perret, philosophe
Olivier Peyricot, designer
Paul Pouvreau, artiste
Paul Sztulman, critique
Antoine Thirion, critique
Jean-Luc Verna, artiste
Christophe Wavelet, critique


LE "PLUG ANAL" DE McCARTHY PLACE VENDÔME : UN ACCIDENT INDUSTRIEL ?

Eric Conan


Dimanche 26 Octobre 2014 à 05:00 | Lu 7818 fois I 25 commentaire(s)

Et si l’installation de Paul McCarthy avait été la "provocation" de trop, celle risquant de mettre à nu les ressorts du système économique de l’art contemporain : une coterie de riches, de critiques et de fonctionnaires de la Culture s’accaparant l’espace public pour décréter "œuvres" des signes qui servent de plus en plus la rente financière et sa défiscalisation massive ?

Que se passe-t-il ? Si le sabotage du « plug anal » géant de Paul MacCarthy - lui-même géant de la création contemporaine - érigé place Vendôme pour l’ouverture de la Foire internationale d’art contemporain (Fiac) a produit l’habituel concert de basse-cour des coucous suisses piaillant par réflexe « Réacs ! Réacs ! Réacs ! », de grandes voix ont significativement divergé. A commencer par celle de l’un des commissaires politiques les plus écoutés du marché de l’art contemporain, le critique Philippe Dagen. Cette fois-ci, au lieu de hurler avec les idiots utiles de l’avant-gardisme chic et de la provocation toc, il a condamné dans sa chronique du Monde une opération relevant selon lui du « vulgaire » et de la « trivialité » : « Il y a mieux à faire que gonfler un phallus couleur sapin dans les beaux quartiers de Paris ».

La surprenante mise en garde de Philippe Dagen est en fait un signal d’alarme lancé à un monde dont lui-même fait partie : la bulle spéculative de l’art contemporain qui s’emballe depuis quelques années. Il prévient qu’elle pourrait exploser et le pot aux roses être découvert à cause d’erreurs comme celle qui a fait « pschitt ! » place Vendôme. Les komsomols à front bas de l’art contemporain se réjouissent du scandale McCarthy - selon eux une réussite totale : l’artiste est un héros d’avoir été agressé physiquement par un dangereux crétin et sa baudruche est grandie d’avoir été dégonflée. Mais Philippe Dagen, lui, a compris autre chose. Et il sermonne le Comité Vendôme (qui réunit les enseignes de luxe de la célèbre place), les organisateurs de la Fiac et la Mairie de Paris pour avoir mis en scène cet « enculoir » (selon la traduction de Delfeil de Ton dans L’Obs) rebaptisé « Tree » pour les petits enfants et les grands journalistes faux-culs. Attention, leur fait comprendre la vigie culturelle du Monde, le choix de ce spécialiste des « provocations pornographiques et scatologiques » risque de mettre à nu les ressorts du système économique de l’art contemporain : une coterie de riches, de critiques et de fonctionnaires de la Culture s’accaparant l’espace public pour décréter « œuvres » des signes qui servent de plus en plus la rente financière et sa défiscalisation massive. Un secteur en plein essor.

L’art dit contemporain suscite en effet aujourd’hui plus de commentaires dans les pages « Finances » et « Argent » des journaux que dans la rubrique « Culture ». Le Monde Eco Entreprise nous apprend que « 76% des collectionneurs l’achètent pour faire un investissement » : pour les très riches à la recherche de bons placements, « l’art est aujourd’hui le plus porteur. Selon Artprice, son indice a augmenté depuis 2012 de 12 % quand celui de l’or baissait de 49 % et les prix immobiliers de 3 % ». Ce marché, qui a augmenté de 40 % en un an et de 1 000 % sur dix ans, vient d’être rassuré par le gouvernement anti-passéiste de Manuel Valls qui assomme les retraités et les familles mais a maintenu pour les riches l’exonération des œuvres d’art de l’impôt sur la fortune.

« L’art des traders »

L’un des artistes les plus côtés, Jeff Koons (les homards gonflables…), lui même un ancien financier, est représentatif de cet « art des traders » analysé par Jean Clair, historien de l’art et ancien directeur du Musée Picasso : « Est arrivée la crise de 2008. Subprimes, titrisations, pyramides de Ponzi : on prit conscience que des objets sans valeur étaient susceptibles non seulement d’être proposées à la vente, mais encore comme objets de négoce, propres à la circulation et à la spéculation financière la plus extravagante ». Le développement de cette bulle spéculative confirme les pronostics faits bien avant la crise par Jean Baudrillard, critique regretté des simulacres de la société de consommation. Il avait décrit la capacité de cet autre marché à « faire valoir la nullité comme valeur » : « Sous le prétexte qu’il n’est pas possible que ce soit aussi nul, et que ça doit cacher quelque chose », l’art contemporain « spécule sur la culpabilité de ceux qui n’y comprennent rien, ou qui n’ont pas compris qu’il n’y avait rien à comprendre. Autrement dit, l’art est entré (non seulement du point de vue financier du marché de l’art, mais dans la gestion même des valeurs esthétiques) dans le processus général de délit d’initié ».

Délit d’initiés, car, comme les subprimes et la titrisation, cette valorisation financière de la nullité repose sur une division du travail tacite entre collectionneurs privés, fondations (qui défiscalisent à hauteur de 60 %), musées d’Etat et journalistes afin de décider dans le dos du public des valeurs à la hausse. Dans ce système, l’artiste est en fait plus créé qu’il ne crée. « Les commissaires se sont substitués aux artistes pour définir l’art », résume Yves Michaud, philosophe et ancien directeur de l’Ecole des Beaux-Arts. L’important n’est pas l’artiste mais ce processus associant collectionneurs, fonctionnaires et critiques qui le désignent. Dans un milieu de plus en plus fluide : les collectionneurs pénètrent les conseils des musées publics, les « artocrates » passent du ministère de la Culture, aux musées et aux fondations, les grands collectionneurs prescrivent le marché tandis qu’à coup d’expositions et d’achats, les fonctionnaires d’un Etat culturel de plus en plus co-financé par le mécénat privé orientent l’argent des contribuables pour valider auprès du public la cote des artistes sélectionnés. C’est l’un de ces petits marquis de la rue de Valois qui avait dit il y a quelques années au peintre Gérard Garouste qu’il n’aimait pas sa peinture « qui ne représentait en rien l’art français ».

Imposture en bande organisée

Comme toute les impostures en bande organisée, cet art d’initiés additionne les risques. D’abord ceux que représentent les grands enfants que sont ces nouveaux artistes. Ils peuvent vendre la mèche comme l’avait fait un jour Jeff Koons : « Mon œuvre n’a aucune valeur esthétique… Le marché est le meilleur critique ! » Une fois qu’ils sont starisés, il est parfois difficile de les contrôler et ils peuvent se montrer approximatif dans le réglage du niveau de provocation, comme McCarthy ou comme cet autre génie qui avait, la nuit, pendu aux arbres d’une place de Milan des imitations d’enfants pour se gausser des ploucs locaux horrifiés au petit matin... Car leur créativité sans bornes est aussi facile que risquée : n’importe qui peut être candidat à l’art conceptuel. Ce qu’avait anticipé Claude Levi-Strauss dans son fameux article sur « le métier perdu » en peinture a bien muté : il n’y a plus besoin d’une formation technique aux métiers de l’art pour récupérer une vieille palette sur un chantier, faire faire un tonneau à une voiture, mettre du caca en conserve ou produire des pénis en chocolat. « L’acte artistique ne réside plus dans la fabrication de l’objet, mais dans sa conception, dans les discours qui l’accompagnent, les réactions qu’il suscite », explique la sociologue Nathalie Heinich, auteur du Paradigme de l’art contemporain (Gallimard).

Le risque peut venir aussi des collectionneurs, qui par inculture ou passion spéculative, ne savent pas s’arrêter quand il faut, parce qu’ils se flattent, au travers de leurs actes d’achat, d’ignorer le passé, l’histoire, la culture dont il faut faire table rase. « Avoir un Jeffs Koons chez soi dispense de justifier ses gouts tout en envoyant un message clair : "Je suis riche" », explique la marchande d’art Elisabeth Royer-Grimblat. « De la culture au culturel, du culturel au culte de l’argent, c’est tout naturellement que l’on est tombé au niveau des latrines, souligne Jean Clair, Le fantasme de l’enfant qui se croit tout puissant et impose aux autres les excréments dont il jouit ».

La machine à cash dévoilée

A ce propos, Philippe Dagen est assez inquiet pour se permettre dans son rappel à l’ordre de sermonner aussi François Pinault. Il reproche au grand collectionneur d’avoir lui aussi commis l’erreur d’exposer dans sa Fondation les œuvres scatologiques de McCarthy et d’autres petits génies dont l’inventivité se réduit à représenter divers carnages, sodomies et supplices sexuels. Il recommande à Pinault et à ses « conseillers » de suivre plutôt l’exemple de son frère ennemi en spéculation artistique, Bernard Arnault, dont la Fondation Vuitton, « loin de chercher le scandale », sait maintenir les apparences, avec un « art ni transgressif ni régressif ».

Car, insiste Dagen, s’il se réduit à la « blague salace », à la « provocation grasse » et au « scandale sexuel », l’art contemporain aura du mal à continuer de faire croire qu’il est autre chose qu’une machine à cash fonctionnant au coup médiatique. Le risque le plus grave serait de perdre la complicité des élus-gogos et des fonctionnaires drogués au mécénat. Car ces provocations programmées ont besoin de disposer de lieux publics emblématiques et prestigieux (Tuileries, Versailles, Grand Palais, place Vendôme, etc.), la profanation de ces célèbres écrins historiques permettant de sacraliser des « œuvres » – poutrelles de ferraille, animaux gonflables, carcasses de voitures, étrons géants, etc. – qui n’auraient pas le même effet sur un parking de supermarché ou un échangeur d’autoroute. Dagen explique qu’un bug pas banal comme le plug anal « fournit des arguments à tous ceux qui, avec Luc Ferry pour maître à penser, tiennent l’art d’aujourd’hui pour uniformément nul – une vaste blague ». Le philosophe dénonce en effet régulièrement, avec exemples confondant à l’appui, l’« imposture intellectuelle » de cet « art capitaliste jusqu’au bout des ongles », qu’il analyse comme une version nihiliste de la « destruction créatrice » de Schumpeter étendue de l’économie à la culture.

Derrière les cris des perroquets hurlant aux « réacs »

Pour l’instant, les réflexes sont toujours là. Canal + continue à ânonner le catéchisme habituel : « Avec cet art qui appuie là où ça fait mal, McCarthy n’a pas fini de déranger et de briser les tabous, et c’est tant mieux pour nous ! ». Et la ministre de la Culture Fleur Pellerin a gagné le prix de la célérité à atteindre le point Godwin de nazification de l’affaire McCarthy en tweetant : « On dirait que certains soutiendraient volontiers le retour d’une définition officielle de l’art dégénéré ». Plus significatif était le retrait et l’embarras très inhabituel de l’autre ministre de la Culture, Jack Lang, sur le plateau du Grand Journal : il ne dissimulait pas son peu d’empathie pour McCarthy, préférant s’inquiéter de la « spéculation » et de « l’unanimisme » régnant depuis quelques années dans le monde de l’art. Autre parole remarquée, l’aveu récent, au moment de partir à la retraite, d’un des plus grands marchands d’art, Yvon Lambert : « J’arrête aussi parce que mon métier a changé, il n’y a que le fric qui compte ».

Philippe Dagen a donc estimé urgente sa mise en garde et son article remarqué constitue un tournant historique dans ce petit milieu spéculatif. Le puissant critique du Monde a bien senti, derrière les cris des habituels perroquets hurlant aux « réacs », le silence gêné des professionnels de la profession se demandant si l’affaire du plug anal de 24 mètres de la place Vendôme n’était pas le premier accident industriel du juteux business de l’art contemporain. Philippe Dagen est leur « lanceur d’alerte ».
Du même auteur
Déshonneur syndical sur toute la ligne
L’Histoire qui passe
La CEDH, ce machin qui nous juge

mercredi 29 octobre 2014

À GAUCHE, C’EST À DROITE

D’abord, à tout saigneur tout honneur, impossible de ne pas citer dans le contexte de cette chronique l’émouvante réaction d’un de ces humanistes sensibles et honnêtes dont regorge ce parti de notables corrompus qu’est devenu le PS, Thierry Carcenac, encore président du Conseil général du Tarn et co-resonsable de la mort d’un jeune écologiste : « MOURIR POUR DES IDÉES, C’EST UNE CHOSE, MAIS C’EST QUAND MÊME RELATIVEMENT STUPIDE ET BÊTE. »
Il faut le voir et l’entendre prononcer ces mots absolument stupides et bêtes, mais aussi proprement infâmes, pour mesurer à quel degré d’abjection déshumanisée trop de politiciens actuels sont descendus.
Il fallait entendre hier matin Gattaz, monstre d’hypocrisie cynique, parler du chômage avec des trémolos dans la voix !
Quand un gouvernement pleure la mort d’un parfait salopard promu contre toute évidence au rang de superhéros, PDG d’une entreprise multinationale parmi les plus ignobles, et ne trouve pas un mot pour regretter une bavure dont il est clairement responsable, il y a vraiment du souci à se faire pour ce qu’on ose encore appeler démocratie…
Non, le libéral-nazisme que je dénonce depuis 20 ans n’est pas une invention, il est en marche, et il est plus que temps de l’arrêter, si c’est encore possible.
C’est dans cet esprit que je vous recommande de la manière la plus pressante de prendre le temps de voir et d’entendre l’admirable discours prononcé en 2012 par Roberto Scapinato, procureur général auprès du parquet de Palerme, en hommage à son collègue assassiné par la Mafia avec la complicité des politiques, Paolo Borsellino. Je dis prendre le temps, et non la peine, car il s’agit d’un moment de formidable citoyenneté vivante et dynamisante, et qui rassure : il n’y a pas au monde que des Carcenac, Cahuzac, Carrez, et autres Hollande, Sarkozy, Juppé ou Valls, il y a encore des hommes dignes de ce nom.



À compléter si vous le souhaitez par la lecture de sa remarquable intervention :



Complété à la lumière des événements en cours, dont celui que je viens d’évoquer, voici un texte écrit au tout début 2014, et que le manque de temps et un certain découragement devant l’anesthésie profonde du peuple de gauche m’avaient dissuadé de publier à l’époque.
J’y adjoins un court texte de Suarès sur les politiciens qui colle à ceux d’aujourd’hui aussi cruellement que la tunique de Nessus à la peau d’Hercule !
Et, pour faire bonne mesure, à l’attention, entre autres, de ce bon Monsieur Carrez, j’ajoute un texte fort intéressant sur l’égalité républicaine.


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André Suarès, Machiavel à un sou

À GAUCHE, C’EST À DROITE

Il y a un bon moment que je ne me reconnais plus dans la gauche, tout particulièrement dans cette « gauche » qui se proclame « responsable » parce qu’elle accepte de renier ses principes et de se corrompre en jouant le jeu archi pipé du pouvoir « démocratique » instauré par de Gaulle pour son usage personnel et très tôt récupéré et magistralement instrumentalisé par l’oligarchie financière, représentée dès l’origine par Georges Pompidou, second Président de la Vème République après avoir été directeur général de la Banque Rotschild puis Premier Ministre du Général.
Les notions de droite et de gauche ne sont à mes yeux plus du tout analysables selon les critères qui permettaient il y a encore une trentaine d’années de les distinguer.
Pour moi, la différence entre la droite et la gauche, c’est désormais celle qui sépare radicalement ceux qui sont pour la domination sans partage de la nature par l’espèce humaine, et qui sont donc prêts à la « maîtriser » par tous les moyens, pour en faire notre servante, et ceux qui souhaitent coopérer avec la nature et admettent que nous faisons partie d’elle et ne pouvons bien vivre qu’en harmonie avec elle.
À ce titre il est clair que le PS français est de droite depuis plus de trente ans du fait de sa vision du monde consumériste et globalisante, toute pleine d’une mégalomanie naïve et d’un affairisme retors. Conception du progrès extraordinairement primaire et simpliste, croassance, croassance ! croassent-ils, toujours à la remorque des ringards du libéralisme le plus obtus.
À mes yeux, le véritable clivage droite-gauche n’est pas du tout entre « réactionnaires » et « progressistes », comme le disait encore la sénatrice PS Laurence Rossignol, dans l’hymne à la croissance qu’elle serinait sur France-Inter il y a quelques mois. Elle tenait le discours actuel du PS, un discours luciférien au sens exact du terme. Lucifer prétend nous donner la maîtrise de l’univers ; au lieu de coopérer, de collaborer avec la nature qui nous a créés, il s’agit de la dominer, de la châtier, de lui faire finalement payer le fait que nous ne sommes pas maîtres de notre existence, que ce soit au départ ou à l’arrivée.
L’idée de l’homme-Dieu, l’anthropocentrisme, c’est selon moi une vision du monde fondamentalement de droite. Être de gauche, c’est avoir des principes et des valeurs, et s’efforcer de les mettre en pratique. Cela commence par un profond respect de la vie, même quand cela nous oblige à réfréner notre mégalomanie.
En ce sens, parler d’UMPS est ici inévitable, à condition de rajouter FN, tant les formations politiques traditionnelles, de « gauche » ou de droite se rejoignent dans le plus systématique irrespect de la vie…

Être de gauche, c’est admettre que chacun de nous est un microcosme au sein du macrocosme, et véhiculer des valeurs de paix, de coopération, et de liberté réelle, c’est à dire de liberté dans le cadre des contraintes nécessaires au respect de la liberté d’autrui (et par « autrui », je n’entends pas seulement mes congénères, mais l’ensemble des êtres vivants de notre monde).
Être de droite, c’est considérer que la liberté de l’homme implique le servage de la nature tout entière, et la domination sans partage de l’espèce animale la plus « développée » de ce microcosme qu’est notre planète au regard de notre galaxie, elle-même grain de poussière au sein de l’univers…
Avec comme corollaire le règne sans partage au sein de l’espèce elle-même du fort sur le faible, en vertu d’une fallacieuse « loi de la jungle ».
Être de droite, c’est donner au mot progrès le sens d’une conquête toujours plus radicale de la nature, et d’une croissance indéfinie.
C’est penser que la technique peut résoudre tous les problèmes, c’est assimiler le progrès non à une amélioration qualitative, mais à une augmentation quantitative : la culture du record est pour moi typiquement de droite, et, poussée à l’extrême comme de nos jours, d’extrême-droite.
Qu’est en effet le progrès aux yeux des dirigeants actuels ? S’agit-il de rendre l’humanité meilleure ? Ou de la rendre plus « riche », entendez de rendre les riches encore plus riches, quitte à appauvrir encore davantage les pauvres ? Le progrès pour eux, c’est la conquête toujours plus totale, toujours plus radicale de la nature en une prédation sans frein qui est l’exact contraire du fonctionnement d’un biotope viable.
C’est en ce sens que je peux dire sans craindre de me tromper que la politique actuellement menée par le PS est une politique d’extrême-droite, au sens où j’entends ce mot. Voyez Notre-Dame-des-Landes, Sirvens, le Lyon-Turin, le nucléaire, le bétonnage systématique et généralisé (en 15 ans l’équivalent de deux départements de terres agricoles a été détruit en France…) et plus généralement la soumission toujours plus servile à la finance et à ses grands patrons…
Politique libérale dans laquelle le règne du plus fort, celui de l’individu triomphant, et la guerre économique qu’il implique l’emportent sur toute autre préoccupation. Sous couvert d’intérêt général et de libertés, il s’agit de conforter définitivement le règne des individus dominants, en entérinant officiellement le pouvoir, déjà exercé de fait par l’oligarchie économico-financière, par une marchandisation totale de notre société, livrée aux appétits individuels exploités par les multinationales, voyez le traité transatlantique en cours de négociation.
Cela vaut aussi bien en matière de liberté (prétendue) dans le libéralisme économico-financier qu’en matière de libertés (prétendues) par rapport aux valeurs sociétales, famille, homosexualités, procréation assistée, GPA, euthanasie.
Liberté débridée : il s’agit de faire sauter tous les garde-fous pour agrandir l’espace vital des puissants, tout comme Hitler voulait que la race aryenne « supérieure » asservisse ou élimine les populations « inférieures » et annexe leurs territoires et leurs richesses.
Si on part de cette grille d’explication, qui peut paraître simpliste à première vue, mais qui a l’immense mérite d’être fonctionnelle, on comprend clairement ce qui se passe en France et dans le monde depuis une cinquantaine d’années.
Et l’on se rend compte que beaucoup d’hommes « de gauche » sont incontestablement très à droite, et qu’il est quelques hommes de droite dont les idées et l’action relèvent de ma conception de la gauche. C’est pourquoi je disais en 2000 que Chirac était en fait, sinon en parole, d’extrême-droite, et d’une extrême-droite « moderne » infiniment plus dangereuse que le fascisme traditionnel et passablement ringard d’un Le Pen. C’est encore plus vrai de Sarkozy, et ce l’est au moins autant de Hollande, défenseur objectif de l’extrême-droite néo-libérale, cette oligarchie archi corrompue que je nomme libéral-nazisme.
De ce pur produit de l’enseignement dogmatique et radicalement dépassé de nos lamentables grandes écoles, et tout particulièrement de la fabrique de cadres surformatés et incultes qu’est HEC, je n’attendais rien, ses propos les plus anciens laissant clairement apparaître sa nature de serviteur dévoué du grand capital. Mais il m’a épaté par l’infernal culot avec lequel il a renié sa parole. Car c’est bien l’actuel président « socialiste » de la République qui disait récemment : « L’action que nous menons vise à donner plus de liberté aux entreprises. Ce sont elles qui, librement, détermineront l’avenir du pays ». Lecteur, pèse ces mots, ils disent très exactement ce qu’ils veulent dire…
Et ce matin encore (mardi 28 octobre), sur France-Inter, Gattaz reprenait la même antienne de l’entreprise comme phare et guide, führer au bout du conte et des comptes, de toute société humaine. Ce qu’ils veulent, les libéraux-nazis, c’est une Entreprise de mille ans. Et ils sont prêts à tout pour arriver à leurs fins. Comme je l’annonçais il y a quinze ans, le néo-libéralisme n’est doux – si j’ose dire ! –, que quand il peut parvenir à ses fins sans utiliser la manière forte, tout de même coûteuse, et parfois génératrice de pénibles effets boomerang. Mais le désastre aidant, face à la révolte qui monte, et les carottes manquant, nous commençons à voir en tous domaines pointer le bout du gros bâton.
La violence de plus en plus ouverte de la répression de tous ceux qui s’opposent réellement au système actuel est ainsi on ne peut plus éclairante quant à la nature réelle de la démocratie française, totalement inféodée au grand capital en un fonctionnement de plus en plus clairement mafieux.
Peuple, réveillons-nous !

LA MORT DE ROBESPIERRE, OU L’ÉLAN DE L’ÉGALITÉ BRISÉ

Lundi 28 Juillet 2014 à 05:00 | Lu 24128 commentaire(s)

FRANCIS DASPE*

La réaction thermidorienne qui allait s’enclencher après l’exécution de Robespierre marque nettement la fin des rêves d’égalité approchés pendant la révolution. Un combat toujours actuel.

Il y a 220 ans, les 27 et 28 juillet 1794, la Convention renversait Robespierre. Le 10 Thermidor de l’An II, lui et ses amis étaient guillotinés. La signification de cet événement est considérable. Elle a été pourtant sujette à manipulations.
L’exécution des robespierristes marque d’abord la fin de la révolution. Certes des débats autant idéologiques qu’historiographiques existent quant au terme de la révolution française. Certains le fixent en 1799, au coup d’état de Brumaire qui marque la fin de la République et l’arrivée au pouvoir du consul Napoléon Bonaparte. D’autres retiennent 1815 et l’abdication définitive de l’empereur Napoléon I° qui permet le retour de la monarchie des frères de Louis XVI. Dans le sens d’une rupture dans la recherche de plus l’égalité, la mort de Robespierre marque bien la fin de l’idéal révolutionnaire.

Elle consacre en fin de compte le triomphe de la deuxième phrase de la l’article 1 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789. Celle-ci est trop souvent oubliée, pour ne retenir que la première phrase, nécessaire et consensuelle (les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits). Si celle-ci proclame l’égalité civile (et donc la fin de la société d’ordres et de privilèges de l’Ancien Régime), la seconde se refuse à faire de l’égalité sociale l’horizon commun de la nouvelle société. En effet, les « distinctions sociales » y sont consacrées, même si elles sont contrebalancées par « l’utilité commune » En affirmant ainsi que « les distinctions sociales ne pourront être fondées que sur l’utilité commune », la voie vers une société de classes était ouverte, avec toutes ses injustices contre lesquelles le mouvement ouvrier et socialiste se bat depuis deux siècles. Car la notion d’utilité commune est ce qu’il y a de plus délicat à manier, se prêtant aisément à toutes les formes d’instrumentalisation. Dire que les nobles et les courtisans oisifs avaient une utilité commune toute relative est évident ; en profiter pour établir des hiérarchies parmi les futurs travailleurs beaucoup moins.

La réaction thermidorienne qui allait s’enclencher après l’exécution de Robespierre le montre nettement. Le rétablissement du suffrage censitaire en constitue un premier exemple. Le discours de Boissy d’Anglas pour le justifier est à cet égard édifiant. Trois extraits de son discours en témoignent. « L’égalité civile, voilà tout ce que l’homme raisonnable peut exiger. L’égalité absolue est une chimère ». « Nous devons être gouvernés par les meilleurs, les meilleurs sont les plus instruits et les plus intéressés au maintien des lois ». « Un pays gouverné par les propriétaires est dans l’ordre social, celui où les non-propriétaires gouvernent est dans l’état de nature ».

Les éléments de la réaction se sont également étendus au champ économique. La loi sur le maximum des denrées fut abolie dès la fin de l’année pour revenir à la liberté économique caractérisant une véritable société de classes. Ce fut d’ailleurs l’ultime insulte qu’entendit l’Incorruptible au pied de l’échafaud : « Foutre, le maximum ! ».
Il en est allé de même pour d’autres domaines, qu’ils soient physiques ou symboliques. Car c’est dans cette articulation que réside la sinistre alchimie des contre-révolutionnaires. Les velléités de République sociale que portaient les Montagnards furent en effet liquidées. Physiquement avec les derniers députés qui siégeaient sur la crête de la Convention (ils étaient nommés pour cela les Crétois). Ils avaient soutenu lors des ultimes insurrections des sans-culottes parisiens de germinal et de prairial (1° avril et 20 mai 1795) les revendications populaires résumées par le mot d’ordre « du pain et la constitution de 1793 ». Symboliquement ensuite : le mot révolutionnaire fut proscrit par le décret du 12 juin 1795, la destruction des bâtiments des Jacobins de la rue Saint-Honoré fut ordonnée par celui du 24 juin.

L’analyse de cet événement historique possède une actualité ; elle ouvre également des perspectives. Le combat pour l’égalité reste toujours une urgence au moment où tous les rapports notent l’accroissement des inégalités sociales et territoriales. Pour cela, les thermidoriens d’aujourd’hui, c’est-à-dire les réactionnaires et les oligarques de tout poil, sont à l’œuvre. Ils ont, pour parvenir à leur dessein, mobilisé la notion d’équité. Elle leur sert de caution commode. Ils l’utilisent pour masquer le caractère intrinsèquement sombre de leurs visées, en agitant le concept vague d’égalitarisme. Le triomphe de l’équité sonne en réalité comme le renoncement à l’égalité. En cas d’obstacle, les nouveaux réactionnaires n’hésitent pas à utiliser différentes formes de violence, sociale et symbolique principalement. Celles-ci s’inscrivent dans le prolongement de la terreur blanche des contrerévolutionnaires. L’héritage de Robespierre et de la République montagnarde nous incite plus que jamais à entretenir le flambeau de l’égalité.


* Francis Daspe est secrétaire général de l’AGAUREPS-Prométhée (Association pour la gauche républicaine et sociale – Prométhée). Il est également co-auteur du livre intitulé « Hollande, la République pour cible », éditions Bruno Leprince, collection Politique à gauche, avril 2014.

mardi 29 juillet 2014

DE JULES BRETON À ALAIN SAGAULT, UNE FAMILLE...

QuickTime - 47.6 Mo

 DE JULES BRETON À ALAIN SAGAULT, UNE FAMILLE DE PEINTRES

continuité et différence

Exposition à la Bergerie de Tournoux, du 1er au 20 août 2014

L’association Temps partagés réunit cette année à Tournoux quatre générations d’une famille de peintres, quatre regards de peintres, de Jules Breton, son trisaïeul, à Alain Sagault, en passant par Adrien Demont, Virginie Demont-Breton et leur fille Adrienne Ball-Demont.

Le 1er août 2014 à 20h45 :

Conférence de Françoise Alexandre :
« De Jules Breton à Alain Sagault, une famille de peintres. »

Françoise Alexandre présentera à travers œuvres picturales et écrits poétiques et autobiographiques cette étonnante lignée d’artistes qui se consacre à l’art depuis près de deux siècles.
Gratuit, dans la limite des places disponibles.

L’exposition, en accès gratuit, est ouverte à la Bergerie de Tournoux (04530, Saint-Paul-sur-Ubaye), chaque jour de 15 h 30 à 19h.
Attention : du 11 au 14 août, l’accès à l’exposition est réservé aux auditeurs des concerts de la Semaine musicale de Tournoux.

Email :contact.tempspartages@gmail.com Tel : 06 10 23 61 26

*

« La peinture est une maladie qu’on transmet à ses descendants. Notre famille en est un exemple. »

Adrien Demont, Souvenances, 1927

Peindre, c’est proposer une vision du monde. Chacun de nous a la sienne, qui naît aussi, avec elles, contre elles, de celles qui l’ont précédée. Ainsi nourrie, la peinture parfois se transmet sur plusieurs générations, si bien qu’à travers les différences d’époque, de tempérament, mais aussi de technique et de vision, apparaît une continuité fondamentale dans le désir récurrent de partager notre émotion personnelle devant la persistante beauté de notre monde.

Depuis une dizaine d’années mon approche s’oriente toujours davantage, à travers notamment l’aquarelle, vers ce que j’appelle le presque rien, à la recherche des couleurs de la lumière.
Cette recherche, je me rends compte chaque jour davantage de ce qu’elle doit à la lumière de la baie de Wissant dont mon inconscient d’enfant a été si tôt et si profondément pénétré. Ce paysage originel, métaphore de l’infini, rejoint par la suite par d’autres, Venise, l’Irlande et la montagne de l’Ubaye, s’est ancré dans mon regard au point de renaître sans cesse dans ma peinture, sous les aspects infiniment variés que déploie chaque jour sous nos yeux le jeu sans cesse recommencé de l’amour entre la terre, l’eau, l’air et le feu.

Alain Sagault

 Quand André Gide…

Quand André Gide s’écrie « familles je vous hais » il accuse le rôle et l’influence de la famille. Utile ou néfaste, enrichissante ou castratrice, la famille ?
Le risque de se situer dans le sillage familial n’est pas mince.

Cette exposition pourrait engendrer une confusion, à lever d’emblée.
Il ne s’agit pas d’opérer un rapprochement artificiel du fait d’une filiation patrilinéaire entre artistes d’époques différentes, mais plutôt de constater comment un même point d’origine peut induire des différences qui finissent curieusement par rapprocher, du fait d’un regard imposé par le lieu. Ce n’est qu’après, longtemps après, que de très surprenantes coïncidences peuvent apparaître. Seul en partage à des générations de distance, le motif d’origine se constitue comme un formidable déclencheur.
Vrai pour la baie de Wissant, comme ce le fut aux orées du siècle précédent pour Collioure ou L’Estaque avec les Fauves et les Cubistes.
La fidélité à un territoire sauvegardé engendre des émotions et des évocations dont la traduction picturale se révèle d’autre nature. Ne serait-ce que pour ce qui concerne, dans le cadre de cette exposition, les techniques employées, peinture à l’huile ou aquarelle.
Les ruptures prolongent parfois, comme le montrent ces cartes postales d’un même endroit, « hier et aujourd’hui ».

Alain Sagault peint malgré le poids de ses aïeux. Après avoir ressenti leur imposante présence imposée à sa jeunesse, il a fini par grimper sur leur épaules, en supposant sans doute leur accord implicite, pour prendre son envol. Parvenant à s’en détacher, il s’en est peu à peu rapproché.

Jean Klépal – juillet 2014

vendredi 4 juillet 2014

SORDIDES OU MÉDIOCRES ? LES DEUX, MON GÉNÉRAL !

« Quel peuple rend l’amour qu’on lui donne, sinon à qui le trompe et le flagorne, et ne le méritant pas n’en est que plus aimé ? »
André Suarès, Lord Spleen en Cornouailles

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Je cultive mon jardin.
Les roses ont des épines, mais leurs fleurs et leur parfum me sont raisons de vivre et d’espérer.
Pour autant, même contre elle, on est de son époque.
Il faut donc bien la vivre, aussi, jusque dans ses cloaques. Et Dieu sait que les égouts de ce temps ne sentent pas la rose !

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Je n’y peux rien, j’aime trop la beauté pour ne pas détester la laideur, pas tant celle du corps que celle de l’âme. Plus que jamais dénoncer et combattre la laideur destructrice des hommes et des femmes de pouvoir, de paraître et de profit, ces tumeurs ambulantes qui corrompent tout ce qu’elles touchent.
Un Sarkozy ne peut tromper que ceux qui lui ressemblent, et malheureusement ils sont nombreux à être aussi profondément médiocres, aussi viscéralement lâches, et au fond aussi désespérément puérils que celui qu’avec une grande perspicacité ils élisent pour les représenter.
Il est des êtres dont la laideur intérieure se voit littéralement sur leur visage, transparaît dans chacun de leurs mouvements, déforme chacune de leurs expressions et s’exprime malgré eux dans leur voix.
Ils sont loin d’être la majorité, mais ils la séduisent parfois un temps car dans les débuts rien n’est plus reposant que de se laisser aller à la bassesse.
Je me faisais ces réflexions après avoir entendu sur France-Inter un de ces être vils qui déshonorent la politique et dont le discours, répugnant dans la forme autant que dans le fond, me donne à tout instant envie de vomir.
Un adjectif définit parfaitement l’attitude et les propos de Nathalie Kosciusko-Morizet sur France-Inter hier : sordide. L’écoutant, j’entendais la voix de son maître : ce n’était qu’insinuations perfides, et non seulement perfides, mais malhonnêtes, et sciemment, volontairement, malhonnêtes, approximations, demi vérités et mensonges grossiers.
« Je ne sais pas s’il y a un cabinet noir à l’Élysée, mais… » ânonnait-elle sans trêve.
En voilà une au moins qui a compris le message de l’infâme Basile du Barbier de Séville, ce parangon des lâches :

« La calomnie, Monsieur ? Vous ne savez guère ce que vous dédaignez ; j’ai vu les plus honnêtes gens près d’en être accablés. Croyez qu’il n’y a pas de plate méchanceté, pas d’horreurs, pas de conte absurde, qu’on ne fasse adopter aux oisifs d’une grande ville, en s’y prenant bien : et nous avons ici des gens d’une adresse ! ... D’abord un bruit léger, rasant le sol comme hirondelle avant l’orage, pianissimo murmure et file, et sème en courant le trait empoisonné. Telle bouche le recueille, et piano, piano vous le glisse en l’oreille adroitement. Le mal est fait, il germe, il rampe, il chemine, et rinforzando de bouche en bouche il va le diable ; puis tout à coup, on ne sais comment, vous voyez calomnie se dresser, siffler, s’enfler, grandir à vue d’œil ; elle s’élance, étend son vol, tourbillonne, enveloppe, arrache, entraîne, éclate et tonne, et devient, grâce au Ciel, un cri général, un crescendo public, un chorus universel de haine et de proscription. Qui diable y résisterait ? »

Quel mépris des autres, et, au fond, quel mépris de soi-même !
Sarkozy, trader de la politique désormais has been, peut prendre sa retraite, il a formé une élève qui promet de dépasser le maître.
Dans la laideur, mais aussi dans le grotesque (étonnant comme le discours de ces malfaisants se retourne contre eux pour les dépeindre comme ils sont, au moment même où pour mieux masquer leur déchéance ils tentent d’attribuer leurs tares à autrui).
Comme la tache de sang sur la main de lady Macbeth, la médiocrité toujours refait surface : ce qui, après le haut-le-cœur, frappait l’esprit, c’est l’extraordinaire sottise, l’insondable médiocrité de la « prestation » de cette prétendue « bête politique ».
Comment, si taré soit-il, un politicien à l’époque de l’internet peut-il encore s’imaginer convaincre avec des ruses aussi cousues de fil blanc, des procédés rhétoriques aussi éculés ? Quand elle se fait aussi visible, la malhonnêteté intellectuelle devient risible.
Et ce sont ces gens-là qui vont pourfendant le populisme et la démagogie !
Pendant ces quelques minutes, Nathalie Kosciusko-Morizet a sans cesse utilisé le mot « évidence », sans doute, parce qu’elle sentait bien que son discours était tout sauf évident.
Après cette performance, il est une « évidence » qui ne lui échappera sans doute pas si elle prend la peine de visionner son enregistrement : quand on se la joue Messaline, il arrive qu’on se révèle Bécassine…

Histoire de souligner le contraste, et à l’intention de ceux de mes lecteurs qu’incommoderait cette « évidence » que NKM et ses propos ne sentent pas la rose, je cueille, dans le livre que j’ai commis récemment en compagnie de ma merveilleuse amie Debbie Robertson, « Ubaye, vallée ouverte », un petit texte fleuri et tout pénétré des vœux pieux d’un humanisme sans doute dépassé, puisqu’il chante le respect de la vie et le sens de la parole donnée, que ce soit à autrui ou à soi-même :

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La vie en rose

Enfin, sur le fond de la « contre-attaque » sarkozyenne, voici la réponse d’une « dame », comme dirait le camarade Sarkozy, d’une magistrate, comme on dit quand on est un citoyen digne de ce nom, au délire paranoïaque intéressé de celui qui n’est jamais si vulgaire que quand il tente de jouer au grand seigneur, tant le contre-emploi saute aux yeux :

03/07/2014

Oui les juges ont des opinions politiques, non ce n’est pas ce qui les détermine

par Evelyne Sire-Marin. Vice président du TGI de Paris, et néanmoins syndiquée.

On apprend donc, avec la mise en examen d’un ancien Président de la République, pour la deuxième fois sous la 5ème République (après Jacques Chirac), que certains juges auraient des opinions politiques, et même pire, seraient syndiqués.
Nicolas Sarkozy, jetant sa cape de prestidigitateur sur les six affaires de trafic d’influence et de corruption dont les ombres se rapprochent, n’a qu’une chose à dire : rien sur le fond, tout sur le complot des juges rouges contre lui.
Nicolas Sarkozy quitte le tribunal de Bordeaux, où il vient d’être interrogé par les juges dans le dossier Bettencourt, le 22 novembre 2012. Photo Pierre Andrieu. AFP.
Puisque l’une des deux juges d’instruction appartient au syndicat de la Magistrature (on oublie d’ailleurs toujours l’autre juge d’instruction et l’intérêt de la co-désignation des juges pour éviter ce type d’attaques), tout est pipé.
Et d’en tirer une conséquence implicite qui a été peu développée : il aurait fallu, s’agissant de LUI, nommer deux juges non syndiqués. On n’est pas loin de ce que le Front National a lui-même toujours revendiqué dans son programme : l’interdiction du syndicalisme judiciaire et la dissolution du Syndicat de la Magistrature.
Imagine-t-on une démocratie où, avant de désigner des juges d’instruction pour suivre un dossier, on s’interrogerait sur l’opinion politique de chacun des magistrats ? Et comment faire ? La majorité des magistrats ne sont syndiqués ni à l’USM (l’Union syndicale des magistrats, syndicat majoritaire), ni au Syndicat de la Magistrature. Est-ce à dire qu’ils n’ont pas d’opinion politique ? Faut-il alors contrôler leurs votes pour la connaître ?
Les magistrats seraient bien les seuls. Les journalistes, les avocats, les policiers ont tous des convictions politiques, et personne ne pense que cela leur interdit d’être des professionnels irréprochables. Mais les juges, eux, devraient être des pages blanches, des cerveaux transparents, pour être impartiaux.
C’est ignorer, d’abord, que la majorité des affaires judiciaires nécessitent une technicité, une compétence juridique, qui n’a pas grand-chose à voir avec les convictions politiques personnelles du magistrat : juger qu’un enfant est ou non en danger, rendre une décision en matière successorale, contractuelle, commerciale, exige surtout de respecter (et de connaître) la multiplicité des textes en vigueur, et leur application jurisprudentielle. Difficile de dire si les auteurs de ces décisions judiciaires sont de droite ou de gauche.
Et les juges pénaux ? Ils représentent moins d’un dixième des 9000 magistrats, et captent toute la lumière médiatique. Les juges d’instruction, juges des libertés, juge d’application des peines, présidents de correctionnelle ou de Cour d’Assises, peuvent-ils être des citoyens, dotés d’une liberté d’opinion et d’expression ?
C’est en tout cas ce qu’affirme le code de déontologie des magistrats réalisé par le Conseil Supérieur de la Magistrature : "Le magistrat bénéficie des droits reconnus à tout citoyen d’adhérer à un parti politique, à un syndicat professionnel, ou à une association et de pratiquer la religion de son choix."
Mais quels que soient les engagements citoyens du magistrat, comment Monsieur Sarkozy, qui est avocat, peut-il ignorer que le code pénal et le code de procédure pénale, auxquels il a lui-même ajouté plus de 30 lois, enserrent les pouvoirs des juges dans un formalisme extrêmement strict, sans aucune possibilité d’interprétation personnelle, quelles que soient leurs convictions ?
La garde à vue par exemple, dont il estime qu’elle n’aurait pas dû s’appliquer à sa personne, concerne 800.000 personnes par an, parfois pour des infractions comme la vente de bouteilles d’eau à la sauvette, dont chacun pourra juger de la gravité au regard de qualifications comme le trafic d’influence ou la corruption, en toile de fond de l’affaire à l’origine de sa garde à vue, où l’on soupçonne des financements libyens de la campagne présidentielle de 2007, à hauteur de 50 millions d’euros.
Quant à la mise en examen, elle s’impose lorsqu’il existe des indices permettant de penser que quelqu’un a commis une infraction, notamment pour lui permettre d’accéder au dossier, et d’exercer toute une série de droits (droit de recours, demandes d’expertises, d’auditions, de confrontations…).
Si les savoureuses écoutes téléphoniques entre M. Sarkozy, son avocat et deux hauts magistrats, réalisé à partir de téléphones acquis au nom d’identités usurpées, et techniquement conçus pour échapper à la surveillance policière, ne sont pas des indices graves ou concordants de trafic d’influence justifiant, non pas une condamnation, mais une mise en examen pour continuer à enquêter, il vaut mieux décider de supprimer le juge d’instruction, comme le souhaitait un certain Nicolas Sarkozy.
La procédure pénale française est ainsi : des soupçons, et c’est la garde à vue ; des indices, et c’est la mise en examen ; des charges suffisantes d’avoir commis une infraction, et c’est le tribunal.
Nicolas Sarkozy en est à la deuxième étape, et personne ne peut dire si le dossier justifiera qu’il passe à la 3ème.
Personne, même pas les juges, qu’ils soient rouges ou bleus.

Histoire de compléter ma réponse aux deux commentaires de l’ami Klépal, j’ajoute ces quelques lignes de Suarès, sur lesquelles je suis tombé tout à l’heure en poursuivant la lecture de son essai sur Cervantès :

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André Suarès, Au nom de la beauté

jeudi 19 juin 2014

L’ÉLECTION PESTILENTIELLE

Juste avant l'orage

Juste avant l’orage © Sagault 2014


« Nous sommes entrés dans l’âge des conséquences », remarquait Winston Churchill.
Qui disait par ailleurs d’un capitaine de cavalerie qu’il était si bête que même ses camarades s’en étaient aperçus…

Des capitaines de cavalerie, le monde politique actuel en regorge, à commencer par l’actuel président, digne aboutissement d’une lignée de politiciens tarés qui suffit à elle seule à déconsidérer le désastreux régime présidentiel de la Ve République : un régime incomparable, qui réussit le prodige de ne donner aux citoyens que le pouvoir de choisir tous les cinq ans, entre des démagogues aussi malhonnêtes qu’incompétents, celui qui les cocufiera le plus abondamment et le plus insolemment.
Considérant les mérites tout particuliers dont ont fait preuve dans cet exercice scabreux les deux derniers occupants de ce trône méphitique, il semble qu’il ne serait que trop légitime de promouvoir l’un et l’autre de ces deux zozos au rang combien enviable de chef d’escadrons…
Quant aux conséquences de nos errements, qui ne se limitent hélas ni à l’hexagone franchouillard, ni à son ineffable système de gouvernance (j’emploie en toute connaissance de cause ce vocable, rendu ignoble par l’usage qu’en font les oligarques au pouvoir, car il correspond parfaitement au régime infantilisant conçu par un général de brigade cacochyme pour les veaux qu’il menait à l’abattoir nucléaire), nous commençons à les prendre en pleine figure.
Pestilentielle, oui, cette élection qui permet, que dis-je, qui récompense tous les mensonges, toutes les manipulations, toutes les tricheries, et qui dégrade la démocratie représentative en la réduisant à l’approbation obligatoire d’un président élu qui n’a de comptes à rendre que tous les cinq ans.
La Cinquième République pue depuis toujours, et à sa puanteur originelle de pouvoir quasi absolu et de corruption induite, elle ajoute depuis trente ans le remugle écœurant d’un cadavre en décomposition toujours plus avancée.
En témoigne l’invraisemblable actualité qui rassemble dans le même déshonneur et la même illégitimité l’actuel président et celui auquel il succède, l’un se prêtant à toutes les tricheries pour gagner une campagne, l’autre mentant comme un arracheur de dents pour se faire élire avant de renier sans aucune pudeur tous ses engagements en pratiquant une politique diamétralement contraire au programme soumis aux électeurs.
J’entendais l’autre jour l’actuel Sinistre de l’Intérieur, Bernard Cazenave, exiger le respect, allant jusqu’à proférer cette incroyable et perverse ânerie : « Je suis le Ministre du Respect ». Ce qu’oublie le premier flic de France, c’est qu’on n’obtient jamais que le respect qu’on mérite. « Exiger » le respect, c’est s’en avouer indigne. Le discours méprisant de ce grand argentier promu argousin en chef, loin de forcer le respect, était aussi méprisable que le comportement d’un président qui se dispense de respecter ses promesses de candidat.
Il serait temps que les politiciens apprennent enfin ce que les mots veulent dire, et que le premier pas vers une authentique démocratie consiste à dire ce qu’on fait et à faire ce qu’on dit, en bref à mettre en accord ses paroles et ses actes.
Impossible de respecter celui dont les actes contredisent les paroles ; les menteurs et les escrocs n’ont aucun droit à réclamer des citoyens un respect dont ils ne font pas preuve envers eux.

« Mon amie, c’est la finance, ma maîtresse, c’est la finance », voici ce qu’aurait dit le futur locataire de l’Élysée si sa langue n’avait pas malencontreusement fourché.
Car ses amis, ou plutôt ses maîtres, ceux dont il est l’esclave soumis et consentant, ce sont les financiers.
Qu’il rejoint dans la nullité. On ne lit pas L’Équipe tous les matins impunément…
Et ce n’est pas d’hier qu’on sait ce que valent les financiers.
« La dynamique de l’argent est étrangère aux financiers » écrivait André Suarès en 1905. Et il poursuivait :

Le très éclairant texte qui suit pourra sembler aller contre le verdict de Suarès, puisqu’il vise à mettre en lumière l’intelligence des classes dominantes.
Mais de quelle intelligence s’agit-il ? Toute tendue vers la conservation et l’augmentation, toute bornée à un égoïsme de caste sans vision, l’intelligence des riches n’est que de court terme, et en s’opposant à toute évolution, puis en systématisant une involution littéralement mafieuse, elle finit tôt ou tard par provoquer la révolution qu’elle tente de tuer dans l’œuf et se suicide avec ceux qu’elle détruit.
Un riche intelligent, ce serait un riche qui saurait partager…

Rencontre avec Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon,
auteurs de La violence des riches
L’OLIGARCHIE DES RICHES, DES MÉDIAS ET DES POLITIQUES

Le conflit des intermittents est révélateur de la soumission de l’État à la violence des riches : un rapport de la Cour des comptes a construit un déficit exorbitant, monté de toutes pièces afin d’attaquer la protection sociale de la précarité. Le commissaire à la Cour des comptes en charge de ce rapport sur les intermittents est Michel de Virville, dirigeant du Medef, mis en examen dans une escroquerie de plusieurs dizaines de millions d’euros…

Dans La violence des riches Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon identifient cette violence et les conflits d’intérêt entre Hollande et les milieux d’affaire. Rencontre.

Zibeline : L’État français devient selon vous « une société de service pour les dominants ». Comment se fait-il que l’opinion en soit inconsciente, et que persiste l’idée qu’on s’en prend aux riches ?

Michel Pinçon : Le discours dominant est très fort, d’une intense duperie idéologique. Pour la réforme des retraites par exemple, la réalité a été étouffée. Les gens se sont dit : on vit plus longtemps, il est donc normal que l’on travaille plus. Alors que le coût de l’espérance de vie supplémentaire est largement compensé par les gains de productivité. Le calcul sur la retraite n’inclut pas la croissance des richesses produites ! Cette croissance se fait toujours au profit du capital, jamais du travail, volontiers considéré comme un coût, une charge.

Monique Pinçon-Charlot : En ce moment, après les échecs électoraux du Parti socialiste, tous les gens que j’ai interviewés depuis 15 jours disent la même chose : le mille-feuille administratif ça coûte trop cher, il faut simplifier. Alors que la réalité de la réforme territoriale, c’est la libéralisation des territoires : il s’agit d’inoculer la notion de compétitivité, qui est une notion issue de l’entreprise, à tous les échelons de la vie économique et sociale, y compris géographique. Mais les gens n’en ont pas conscience, ils ont intégré l’argument libéral.

Jamais la barbarie financière et économique n’a été aussi forte, jamais aussi elle n’a été si bien mise à jour aussi ; comment se fait-il que les contre-vérités du discours dominant soient pourtant admises ?

M.P.-C. : C’est quelque chose qui nous tétanise tous. Cette situation est le résultat de multiples processus qu’on décrit dans La violence des riches. La violence économique, d’abord : on casse les emplois, on casse le système productif français ; puis les 5 millions de chômeurs deviennent une arme de chantage pour le Medef.

Et puis on trafique nos pensées, notre langage. Tous les patrons du CAC 40 sont propriétaires des médias, ils achètent même des maisons d’édition : Denis Kessler vient de s’offrir les Presses Universitaires de France !

Cette violence si forte devrait conduire à un soulèvement, à un rejet !

M.P.-C. : C’est une violence perverse qui avance sous le masque de la démocratie, de la liberté, des droits de l’homme. Ils sont parvenus à se servir de la défense de la liberté pour dominer ! Nous, intellectuels de mai 68, en sommes, bien malgré nous, responsables. Mai 68 a permis d’instaurer le néolibéralisme dans nos pays, en confondant liberté et liberté d’échange…

Comment parviennent-ils à mystifier nos esprits ? Vous décrivez dans votre livre une rencontre avec Antoine Seillière, qui vous avait en quelque sorte cloué le bec !

M.P. : On a expérimenté le pouvoir symbolique de ces milieux dirigeants lors de nos entretiens. On était dans des situations où nous étions dominés, malgré nos études : les habitants des beaux quartiers ont une assurance personnelle fantastique, ils sont sûrs de la justesse de leur combat, qui est de s’enrichir, et de faire que ça dure : c’est légitime, puisqu’ils sont les meilleurs ! La reproduction de génération en génération de leur conscience d’appartenir à une élite, et d’avoir droit à plus que le commun, leur donne une force inouïe.

M.P.-C. : C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il n’y a guère d’autres sociologues qui travaillent sur ce milieu : cette violence symbolique est difficile à vivre. Les riches en imposent par leur courtoisie, ils ont de « la classe », à savoir que leur seule apparence physique indique leur appartenance à l’aristocratie de l’argent. Et ils ne sont pas simplement riches parce qu’ils ont beaucoup d’argent. Ils sont riches aussi par leur capital culturel et leur capital social, c’est-à-dire leurs relations, leurs réseaux, qui se situent toujours au sommet de la société.

M.P. : Oui, ce sont des gens qui cumulent toutes les formes de richesse.

M.P.-C. : Les intellectuels négligent d’analyser les dominants ; ils s’intéressent aux dominés, et à leurs très nombreux problèmes. Pourtant il faut comprendre la cause de ces problèmes. Quant aux journalistes, nombreux sont ceux qui ont intérêt à adopter les codes et à se soumettre à cette classe bourgeoise qu’ils interrogent.

M.P. : Il y a des financements pour aller voir la misère sociale, pas pour aller voir chez les bourgeois comment ça se passe.

On vous a reproché votre proximité avec les riches que vous étudiiez…

M.P.-C. : Oui, on revendique l’empathie avec les gens avec lesquels on travaille. Mais on ne s’est jamais cachés, on a toujours écrit dans L’Humanité et ceux que nous interrogions le savaient très bien.

M.P. : Le capital de séduction des riches leur permet de tout présenter comme naturel.

M.P.-C. : Oui, le système néolibéral est naturel, comme le soleil. Les déficits publics, le « trou » de la sécurité sociale, les inégalités, les paradis fiscaux et l’État sont admis comme allant de soi. Or ce sont des constructions sociales de la classe dominante. Parvenir à casser la machine idéologique qui est derrière est très difficile.

Naturalisation des inégalités sociales et discours dominant ou idéologique : tout ceci n’est pas neuf…

M.P. : Mais avant il y avait un patron dans l’usine et des ouvriers, ce qui rendait les rapports de classe visibles ; aujourd’hui ce sont des fonds de pension qui dépècent les usines. Alors les entreprises sont devenues des biens sur lesquelles on spécule.

M.P.-C. : La financiarisation de l’économie, qui s’appuie sur une révolution technologique avec l’informatique qui a permis la mondialisation, repose sur un système théorique mis au point dès les années 40, par Friedman et Hayek. Ce système néolibéral qui a été mis en œuvre par Pinochet, Reagan puis Thatcher.

C’est une révolution incroyable, que nous n’avons pas l’impression de vivre. Le changement s’est fait par la capacité de la classe des riches à intégrer le marxisme, c’est-à-dire à intégrer la lutte des classes pour la renverser en sa faveur. De sorte que les riches apparaissent comme des créateurs de richesses, des bienfaiteurs, et non pas comme des délinquants en col blanc.

M.P. : Et de sorte que les ouvriers apparaissent comme des coûts et des charges. Avec ce processus, la classe ouvrière a été coupée de son histoire, le travail, précaire et parcellisé, n’est plus perçu comme source de fierté : « surtout mon fils ne sois pas ouvrier ».

Le massacre social n’est pas de la seule responsabilité anglo-saxonne. Dans votre livre vous montrez bien la participation active des dirigeants français à cette financiarisation néolibérale.

M.P.-C. : C’est plus qu’une participation ! Les politiques, y compris de la gauche socialiste, les journalistes, sont happés voire intégrés à l’oligarchie dominante ; c’est une oligarchie qui est politique, financière, économique et médiatique. Et c’est ce qui a changé dans cette révolution : les médias sont au cœur de l’oligarchie ; ce qui n’était pas encore le cas en 1986 quand on a commencé à travailler sur les riches.

La vraie question est celle-là : ces dirigeants socialistes pouvaient-il faire une politique de gauche ? Avaient-ils le choix ?

M.P.-C. : Oui

Pourquoi ne l’ont-ils pas fait ?

M.P.-C. : Les élites du Parti socialiste sortent de l’ENA, de polytechnique ou de HEC ; c’est-à-dire de machines qui sont faites pour réaliser la mayonnaise oligarchique entre les différents pôles de la classe dominante : la noblesse, la bourgeoisie et le pôle libertaire. Bourdieu l’a très bien décrit dans La noblesse d’État ; et Boltanski dans Le nouvel esprit du capitalisme. Ces grands bourgeois ont eu l’intelligence d’intégrer les critiques hédonistes de Mai 68, à un moment où le capital avait besoin de toujours plus de libre-échange. Ce qui s’est traduit par la liberté du capital, la suppression des frontières et à terme des nations ; ainsi les multinationales dictent leur loi.

M.P. : Quand on lit La gauche bouge de François Hollande coécrit en 1983 avec de futurs oligarques de ses amis, on voit qu’il y adhère pleinement au néolibéralisme.

Tout choix alternatif au néolibéralisme est aujourd’hui taxé de populisme.

M.P.-C. : Ces choix ont toujours été violemment attaqués. Nous aussi nous vivons personnellement cette opération de décrédibilisation ; quand je suis invitée sur un plateau de télévision on me renvoie l’image de la sociologue engagée, militante, alors qu’en face de moi j’ai trois militants, mais à fond, du néolibéralisme ! Mais pour eux c’est naturel, ce n’est pas du militantisme.

S’agit-il, comme le décrit Foucault lorsqu’il parle de la reproduction de la délinquance, d’une stratégie sans stratège ?

M.P.-C. : Notre travail décortique la bourgeoisie en tant que classe sociale au sens marxiste du terme, une classe en soi, avec des positions dans la société relativement proches, et une classe pour soi, consciente d’elle-même. C’est-à-dire consciente de ses intérêts.

Sa mobilisation est intense sur le front économique, mais aussi culturel et social.

Terminons sur le score du Front national aux dernières élections européennes…

M.P. : Le Front national tient un discours au plus près des aspirations du peuple mais dans un mensonge terrible…

M.P.-C. : Une véritable imposture ! Le Front national est mis en place par la classe dominante pour éliminer la gauche radicale. Regardez le temps de parole entre le Front de Gauche et le Front national dans les médias : c’est un rapport de un à vingt ! Les statistiques du CSA sont accablantes.

Comment en est-il arrivé là ?

M.P.-C. : Le Front national est largement une création des socialistes, notamment depuis Mitterrand ; et la politique au service du Medef de François Hollande n’a rien arrangé. L’intérêt des socialistes consiste à faire monter le Front national pour ensuite le diaboliser dans une stratégie de front républicain. Leur ennemi n’est pas le Front national, qui compte beaucoup de bourgeois comme eux ; on en a même parmi nos interviewés. Leur ennemi c’est la gauche radicale.

Situation désespérante alors !

M.P.-C. : Il y a des solutions, comme celle de rendre le vote obligatoire avec comptabilisation des votes blancs. De nombreux électeurs ne votent plus parce qu’ils ne se sentent pas représentés, qu’ils ne veulent plus voter PS ou UMP. Le vote obligatoire avec comptabilisation des votes blancs est une réformette facile à mettre en place. Pourquoi les socialistes ne le font pas ? Parce que c’est une mesure démocratique, mais qui détruirait leur système de domination politique aujourd’hui illégitime.

Entretien réalisé par RÉGIS VLACHOS
Juin 2014

lundi 19 mai 2014

RETOUR VERS LE FUTUR : SUARÈS EN SON JARDIN

« Où le cœur n’est point, il n’y a rien, ni dans l’art ni dans l’homme. »
André Suarès, Idées sur Edgar Poë, Sur la vie, 1909.

Saut de ligne d’un centimètre

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Les morts aussi donnent vie

Saut de ligne d’un centimètre

Suarès, c’est la vie en mouvement. Toute la vie et tout le mouvement. Jamais Suarès ne se fige, il ne tient pas en place, mais il est toujours là où il est, nulle part ailleurs, donc jamais là où on l’attend. C’est un kaléidoscope qui tourne autour d’un axe immuable : la quête de la beauté parfaite, l’exaltation de la vie, la recherche inlassable de la perfection.
Suarès ignore la compromission : quoi qu’il arrive et quoi qu’il en coûte, il est toujours lui-même.
D’où qu’il voie si clair, et aie le regard si juste et si perçant.
Non pas donneur de leçons, mais vrai maître à penser, donc maître à vivre.
Le texte qui suit fut refusé par l’éditeur.
Cinq ans plus tard, à l’initiative de l’Allemagne [1], éclatait la Première Guerre Mondiale.

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André Suarès, D’une barrière, in Sur la vie, 1909.


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André Suarès, L’argent est la matière reine, extrait de Pensées du temps sans dates, in Sur la vie, 1909

SUARÈS EN SON JARDIN

Je reprends ici un court texte de présentation du Condottière, publié il y a deux ans, en résonance avec un texte de l’ami Klépal, dont je ne saurais trop vous recommander les épistoles improbables

André Suarès, scandaleusement méconnu ?
Non, très normalement, très logiquement méconnu.
Il faut lire Suarès. André Suarès est un génie. Comme tel, il lui arrive de dire des bêtises ; il les rend intelligentes. Ses provocations font sursauter, puis réfléchir : elles ne sont jamais gratuites, il reste juste jusque dans ses excès. En bon génie, il est contagieux. Il ne vous convainc pas, il vous convertit. Il arrive à ce volcanique de s’embourber dans des dévotions têtues, de piétiner dans d’extravagants anathèmes, mais il en sort toujours par le haut, à force de passion généreuse et de cette sorte de clairvoyance que confère l’attention quand elle est transcendée par un regard qui n’est plus seulement celui de l’esprit mais celui de l’âme, de l’être entier donc, dans toute la force de sa ferveur amoureuse : la lave dont il déborde brûle et purifie tout.
Suarès ne saurait se contenter d’être lui-même : il lui faut se dépasser, se distiller, devenir l’essence de lui-même. D’où le Condottière, ce personnage d’une surhumaine liberté, puisqu’il ne se loue que pour être sûr de ne jamais se vendre…
Le Condottière, c’est le Suarès idéal, épuré, épouillé de toutes les scories de l’existence quotidienne, comme tel seul digne d’aller à la rencontre de son Italie idéale et de la conquérir, joyau comme elle et comme elle brillant de mille feux ; jusqu’à ses pailles qui nourrissent sa flamme ! Comme à l’émeraude, ses impuretés lui sont jardin.
Suarès jamais n’a peur du ridicule, et c’est ainsi qu’il triomphe, tout feu tout flamme, nu comme braise – incandescent.
Comme toute vraie flamme, il décape et réchauffe à la fois, éliminant comme en un creuset alchimique l’accessoire pour distiller l’essentiel.
Ce qui fait de « Voyage du Condottière » une œuvre sublime, c’est que tout y est faux. Je veux dire que tout y est plus vrai que le vrai, et que vous ne rencontrerez jamais en Italie l’Italie de Suarès, mais qu’au contraire l’Italie vraie vous permettra de découvrir l’Italie rêvée de Suarès, tout comme le Condottière nous révèle l’ultime Suarès, non pas le seul vrai, mais le seul digne d’être vrai.
L’Italie lui est jardin, qu’il ouvre au public tout en en préservant le secret. Sans grande difficulté, car il sait bien qu’aux yeux du paresseux ordinaire les secrets des jardins, même publics, restent définitivement cachés.
« Voyage du Condottiere » est un splendide manuel de révolte positive. Il place l’art à sa juste place, la première, exaltant en une extraordinaire vision mystique la vertu de la beauté.
Cette Italie de Suarès, c’est la quintessence de l’Italie, distillée dans le fabuleux alambic d’une imagination fulgurante, une Italie idéale, plus juste et plus pure, plus fidèle à ce qu’elle devrait être si elle était parfaite, plus conforme donc à la réalité ultime, qui ne naît pas de notre vue, mais de notre vision.
Suarès est un voyant : à travers le prisme chatoyant de son regard, il recrée littéralement l’Italie, à son usage et au nôtre.
On est ici dans le même genre d’alchimie recréatrice qui transfigure et mythifie les pommiers normands chez Proust, qui permet à Pessoa de donner vie à travers ses hétéronymes à toutes les facettes d’une personnalité qui devient ainsi l’homme-orchestre et la caisse de résonance de l’âme lusitanienne.
Ces trois écrivains majeurs ont en commun le génie le plus précieux : leur verbe transcende tout ce qu’il touche pour en mieux révéler l’essence.
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André Suarès, Voyage du Condottière, pages 321-322 et 416-417


Presque au hasard, quelques extraits [2] de « Voyage du Condottière », histoire de donner une idée du regard si curieux et si personnel de Suarès, ainsi que de la flamboyance de son style, qui n’exclut jamais une incroyable acuité :

Page 42 : « Une nouvelle espèce d’huissiers porte-chaînes garde les musées, à présent : ils sont pleins de docteurs, qui ne permettent pas aux passants de rêver devant les œuvres : ils ont pris l’habitude de croire qu’elles leur appartiennent. Parce qu’ils n’en sauraient jamais imaginer aucun, ils se donnent l’air de mépriser nos romans et nos poèmes. Mais on rit de la défense. Et je me permets tout ce qui ne leur sera jamais permis.
À chacun son métier. Je ne parcours pas le monde pour leur plaire, ni pour tenir registre de leurs erreurs. Un musée n’est qu’un catalogue pour les maîtres d’école et les critiques. Pour les poètes, c’est une allée des Champs-Elysées où chacun réveille les ombres heureuses de sa dilection, où il s’entretient avec les beautés de son choix. Paix aux érudits dans leurs catacombes : mais qu’ils nous la laissent. Je ne voyage pas pour vérifier leurs dates : je me suis mis en route pour délivrer les Andromèdes captives, pour faire jaillir les sources, et prendre au vol les images. Je veux ouvrir les palais dormants avec ma clef. Je suis oiseleur et chevalier errant. »

Page 47 : « L’œuvre d’art est accomplie, quand, au bonheur que la beauté donne, de prime abord, ne manque pas non plus le rêve qu’elle propose, le poème qu’elle inspire au passant et à l’artiste. »

Page 52 : « Musique, qu’on ne peut trop aimer ! Amour, le premier et le dernier ! Charme du cœur, aile de la chair, sensualité qui se dépouille ; vraie province de l’âme, quand elle s’abandonne à son propre mouvement et cherche la pure volupté. »

Page 60 : « Il faudrait accepter cet art pour ce qu’il est : c’est là comprendre. Mais on ne peut se borner à comprendre : vivre va bien au-delà. Ni philosophe, ni historien, je suis homme. J’aime ou n’aime pas. L’art est une passion ; et l’on vit en art, comme on vit en passion : le goût est le tact délicat de ce qui nous flatte ou de ce qui nous blesse. Peut-être le goût est-il le sens le plus subtil de la vie. On me prend le cœur, si on l’émeut ; et faute de l’émouvoir, on le dégoûte. Qui a goûté de l’émotion, ne se plaît plus à rien, sinon à être ému. En art, l’émotion c’est l’amour. »

Page 89, de Stendhal : « Dupe de rien, il veut l’être de la passion.
Il a donc le sens profond de l’art : il sait que l’art est, d’abord, une ivresse de la vie. Il sait que, dans la douleur même, l’art cherche une volupté ; et que l’artiste est le héros de la jouissance. Ce monde-ci veut qu’on en jouisse à l’infini. »
« Il fait des bons mots pour qu’on le laisse en paix à ses grands sentiments. »
« Ambitieux, il est au-dessus de toute ambition : voilà la bonne manière, et non pas de dédaigner l’ambition, sans en connaître l’appétit mordant. »

Page 92 : « Vivre de toutes ses forces, il n’est pas d’autre volonté pour l’homme bien né ; et c’est le seul moyen d’être heureux. L’homme n’a point d’autre bonheur que de posséder la vie, point d’autre devoir que de lui faire rendre tout ce qui est en elle, point d’autre vertu que de s’y faire héroïque. Beaucoup qui ne le seraient en rien sont des héros en aimant.
Avant tout, la force du caractère. Le caractère, c’est à dire la passion d’être soi, à tout prix. »

Et pour mes amis de la Vallée de l’Ubaye, vouci ce qu’il écrit, page 96, des gavots, en parlant des bergamasques :
« En Provence, on donne le nom de « gavots » aux gens du haut pays. Ils ont une sorte de verdeur un peu brusque, une verve franche, une naïveté rude ; beaucoup d’action et de ruse paysanne, l’amour du gain et plus encore de l’épargne. C’est un peuple à longs calculs et à petites dépenses, patient, têtu et qui ne plaint pas sa peine. Bergame et Brescia m’ont paru deux sœurs gavottes, comme Digne et Gap, si ces deux bonnes vieilles provençales, dans leur belle jeunesse, avaient fait un brillant mariage. »

Pages 97-98, éreintement soigné, assez mérité à mon goût, de Donizetti, s’achevant sur cette parfaite rosserie : « Il a donc sa statue, qui eût été bien plus curieuse si on l’avait osé faire justement parlante. Il est assis sur une chaise percée ; mais il est vêtu et sans verve. La Muse qui l’inspire n’est pas non plus placée comme il faut. Tous les deux s’ennuient. Le misérable ne compose plus sa musique : il l’entend. »

Page 105, Vérone sous la neige : « La rue est profondément déserte, ce soir. Sinistre et blême, elle n’est même pas éclairée. Elle a cette lumière crépusculaire qui sort de terre, quand le sol est couvert de neige, et qui est la clarté glaciale des ténèbres. »

Page 110 : « Les docteurs ne vont jamais sans la farce : c’est leur toge naturelle. »

Page 172 : « La perfection s’achève dans le silence. »

Page 256 : « Il (Donatello) n’a pas la grandeur de Giotto, n’ayant pas cette foi religieuse qui préserve l’artiste d’oublier le monde supérieur : il n’en a portant pas perdu le contact et le souvenir. »

Page 263, à propos de Fra Angelico : « La couleur, sang plastique et douce ivresse de la forme, est la fille charnelle du rêve et de la volupté ; le plus souvent, elle enveloppe la pensée de tous les prestiges du plaisir, de tous les charmes de l’appétit ; et l’âme même s’y fait corporelle. Dans les poèmes de Fra Beato, c’est la chair qui devient esprit : la couleur transpose les corps dans les tons éthérés de l’âme. La fresque n’a jamais été plus immatérielle. Les feux de l’amour prennent une fraîcheur d’oasis. La douleur et tous les supplices s’épurent dans une tendresse qui est le sourire de l’innocence accomplie. Ce moine béni n’est pas un enfant. Il sait le mal ; il sait les passions ; mais son imagination en est le purgatoire, et il dissipe tous les orages dans son arc-en-ciel. Il sauve la souffrance, notre damnation ; il donne aux misères de l’homme ou à quelques-uns de ses abîmes l’adorable repos du cœur innocent. Une paix incomparable règne dans ces images : les plus violentes ont le calme de la pureté parfaite. Une eau lumineuse lave tous ces visages : l’aurore, rosée du matin, efface les songes du mal, et la fièvre du péché n’est plus qu’un souvenir, un nuage qui se dissout en pleurs riants. Voici les cœurs sanglants sur la tige des heures fatales : ce sont des roses. Une paix, un repos, une douceur sans pareille, dans un arc-en-ciel des tons les plus purs et les plus vifs, mais aussi les plus tendres, c’est la couleur de cette âme, qui serait une fée si elle n’était pas sainte. »

Page 263, encore : « Immortelle capitale de l’esprit italien, Fiorenza était une petite ville. Et même aujourd’hui, elle n’est pas grande. Voilà pour éclairer les serfs de la masse et de la quantité, si on pouvait jamais les instruire. En son temps le plus prospère, Florence n’a pas compté plus de cent vingt à deux cent mille habitants ; mais alors Dante et Giotto, Boccace et les Villani étaient florentins ; ou Donatello, Léonard, Fra Beato, Botticelli, dix autres grands artistes, dix poètes, vingt hommes du premier rang. Reste à savoir si une ville de dix millions d’automates sans génie est plus digne d’être appelée capitale qu’une cité cent fois moins peuplée et dix fois moins étendue, où tout est qualité spirituelle, art et génie. »

Page 365 : « L’État est imbécile qui se permet de régler les mœurs ; les hommes sont des lâches qui l’acceptent. Non plus des citoyens, mais les têtes d’un troupeau. »
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Un voyage vers la vie (Verzuolo, Piemonte)

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Jean Klépal m’envoie le commentaire qui suit, parce qu’il n’a pas réussi à le faire passer directement sur mon blog. Si vous avez le même problème, ne manquez pas de m’en faire part !

VIVRE ET VOTER COMME DES PORCS ?

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« Même si l’on se propose de substituer un monde à un autre, c’est le premier point de conserver tout ce qui peut être sauvé de tout ce qu’on détruit. Tant que la maison nouvelle n’est pas logeable jusqu’au faîte, tant que le bouquet du maçon n’est point suspendu à la cime du toit, il ne convient pas de raser la vieille demeure ni d’en faire sauter les fondements. Car il faut mettre les peuples à l’abri, et que l’on couche quelque part, fût-ce dans une cave.
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M. Clemenceau a paru un tyran aux brouillons, parce qu’il n’a pas pris le pouvoir pour le détruire ; et il a paru un anarchiste aux gens d’ordre, parce qu’ils ne sont plus capables de comprendre que la fonction du pouvoir est de rendre les révolutions inutiles. Tous les changements sont nécessaires. L’art est de les préparer, et de les faire à temps. Car les changements que la violence impose sont déjà inutiles. »

« C’est un préjugé moderne que l’amour de la liberté souffre tous les excès ; et qu’on n’aime pas sincèrement la justice, à moins de tout pardonner. Telle est la morale des violents : ils ne se doutent pas qu’ils ont aussi besoin qu’on les défende. Mais le dégoût que nous avons des tièdes nous incline, de plus en plus, à la morale de la violence. »
André Suarès, M. Clemenceau, in Sur la vie, 1909.

Je doute.
J’ai toujours douté. Ça ne m’empêchait pas d’agir.
Douter n’empêche pas d’agir, douter permet d’agir mieux.
Aujourd’hui, quand je nous vois, quand je nous écoute, je doute si fort que je n’ai parfois même plus la force d’agir « quand même ».
C’est qu’aujourd’hui je ne doute plus seulement de moi, ou des autres, de mes écrits ou de ma peinture, de notre civilisation, de notre évolution, de notre survie en tant qu’espèce. J’en viens à douter de pouvoir encore douter.
Et je doute aussi – ô combien ! – de l’utilité de ce « blog »…

Il y a tout de même une chose qui pour moi ne fait désormais aucun doute :

JE NE VEUX PAS DE L’EUROPE ACTUELLE.

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Je n’irai donc pas voter, ce serait cautionner un système pervers, qui singe la démocratie avec un cynisme proprement effarant, pour mieux la violer constamment depuis des décennies, et nous imposer l’Europe de l’Argent Roi. [1]

Sur mes motivations, afin d’éviter de me répéter sous une autre forme, je reprends en partie ci-dessous un article auquel je ne vois pas un mot à changer, publié par mes soins le 22 février 2012, en pleine campagne présidentielle :

« Soyons clairs. Nous n’allons pas élire Hollande : nous allons désélire Sarkozy. Car la défaite de l’un n’entraîne pas la victoire de l’autre. On n’élit un Hollande que par défaut. Hollande n’aura gagné, et nous avec lui, que s’il change en profondeur l’idéologie encore au pouvoir, manipulatrice et perverse, et qui devant ses échecs toujours plus flagrants révèle peu à peu sa violence foncière, jusque-là camouflée sous le masque d’une hypocrite bénévolence.
C’est dire qu’il a du pain sur la planche, et qu’il lui faudra faire un sacré grand écart pour ne pas être fidèle à la trahison systématique qui a donné ses lettres de scélératesse à une social-démocratie ayant depuis longtemps délibérément choisi d’être anti-sociale et anti-démocratique.
Il est plus que temps pour les gouvernants actuels, qu’ils s’avouent de droite ou se prétendent de gauche, de comprendre enfin que contrairement à la commode et hypocrite croyance des experts bidons à la Colombani ou à la Reynié, la colère qui gronde n’est pas celle d’un populisme dévoyé, mais celle des citoyens de plus en plus nombreux qui entendent reprendre le pouvoir qui leur a été peu à peu confisqué depuis plus de cinquante ans par des imposteurs cyniques et incompétents, dont la délirante fuite en avant continue de plus belle, déchaînant une violence de plus en plus ouverte à mesure que le désastre qu’ils ont créé apparaît dans toute son ampleur.
Comme l’avait pressenti Orwell, nous vivons dans l’imposture généralisée. Car le triomphe du marketing, c’est le triomphe de l’imposture. C’est la victoire ignoble et suicidaire de l’apparence sur l’essence, de l’avoir sur l’être. En une hideuse caricature, les contraires, déguisés, remplacent les valeurs dont ils sont le masque déformé : la sensiblerie tient lieu de sensibilité, la cruauté se fait passer pour de la force, le mensonge est repeint aux couleurs de la vérité, l’étiquette remplace l’objet, partout les mots tiennent lieu de réalité.
On nomme évolution l’involution sauvage qu’on tente d’imposer à des populations niées dans leur essence même : « La liberté, c’est l’esclavage », tel est le message délivré aux peuples européens, à commencer par le peuple grec. De coup d’état déguisé en coup d’état affiché, on élimine systématiquement les alternatives possibles pour assurer la vérité de l’affirmation initiale et finale qui tient lieu d’argumentaire aux néo-cons de l’Europe libérale : "Il n’y a pas d’alternative" ».

Si, il y a une alternative, il y en a toujours une.
Nous pouvons refuser tout net de continuer à
JOUER LE JEU.
À JOUER LEUR JEU.

Puisqu’il est désormais parfaitement clair que gouverner comme des porcs est bien le seul exploit dont soient capables les « élites » corrompues qui ont confisqué tous les pouvoirs à leur profit exclusif, c’est à nous de cesser de vivre et de penser comme des moutons encochonnés sous la houlette de ces porchers dont l’incroyable déficit d’humanité donnerait à penser qu’ils ne sont pas nos congénères, mais des aliens déguisés, s’il n’était évident que notre « porcitude » même leur donne une sorte de légitimité : ils sont ignobles parce qu’une majorité d’entre nous accepte encore de l’être.

Ni porc, ni mouton, je ne participerai donc pas aux élections européennes, dont la campagne démontre une fois de plus que, jusque dans le domaine des idées, la prétendue « concurrence libre et non faussée » dissimule une pensée unique aussi dominatrice qu’hypocrite.
Je ne me suis pourtant jamais abstenu. L’abstention n’est pas mon fort !
Mais aujourd’hui elle prend un sens, elle marque une rupture.
J’envisage pour la suite d’en tirer les conséquences en renvoyant ma carte d’électeur, en refusant de voter tant qu’une Assemblée Constituante ne sera pas réunie pour refonder la démocratie dans notre pays et si possible en Europe, et en proposant à tous d’en faire autant.

Car si nous sommes assez nombreux à le vouloir,
UNE AUTRE EUROPE
est possible, j’en suis convaincu.


Celle qu’appelait déjà des ses vœux, il y a un peu plus d’un siècle, le génial (pour une fois le mot n’est pas trop fort !) André Suarès dans D’une barrière, texte de 1909 à tous égards si prophétique qu’il fut refusé par La Grande Revue, et ne fut publié qu’en 1925 lors de la réédition du recueil de ces extraordinaires chroniques intitulé Sur la vie.
Vous trouverez ladite chronique en suivant le lien que voici, je la publie en effet dans l’article qui complète celui dont vous achevez la lecture,

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Jean Klépal m’envoie le commentaire qui suit, parce qu’il n’a pas réussi à le faire passer directement sur mon blog. Si vous avez le même problème, ne manquez pas de m’en faire part !

vendredi 21 mars 2014

LA CONFESSION

Je ne taquine que rarement la muse érotique, préférant dans ce domaine la réalité à la fiction, et considérant que l’intimité sied au sexe, ce qui, à en juger par l’impudeur systématique actuellement en vigueur, fait tout autant de moi un dinosaure que mon rejet catégorique de la cuisine moléculaire et des fractales mises à toutes les sauces.
Mais un événement crapoteux récemment survenu dans les hautes sphères du pouvoir me pousse à prendre position de missionnaire en faveur de l’érotisme, non que je m’intéresse à ce qui se passe dans l’intimité du sommet de l’état, mais à cause de l’insondable médiocrité du casting et du scénario, transformant ce qui aurait pu devenir une tragédie shakespearienne en un vaudeville d’une telle grossièreté que même le peu regardant Feydeau s’en fût détourné avec dégoût.
C’est pourquoi, espérant retrouver un peu de cette légèreté subtile qui caractérisait l’une des grandes époques de l’érotisme, notre dix-huitième siècle, je me permets à mes risques et périls d’exhumer le petit dialogue anonyme et d’époque incertaine que voici :
« Mon père, j’ai péché…
– Je suis au courant, Madame, n’en doutez pas.
– À plusieurs reprises, mon père…
– J’ai bonne mémoire, Madame.
– J’y ai pris plaisir, mon père, grand plaisir…
– Madame, je suis assuré que vous n’étiez pas seule dans ce cas !
– Plus grave encore, mon père, c’était avec un homme d’église.
– Madame, rien de rare en l’occurrence. Vous le savez, ma chère fille, la chair est faible et l’esprit souffle où il veut… Au moins, vous étiez sans doute [1] en de bonnes mains.
– Mais de tels actes, mon père, méritent la damnation éternelle !
– Madame, suffit que vous ayez péché. N’allez pas ajouter à votre faute le crime plus grand encore de douter de la clémence de Dieu, comme s’il était en votre pouvoir de juger à Sa place !
– Vous croyez donc, mon cher père, que je puisse compter sur l’indulgence de Notre Seigneur ?
– Je n’ai pas à en juger et ne puis rien vous promettre, ma chère fille. Mais je ne serais nullement étonné qu’Il utilisât vos coupables faiblesses pour vous mener peu à peu, à travers les repentirs qu’elles engendrent, à faire tout doucement votre salut en ce monde et dans l’autre. Comme vous le savez, Madame, contrairement aux vôtres, les voies de Dieu sont impénétrables…
– Hélas, mon père, j’avais bien juré de ne plus succomber, mais le moyen de résister à tant d’empressement…
– Ego ti absolvo… Pour pénitence, ma fille, et afin de m’assurer de la réalité de votre repentir, je ne te rendrai visite en ton boudoir que mardi prochain.
– Oh, merci, mon père !
– Allez en paix, ma chère fille… Et, Madame, pendant que j’y pense, dites à votre cher mari qu’à ne me point visiter de si longtemps, il risque de provoquer, non certes le mien, mais le juste courroux de notre Père à tous, et que s’il ne vient de lui-même à confesse, je l’irai confesser de force !

Extrait des « Sacrées Confessions » manuscrit inédit de l’abbé Gazeau (1671-1769) en cours de publication par Alain Sagault (France)

samedi 15 mars 2014

UBAYE, VALLÉE OUVERTE

Debbie Robertson et moi-même, nous présenterons mardi 18 mars 2014 à 18 h, à la Médiathèque de Barcelonnette, "UBAYE, VALLÉE OUVERTE", un livre bilingue qui réunit quelques-uns des textes que lnous a inspirés la Vallée, traduits par nos soins dans nos langues respectives, et accompagnés de 20 des aquarelles à travers lesquelles j’évoque ma vision des atmosphères de montagne.
Pour en savoir plus et peut-être nous accompagner dans nos promenades autour de cette Ubaye si justement nommée "La" Vallée :

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Annonce et bulletin de commande UBAYE, VALLÉE OUVERTE

dimanche 2 février 2014

LA JOIE DE GOLCONDE

VIVRE LA PEINTURE, proclamais-je dans ma dernière intervention sur ce blog.
S’il est quelqu’un qui vit la peinture au sens où je l’entends, c’est bien mon ami Renzulli, qui fut aussi mon maître quand je décidai il y a 23 ans de vivre la peinture (ne pas confondre avec « vivre de la peinture », même si ces deux recherches ne sont pas forcément incompatibles).

Le hasard, c’est ce qui devait arriver…
Les beaux hasards vénitiens ont encore fait jouer leurs délicats ressorts secrets pour faire advenir les rencontres d’autant plus imprévues qu’espérées, et souvent en vain, qui font de cette ville entremetteuse la plus ensorcelante des dispensatrices de coups de foudre…
C’est donc à Venise que, lisant un des deux volumes d’écrits d’André Suarès récemment publiés par la collection Bouquins, j’ai vu venir à ma rencontre un texte inédit, écrit à Venise en juillet 1909, et qui m’a d’autant plus frappé que j’avais vu la veille dans l’antro de Franco Renzulli le tableau qu’il venait d’achever, une merveille à laquelle la photo, hélas ou plutôt heureusement, ne rend pas pleinement justice.
En somme, et pour utiliser le jargon à la mode, en une sorte de prophétie auto-réalisatrice, Suarès parlait de la peinture de Franco avant que Franco la peigne…
Voici donc le texte et la photo, en hommage à ces deux artistes qui me sont chers, et pour le très grand plaisir de les partager avec vous !

André Suarès, La joie de Golconde, Venezia, II, XXII

« Et voici poindre, là-bas, au bout de la ruelle sombre, une promesse d’or, un amas de trésors au plus loin d’un couloir, dans une cave, sous le jour d’un soupirail. La gondole se dirige sur le feu jaune de l’occident, dans un halo rouge, la lumière du soir. (…) Un immense désir me pousse de toucher à la fortune du couchant, de brasser les sequins et les rubis de la lumière. (…) à l’issue d’un long canal plein d’encre, la gondole noire s’alluma d’un seul trait à l’incendie du couchant, comme elle virait, dans une courbe silencieuse, sur le miroir incandescent de la Zuecca. (…) Et je me laisse porter, les yeux éblouis, sur la mer étincelante, la plaine aux moissons de pierres pulvérisées, qui va de Saint-Georges au Lido.
S’il est une ivresse des regards, l’illumination enivre mes prunelles. Je ne sais si je vois mon rêve, ou si je rêve ce que je vois. Comme un plongeur sous la cloche de l’océan, je suis immergé dans la clarté éblouissante. Au plein de ce doux incendie, je suis comme une paille dans une mine d’or fluide. Le brasier du ciel et les tisons des trois horizons coiffent d’une coupole d’incarnat la fournaise liquide où bouillonne le sang de la mer. Pensée de feu splendide ; je brûle avec fraîcheur dans les flammes de la lumière. À cette joie sublime de l’éblouissement, j’élève, dans la joie, des mains impériales, que la même pourpre du ciel illumine. J’entends monter et grandir le murmure d’une bénédiction, comme la fumée d’un encens qui bout. Je rayonne, je participe à ce triomphe. »

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lundi 6 janvier 2014

VIVRE LA PEINTURE

Le hasard fait bien les choses : c’est le 6 janvier que je me décide enfin à apporter ma contribution à l’épiphanie du regard sur la peinture et plus généralement sur l’art proposée le 17 décembre par Jean Klépal sur son blog, « Épistoles improbables » sous le titre « REGARDER LA PEINTURE », à la suite de notre intervention au Musée-Muséum de Gap autour de la « lecture d’œuvre ».
J’éprouve le besoin de rappeler que le mot « Épiphanie » est d’origine grecque. Epiphaneia signifie « manifestation » ou « apparition » du verbe phaïnò, « se manifester, apparaître, être évident ».
À la lumière de cet atelier gapençais hautement jouissif, augmentée par l’éclairage apporté par le texte de l’ami Klépal, je prends davantage conscience de ce que je recherche dans l’art, et tout particulièrement dans la peinture, en tant que spectateur et acteur. Je vais donc parler ici en toute subjectivité…
Vous trouverez à la fin le commentaire de Jean sur le présent texte.

Le jour où Séolane rejoignit les étoiles, aquarelle, 46x61 cm, 2013 {JPEG}
Le jour où Séolane rejoignit les étoiles, aquarelle, 46x61 cm, 2013
Sans bruit, le silence avait décidé de se peindre, aquarelle, 31x41 cm, 2013 {JPEG}
‹Sans bruit, le silence avait décidé de se peindre, aquarelle, 31x41 cm, 2013


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VIVRE LA PEINTURE

Se pose en tout premier lieu, fondatrice, la question de l’enjeu.
Qu’est-ce que j’investis, qu’est-ce que je recherche ? L’art est-il objet de distraction, ou quête de perfection, recherche de l’essentiel ? S’agit-il de revendiquer un statut, de rentabiliser un investissement, ou de dépasser ses propres limites, sa propre imperfection, tout en espérant aider autrui à les dépasser aussi ?
S’il ne s’agit que de s’amuser, il y a des jeux plus amusants ; s’il ne s’agit que de gagner de l’argent, d’acquérir du pouvoir, de la renommée, il y a des voies plus sûres et plus faciles.
Si l’art se proclame divertissement, s’il se veut décoratif ou utilitaire, il ne relève plus pleinement d’une démarche artistique telle que je la conçois.
L’art est incompatible avec le relativisme : si tout se vaut, rien n’a de valeur en soi, tout est interchangeable. Tout peut être objet de spéculation, puisque plus rien n’a de sens qu’en fonction de sa place dans l’échelle mobile absurde de la loi de l’offre et de la demande, elle-même sans cesse artificiellement manipulée en vue d’une perpétuelle et donc illusoire « maximisation » du profit. Il ne s’agit plus de création artistique, mais de création de valeur…
Face à ce règne impie du Quantifiable abstrait, qui littéralement nous désincarne tout en nous coupant de la réalité du monde, l’art pose la primauté absolue, gratuite, universelle et éternelle de la Qualité particulière et concrète, qui crée l’infini à partir du particulier et l’éternité dans l’instant. L’art nous réunit, à nous-mêmes et au monde.
C’est pourquoi il importe aujourd’hui de rappeler qu’il y a bel et bien une universalité du beau. Où qu’elle se trouve et quelque forme qu’elle prenne, partout et en tout temps, dès que nous ouvrons les yeux, nous reconnaissons la beauté. Ce n’est pas ici le lieu de tenter une Esthétique générale, il s’agit juste de rappeler que la beauté véritable, du fait même de son universalité, fait lien par delà toutes les différences.
Universalité dans le temps : Lascaux, l’Égypte des pharaons, la Chine antique, la Grèce classique, le Moyen-Âge, la Renaissance, etc. Si leurs écritures peuvent parfois nous sembler lointaines ou impénétrables, leurs arts peuvent nous toucher encore aujourd’hui, avant même que nous les comprenions. D’entrée, leur beauté nous frappe et nous comble.
Universalité dans l’espace : partout les artistes ont été sensibles aux beautés contemporaines qui leur étaient au départ étrangères et en ont fait leur miel. Voyez, pour ne prendre que ces exemples, aux 17e et 18e siècles, les influences réciproques entre la Chine et l’Occident et l’influence de l’Occident sur le Japon, au 19e l’influence de l’art japonais sur l’Occident.
Qualité implique hiérarchie. Il y a ce que nous regardons et ce que nous contemplons, ce qui est agréable et ce qui enchante, ce qui interroge et ce qui bouleverse, ce qui nous fait plaisir et ce qui nous change. Il ne s’agit pas de se priver du plaisir, mais de ne pas le confondre avec le bonheur. Jouir du plaisir de retrouver ce que l’on connaît et qui réconforte ne doit pas faire obstacle à la joie de découvrir ce qu’on ignorait.
Qualité implique travail. Travail sur son art, travail sur soi, vont de pair. Travail à travers lequel on ne cherche pas le profit, mais au moyen duquel on traque sa vérité. Exigence, intransigeance, probité : suivre sa nécessité intérieure n’est pas toujours une partie de plaisir, la découvrir implique souvent efforts et renoncements – à la facilité, pour commencer !
Ma découverte de l’improvisation s’est ainsi faite sous la merveilleuse, la miraculeuse influence des comédiens québecquois, et de leur mentor, le poète Michel Garneau, réunis « Pour travailler ensemble », dans la Fondation du Théâtre Public, au Festival d’Avignon en 1978.
Au fil de leurs improvisations, étaient apparus en chacun des improvisateurs un « flapin » et un « rageur ». Le « flapin », disait Garneau, c’est ce petit numéro exclusif que chacun de nous a dans sa manche pour se faire aimer. Et qui n’est plus créateur, puisque nous le refaisons, le replaçons sans cesse, comme une marque de fabrique. Le « rageur » c’est cette partie profonde en nous qui ne se contente pas de l’apparence et ne se satisfait pas du succès, qui veut du vrai. C’est cette découverte de soi-même et du monde qu’on n’atteint pas par un savoir, mais à travers un vécu. Le flapin se fait plaisir en jouant la sécurité du connu, le rageur trouve son bonheur à faire apparaître la part d’inconnu en lui et chez autrui. Il se sert de ce qu’il sait faire pour faire ce qu’il ne savait pas faire, ce qu’il ne savait même pas pouvoir être fait. Le flapin fait du surplace, le rageur chemine.
L’enjeu à mes yeux est immense, prométhéen : célébration paradoxale de la gratuité comme richesse la plus profonde, recherche de cette sorte d’humaine et imparfaite perfection qui consiste à transcender l’anecdote pour lui faire rejoindre et représenter l’universel. Il s’agit d’une tentative de présence au monde renouvelée et accrue. L’enjeu, c’est une ré-union,
D’où l’expérience du coup de foudre : au choc miraculeux de la beauté redécouverte répond la naissance du silence.
Face à la beauté retrouvée, le sceau du silence comme reconnaissance. Je découvre et je retrouve, dans le même éblouissement, né en un éclair de la fusion du passé tout entier avec l’entièreté du présent. Reconnaître, c’est renaître.
Je me suis longtemps demandé pourquoi je peins si souvent l’aube. Presque inconsciemment, « involontairement », comme par nécessité. C’est presque l’aube qui se peint, sans me demander mon avis. Cela m’échappe, c’est donc essentiel. Je crois que cela se fait en moi et par moi parce que, chaque matin, je vis l’aube comme une reconnaissance et une renaissance. Chaque matin ouvre une nouvelle fenêtre sur la vie, apporte une nouvelle lumière. À la fois nous remet dans la continuité du passé et le surgissement du présent.
Le présent, c’est le retour du passé et l’irruption du futur. La continuité et la nouveauté.
Chaque matin, retour du vrai présent, est à la fois un matin parmi d’autres et le matin nouveau, celui que nous n’avons pas encore vécu, et qu’il nous incombe de vivre.
Chaque matin est la page blanche suivante du livre de nos vies.
Chaque matin nous appelle à redevenir artiste.
Être artiste, c’est, même inconsciemment, chercher à se dépasser. Chercher à créer, chercher à être, modestement mais fermement, Dieu, en ouvrant notre personne particulière à l’universel dont elle fait partie et qui s’incarne en elle. Exprimer concrètement un ressenti personnel assez fort pour évoquer les valeurs universelles que nous portons en nous.
Pour moi il y a art quand, même si le plaisir, voire l’amusement, sont présents, une recherche vitale est engagée. Je l’ai déjà écrit ailleurs, l’art ne donne pas du plaisir, il crée du bonheur. Il y a art quand on s’oublie.
L’artiste authentique, dans les moments où il tente de créer, est tout entier dans la tentative, il perd littéralement de vue les autres objectifs qui peuvent plus ou moins le motiver par ailleurs (désir de plaire, peur de déplaire, appétit de reconnaissance, appât du gain, recherche de l’originalité, soumission à la mode et aux idées reçues). Il est au service, en toute gratuité, de cet infini en lui qui le dépasse et qu’il reconnaît, et cherche sans cesse à redécouvrir.
Il est commode, et infiniment vulgaire, de confondre création et créativité, et la publicité, qui est le comble de la vulgarité, a tout fait, et pour cause, pour répandre cette assimilation plus qu’abusive, contre nature. La créativité poursuit un but et use de techniques éprouvées, elle imite, décline et sans cesse fait référence, quand ce n’est pas révérence. La créativité séduit, alors que la création émeut, bouleverse.
La création ne cesse de s’inventer, elle ne sait pas où elle va même quand elle sait ce qu’elle veut, elle ne cherche pas à atteindre un objectif, elle vise à incarner un rêve. D’où qu’elle ne se contente pas d’un résultat, mais est quête permanente, va toujours plus loin à la recherche de l’essentiel.
La créativité adore se répéter, la création meurt de se revoir semblable.
La création s’appuie sur les œuvres passées, non pour leur emprunter des recettes toute faites, mais pour se nourrir des expériences qu’elles représentent et poursuivre une réflexion et une quête qui restent sans cesse à reprendre : l’absolu ne peut s’incarner que dans le particulier. Et il n’est jamais conquis, jamais gagné. La beauté ne peut se mettre en boîte, la beauté ne se quantifie pas. On ne peut la décider, ni la stocker, toujours elle échappe à la prise.
L’art ne « sert » à rien, et c’est son « inutilité » même, sa gratuité, qui le rendent indispensable à une vie digne de ce nom. L’art n’est pas utile, il est vital.
Contrairement à ce que veut croire une « civilisation » contemporaine qui se caractérise par sa barbarie particulièrement stupide, nous ne sommes pas au monde pour devenir riches ; nous venons au monde pour nous enrichir de lui et l’enrichir en retour, chacun à notre tour.
L’art échappe à l’avoir parce qu’il l’ignore, l’art est au service de l’être.
Regarder la peinture, c’est d’abord et avant tout la vivre.

« Voici un texte foisonnant , il ouvre des pistes, il amorce un chemin de découverte. La question des enjeux est primordiale. C’est elle qui pose toute la différence.
L’art est multiple, mais tout n’est pas art. Oui, l’art est un besoin vital, foin des succédanés, la relation au sacré qui est en chacun ne saurait se brader. C’est par l’art que l’homme se fait humain. Voilà pourquoi il faut non seulement se garder, mais combattre les marchands du Temple. Agir pour que l’accès à l’art soit largement ouvert. Gardons-nous des détenteurs de savoir érigeant des barrières d’octroi, et osons d’abord nous laisser aller à nos émotions, écoutons les, puis, ensuite seulement, que vienne le temps de la compréhension et de la connaissance.
L’Art est un sport de combat... C’est bon pour la santé ! »
Jean Klépal

Histoire d’aller un peu plus loin à propos de ce passionnant concept du flapin et du rageur, j’ajoute ces deux entrées de mon Dictionnaire d’un homme moyen :

AFFAIRE (être à son)
Ce soir-là, elle était très à son affaire. Je n’aime pas les gens qui sont trop à leur affaire. Je n’aime pas quand je suis trop à mon affaire. Dangereux, d’être à son affaire. Très vite, on en fait trop.
Ou alors, il faut aller encore beaucoup plus loin, non plus être à son affaire, mais dépassé, transcendé. Tellement à ton affaire que ce n’est plus seulement la tienne, ça devient la nôtre !
Trop à ton affaire, tu n’es plus à notre service, au service de la vie. C’est le piège du virtuose. Il se domine, et il domine. Et se limite, du coup : si tu es tout à fait à l’aise, c’est que tu ne te donnes pas à fond. Tu séduis, tu ne partages pas. C’est le "flapin" dont parlait Garneau, ce petit numéro exclusif que chacun de nous a dans sa manche pour se faire aimer. Et qui n’est plus vrai, puisque nous le refaisons, le replaçons sans cesse. Les animateurs télé - plus généralement les "animateurs" - sont passés maîtres dans ce trompe-l’oeil insincère, singes savants qui ont appris à vendre leur naturel.
J’aime mieux le "rageur" en nous, celui qui ne se contente pas de l’apparence, à qui il faut du vrai, et qu’on n’atteint pas par un savoir mais à travers un vécu. Je rage vers plus de vérité en moi et dans les autres.
Ma vraie vie, c’est quand je suis moi-même. C’est ça, être à son affaire. Combien de temps aurons-nous réellement vécu ?
Chaque fois que je mens, à moi-même ou aux autres, je diminue mon espérance de vie. Et ma foi en elle.

AMBITION
J’ai toujours préféré me planter en visant trop haut que réussir en visant trop bas. C’est l’histoire du flapin et du rageur improvisée à Avignon par de géniaux comédiens québecquois : ce qu’on sait faire, ça marche, mais ça nous limite. Ce qui est intéressant, ce qui nous libère et libère en nous ce que de nous nous ne connaissions pas, bref ce qui nous fait vivre, c’est d’essayer de faire ce que nous ne savons pas faire.
Réussir est au fond moins intéressant que découvrir. Parce qu’on peut réussir sans découvrir et que toute découverte est déjà une réussite.

Concernant l’aube, j’anticipe sur les Remarques en passant 28, en préparation (si, si !) avec l’entrée que voici :

AUBE
Ce n’est pas par hasard que je peins si souvent l’aube et sa lumière immaculée, à peine éveillée, renaissant de la nuit et nettoyée par elle, lavée par le passage des ténèbres. Une lumière redevenue vierge et qui par là même évoque toutes les pures lumières qui l’ont précédé, toutes les naissances du jour, à jamais passées mais en elle soudain renaissantes.
J’appelle de toutes mes forces chaque jour une renaissance universelle aussi neuve que l’aube qui m’y encourage.

Le jour où Séolane rejoignit les étoiles, aquarelle, 46x61 cm, 2013 Sans bruit, le silence avait décidé de se peindre, aquarelle, 31x41 cm, 2013

samedi 2 novembre 2013

BERNADETTE 5 : IL PLEUT, IL PLEUT, BERGÈRE…

Je n’aime pas les commémorations. Mais je crois au souvenir et à la force vitale de la mémoire. Je célèbre ici Bernadette, et je lui offre comme à vous un texte qui me la rappelle, qui me nous rappelle, un de ces petits bijoux de textes qui font du 18e siècle moins l’époque des Lumières passablement ténébreuses de la "déesse Raison" que celle du plus profond badinage, d’une pensée dont l’élégance désinvolte dévoile avec une exquise politesse les ressorts de l’âme humaine, des plus noirs aux plus touchants, allant au fond sans jamais se donner l’air d’y toucher.
Époque où tout se dansait en musique, même les funérailles ; ce pourquoi j’ajoute au bouquet de la bergère les deux premiers mouvements du sobre et émouvant Concerto funèbre de ce Vivaldi si longtemps stupidement méprisé par des connaisseurs ignares, et que Bernadette chérissait autant que Lou Reed.
La vie continue, et c’est très bien ainsi.


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Louis François Marie Bellin de la Libordière, La bergère, in Voyage dans le boudoir de Pauline, Paris An IX (1800)


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TOMBEAU DE BERNADETTE

Combien de temps doit durer le deuil ?
Pas l’extérieur, pas l’officiel.
L’intérieur, celui qu’on ne peut pas partager bien que chacun de nous tôt ou tard en fasse pour soi seul l’expérience. Parce que chacun de nous en fait tôt ou tard l’expérience.
Deux ans et demi, le temps qu’il m’a fallu pour faire le tombeau de Bernadette, et graver dans la pierre son absence – ce silence plus présent que toute parole.
Une sorte de cairn où se rencontrent les cailloux-cœurs de notre amie Debbie, les fragments colorés des perles de verre que crée à Venise mon amie Muriel, le mortier d’Éric et la gravure de Thierry, pour enchâsser la photo d’elle que Bernadette voulait voir sur sa tombe, et quelques-uns des coquillages qu’elle aimait ramasser.
Beaucoup de ce qu’elle aimait, la terre, la mer, la montagne et le grand ciel de l’Ubaye, les bijoux, la photo, beaucoup de ceux qu’elle aimait sont ainsi réunis autour d’elle, et l’écoutent parler sans un mot du silence.
Le silence n’est pas une fin, mais un commencement.
Le silence est une faim, le silence est une soif.
Le silence crée ce vide fécond qui appelle la vie et qu’elle vient remplir.
Car l’absence est une présence. Une forme aigue, parfois insupportable, parfois exaltante, de présence.
Je le lui avais écrit il y a longtemps : Tu es là même quand tu n’es pas là.
Son sourire un peu moqueur disait qu’elle n’y croyait qu’à moitié.
C’est pourtant vrai.

mercredi 9 octobre 2013

CROISSANCE versus DÉCROISSANCE

Écrire en italique

« Le mot croissance à lui seul est le signe d’une véritable supercherie, contre laquelle l’enseignement prémunissait autrefois les adolescents préparant le certificat d’études. (...) Ceux qui prêchent la croissance sont aussi néfastes que les dealers répandant leurs drogues. » Albert Jacquard (23 décembre 1925 - 11 septembre 2013), éditorial de La Décroissance n°29, décembre 2005.

Ce blog en tout cas décroît… et je ne m’en porte pas plus mal, mes lecteurs non plus sans doute !

Le texte qui suit est ma conclusion provisoire dans une controverse amicale autour du manichéisme éventuel de l’opposition entre croissance et décroissance. La question m’apparaît suffisamment importante pour être proposée ici. L’ensemble de ladite controverse peut être lu de façon commode en cliquant sur le pdf à la fin de mon petit texte.

Croissance versus Décroissance

Le mot « décroissance » n’est pas bon, d’après l’ami Klépal. Mais dans le cas du mot « croissance », c’est la chose, et non le mot, qui n’est pas bonne, et qui est désormais devenue insoutenable !
Je pense contrairement à lui que le mot « décroissance » était nécessaire, et qu’il est parfaitement justifié. Il était essentiel que ce mot intervienne pour faire apparaître la folie que représente dans un monde fini la recherche d’un développement infini. Pour mettre en lumière, de façon d’autant plus claire que le problème était et est encore à peu près totalement occulté par les autorités « responsables » et nié par les « entrepreneurs » irresponsables qui l’ont créé, le plus grave danger qui menace l’humanité actuelle : son choix tant conscient qu’inconscient de la quantité contre la qualité, du toujours plus contre le toujours mieux (et là ce n’est pas moi qui suis manichéen, c’est nous en tant qu’espèce schizophrène, je ne fais que constater un état de fait).
Notre choix de la quantité contre la qualité, qui s’exerce en tous domaines depuis le début de l’ère industrielle a entraîné un développement incontrôlé provoquant à son tour d’incontrôlables effets de masse. En matière de croissance, non seulement économique, mais scientifique, culturelle et par-dessus tout démographique, nous avons atteint la masse critique, au-delà de laquelle ne restent que deux issues : l’explosion ou l’implosion. La balance oscille pour l’instant assez équitablement entre les deux…
Ce problème de notre civilisation de masse, quantifiée selon des approches abstraites (croissance hypertrophique des statistiques, multiplication des « produits » inutiles, progression géométrique de la quantité des données sur internet, entre autres) avec des conséquences incalculables sur la réalité concrète, est le nœud gordien qu’il faudra bien trancher d’une manière ou d’une autre si l’humanité doit survivre à une croissance qui s’apparente bien davantage à la multiplication anarchique destructrice et suicidaire des cellules d’une tumeur cancéreuse qu’à l’harmonieux développement d’un arbre au sein de la nature qui l’entoure.
La non résolution de la question démographique (population mondiale pratiquement multipliée par trois en un demi siècle, fruit empoisonné de notre croissance tous azimuts et des retombées imprévues du « progrès », dont les dommages collatéraux sont encore très sous-estimés) entraîne à elle seule l’impossibilité de résoudre les problèmes connexes, qu’ils soient économiques, politiques ou écologiques – mais aussi artistiques, car l’art est l’une des principales victimes de la croissance « marketée ».
En ce sens, le terme « décroissance » est aussi légitime qu’adapté, ne serait-ce que parce qu’il rappelle que les systèmes vitaux fonctionnent de façon cyclique : la détumescence n’est pas une défaite, mais la condition d’un nouvel élan.
Les adeptes de la croissance font du priapisme économique, une névrose aussi dangereuse que déprimante. Nous avons tous pu le constater par nous-mêmes, la consommation boulimique est tout le contraire de la satisfaction. Incapable de s’accorder le moindre répit, obsédée par des exigences de rendement incompatibles avec nos possibilités concrètes comme avec celles de la nature, notre époque s’épuise à croître et meurt d’un excès de vie.
Il serait temps de relire avec le recul nécessaire les analyses aussi lucides que prophétiques de Reich et d’Ilich, les avertissements du Club de Rome et de René Dumont, et d’en tirer les conséquences concrètes. La décroissance a déjà commencé dans de nombreux domaines sans notre aval : pour ne prendre que cet exemple, dans les pays développés, l’espérance de vie commence à diminuer.
Rien de manichéen à mes yeux dans le couple croissance-décroissance mais la pulsation naturelle de la vie*, la manifestation du jeu perpétuel du yin et du yang.

* Pour Reich cette formule associant deux fonction physiques (tension-charge, décharge-détente) est caractéristique du phénomène même de la vie car il l’a observée aussi bien dans les mouvements internes unicellulaires qui parviennent à la mitose, que dans le mouvement du foetus dans un utérus chaud et détendu, dans les réactions corporelles d’un nourrisson satisfait avec le sein de sa mère, et bien sûr dans la fonction énergétique de l’orgasme.

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La controverse en détail au format pdf

mercredi 4 septembre 2013

CE QUE LIBÉRAL-NAZISME VEUT DIRE…

Georges Didi-Huberman – Survivance des lucioles (Editions de Minuit, 2009, 142 p., 13,20 €)

Dante, Walter Benjamin et Giorgio Agamben, notamment, sont sollicités pour articuler une réflexion de philosophie politique à partir de Pier Paolo Pasolini.

En 1941 le jeune Pasolini relit la Divine Comédie pour y retrouver non pas la grande luce céleste, mais les innombrables lucciole terrestres. En cette période de fascisme triomphant le regard sur les ombres et les lumières contemporaines importe au plus haut point. « L’univers dantesque est inversé : c’est l’enfer qui, désormais, est au grand jour avec ses politiciens véreux, surexposés, glorieux. Les lucciole, quant à elles, tentent d’échapper comme elles le peuvent à la menace, à la condamnation qui désormais frappe leur existence. » (Soixante-douze ans après, cette phrase n’a pas pris une ride.)
Le 1er février 1975, tout juste neuf mois avant son assassinat, Pasolini publie dans le Corriere della sera un article repris l’année suivante sous le titre « L’article des lucioles », sorte de lamentation funèbre sur la période où les signaux humains furent anéantis par la nuit du fascisme triomphant.
La thèse est que, contrairement à ce que l‘on croit, le fascisme n’a pas été vaincu avec la victoire des alliés. Au contraire, des ruines accumulées est issue une terreur aussi profonde et plus dévastatrice : « le régime démocrate-chrétien était encore la continuation pure et simple du régime fasciste (violence policière ; mépris pour la constitution). »

Dès 1974 Pasolini écrivait : « Le fascisme proposait un modèle, réactionnaire et monumental, mais qui restait lettre morte. Les différentes cultures particulières (paysannes, sous-prolétariennes, ouvrières) continuaient imperturbablement à s’identifier à leurs modèles, car la répression se limitait à obtenir leur adhésion en paroles. De nos jours, au contraire, l’adhésion aux modèles imposés par le centre est totale et inconditionnée. On renie les véritables modèles culturels. L’abjuration est accomplie. » En véritable voyant, il redoutait une société fondée sur la disparition de l’humain favorisée par la dictature industrielle et consumériste. Pour lui, l’émancipation ne pouvait avoir pour seul modèle l’accession à la richesse et au pouvoir.
Comme le souligne l’un de ses commentateurs, Jean-Paul Curnier, « oui, ce monde est fasciste et il l’est plus que le précédent, parce qu’il est embrigadement total jusque dans la profondeur de l’âme… » Pour Pasolini, la disparition des lucioles, ces points de résistance de plus en plus traqués, se manifeste jusque dans la pratique de la culture populaire ou avant-gardiste. En effet, la culture est devenue un simple outil de la barbarie totalitaire inscrite dans le règne marchand et prostitutionnel de la tolérance généralisée.
(Il s’agit d’une véritable apocalypse, effarante prémonition hélas ô combien vérifiée.)

Georges Didi-Huberman poursuit la réflexion en se demandant si les lucioles ont effectivement toutes disparues, ou bien si quelques survivances sont identifiables malgré tout. Il cherche ce qui pourrait désormais nous pousser à refonder notre « principe espérance ».
C’est de notre façon d’imaginer et de faire de la politique que quelque chose pourrait surgir. Prendre la mesure de ce que l’imagination est politique, voilà l’enjeu. La moindre luciole est à saisir comme une lumière pour la pensée. Parvenir à échanger des expériences pour élaborer peu à peu une sorte de matrice philosophique propre à esquisser des voies nouvelles.
L’actuelle lumière aveuglante du pouvoir n’a de cesse de chasser les lueurs vacillantes des contre-pouvoirs. Comme le remarque G. Agamben, « la seule anarchie véritable est celle du pouvoir », celui-ci en effet a instauré comme règle un état d’exception permanent (ce qui est particulièrement vrai depuis les attentats du 11 septembre 2001 et la riposte étatsunienne du Patriot Act, qui voudrait fonder un nouvel ordre mondial sur le contrôle de la planète entière). La « puissance politique » du peuple est désormais réduite à l’acclamation totalitaire qualifiée d’opinion publique, la politique étant réduite à une simple mise en scène (l’analogie avec les manifestations monstres de Nuremberg au temps de la montée en force du nazisme vient à l’esprit. Le libéral nazisme n’est pas une simple vue de l’esprit).

L’auteur conclut sur la nécessité d’organiser le pessimisme en donnant à voir le plus possible d’images-lucioles témoignant de l’existence et de la force des « parcelles d’humanité » que nous cèlent les médias officiels. Il semble que l’on puisse considérer qu’il prononce un éloge des réseaux et des mouvements alternatifs constituant autant de ferments supports d’espoir, pour peu qu’on sache les repérer.
« Nous ne vivons pas dans un monde, mais entre deux mondes au moins. Le premier est inondé de lumière, le second traversé de lueurs. Au centre de la lumière, nous fait-on croire, s’agitent ceux que l’on appelle aujourd’hui … people … sur lesquels nous regorgeons d’informations le plus souvent inutiles. (…) aux marges, c’est-à-dire à travers un territoire infiniment plus étendu, cheminent d’innombrables peuples sur lesquels nous en savons trop peu, donc pour lesquels une contre-information apparaît toujours plus nécessaire… »

Fouchard
Nazisme ? Le libéral nazisme appliqué à la situation actuelle en tant que mise en scène du politique pour se modeler une opinion publique....c’est un peut fort de café non ? Sauf si l’on fait le choix de faire du mot nazisme un qualificatif générique applicables à toute forme de soumission, ce qui revient à banaliser l’horreur spécifique du nazisme. Avant le mot "nazisme", comment qualifiait-on ces comportements de foules séduites par des démagogues de tout poil, gourous politiques ou religieux ? N’était-ce pas le mot "aliénation" ? Ca ne suffit plus ? Ce n’est qu’une opinion !

Klépal
Oui, le mot est fort. Je comprends que son emploi puisse choquer, tant ce qu’il évoque est effrayant. Cependant les analogies me paraissent considérables. Le nazisme se caractérise entre autres par l’embrigadement, la défense de la "race", la haine de l’autre différent, le bellicisme conquérant, etc. Il était casqué et botté. Aujourd’hui ces accessoires ne sont plus vraiment de mise, cependant à quoi assistons-nous ? Pavlovisation et conditionnement absolu des esprits grâce à la formatisation de la "communication", gouvernement des peuples à l’aide de simples slogans, mépris du résultat des consultations électorales (exemple du traité européen), mensonges permanents, conditionnement à l’impérialisme du "marché ", mépris de l’autre différent (chasse aux Roms, contrôles au faciès, traque des sans-papiers...), montée du fanatisme religieux comparable à celui que l’on reproche à l’islam (aux EU, pour beaucoup, la Bible l’emporte sur les lois, en France la tendance se dessine), bellicisme exportateur de la "démocratie" tous azimuts, acceptation de la torture (guerre d’Algérie d’abord, puis intervention étatsunienne en Irak)... Au nom du libéralisme triomphant, les procédés ne me paraissent guère fondamentalement différents. Le terme aliénation est à mes yeux beaucoup trop faible pour caractériser la barbarie actuelle. JK

Sagault
En ce qui me concerne, j’ai d’abord utilisé le néologisme « libéral-fascisme », notamment dans une chronique publiée dans le journal d’artiste « Le Brouillon » juste après le premier tour de la présidentielle de 2002 :
« (…) Berlusconi est bien plus fasciste que Le Pen, parce qu’il est l’incarnation du libéral-fascisme contemporain, alors que Le Pen n’est que la survivance et l’ersatz des fascismes du siècle dernier. Il faut tout de même être drôlement fort pour arriver à se convaincre que le fascisme conquérant est moins dangereux que le fascisme nostalgique !
(…) La violence du libéral-fascisme est bien plus feutrée, bien plus insidieuse mais aussi bien plus profonde et plus réelle que celle du FN ; elle est aussi beaucoup plus difficile à combattre. Le Pen a la violence aveugle et intermittente des impuissants, le libéral-fascisme la violence froide, calculée, impitoyable de ceux qui sont au pouvoir et le veulent sans partage. »

Très rapidement, j’ai considéré que les « valeurs » et les modes d’action véhiculés par l’idéologie ultra-libérale, par leur radicalité comme par le contexte dans lequel ils s’inscrivent, sont plus proches du nazisme que du fascisme italien.
Par les choix antidémocratiques et en fait criminels qu’elle implique, par les désastres qu’elle engendre, la mondialisation ultra-libérale n’est au fond qu’un nazisme généralisé, tout comme le nazisme hitlérien n’était au fond que le comble d’un capitalisme intrinsèquement pervers, tant dans ses principes que dans ses actes et leurs conséquences.
Hitler ne serait jamais arrivé au pouvoir sans la complicité active des industriels et des financiers allemands, qui l’ont soutenu jusqu’au bout, tout comme le soutenaient de nombreux patrons anglo-saxons (dont Kennedy senior), pour ne pas parler des industriels français engagés dans une fructueuse collaboration avec l’occupant.
De la guerre totale à la guerre économique mondiale, de la sélection féroce à la compétition tous azimuts, de l’expansion territoriale à la croissance indéfinie : derrière les différences superficielles les motivations sont les mêmes.
Reste la question de l’antisémitisme. Tout pouvoir dictatorial a besoin d’un bouc émissaire sur qui détourner la rage engendrée par les frustrations de toutes sortes imposées aux peuples. Plus policé en apparence que sa version hard, le libéral-nazisme ne tombe pas dans l’écueil du racisme « ethnique », mais il a son bouc émissaire, constamment dénoncé et culpabilisé à mesure qu’on l’exploite davantage : c’est le peuple, ce peuple « qui ne veut plus travailler », le peuple des « riscophobes », le peuple « assisté », le peuple suceur de sang qui démolit le travail acharné de l’élite « riscophile » des chefs d’entreprise et autres grands patrons « créateurs de richesses » à qui tout est dû puisqu’on doit tout à leur sacrifice perpétuellement recommencé, à leurs intrépides prises de risques et à leurs écrasantes responsabilités…
Sacrifice trop peu récompensé par les dérisoires golden parachutes et autres retraites chapeau qui viennent insuffisamment compenser la modestie de leurs salaires et les risques qu’ils prennent en acceptant d’être partiellement rémunérés en stock options !
Permanente stigmatisation du populisme et des « avantages acquis », chosification de plus en plus évidente de travailleurs surexploités et poussés jusqu’au suicide par des méthodes de torture mentale au sein d’entreprises où ils ne sont plus que la variable d’ajustement manipulée au gré des intérêts à court terme des actionnaires au premier rang desquels figurent les managers : il n’y a entre l’organisation nazie de la société et « l’optimisation des ressources humaines » qu’une différence de degré de moins en moins perceptible. Fondamentalement, la vision du monde, les raisonnements et les comportements sont identiques.

J’utilise donc depuis plus de dix ans l’expression libéral-nazisme parce qu’elle me semble rendre très précisément compte de l’inhumanité d’un système fondé sur l’exploitation toujours plus radicale des peuples au profit d’une oligarchie, véritable « race de seigneurs » ayant confisqué l’état en vue de perpétuer sa rage de pouvoir et de profit, en proclamant « la fin de l’histoire », tout comme Hitler et ses sbires programmaient un « Reich de mille ans ».
Les courts textes qui suivent, publiés depuis quelques années sur ce blog, « Le globe de l’homme moyen », permettront peut-être d’expliciter et de légitimer un peu plus l’emploi de ce néologisme, qui vise seulement à donner un nom adéquat à la plus récente et plus dangereuse version d’un monstre récurrent dont le nazisme a été la démente et suicidaire caricature.

« ÉLITISME ET PRÉDATION
Il n’y a pas de différence de fond entre les entrepreneurs néo-libéraux, la race des seigneurs nazis et la nomenklatura communiste soviétique. Les mêmes « valeurs » sont à l’œuvre dans leur élitisme aussi féroce qu’injustifié, le même cynisme et les mêmes comportements de prédation et d’accaparement.
Les libéraux-fascistes ont simplement remplacé la propagande par la communication, se sont avancés masqués un peu plus longtemps. Mais ils vont encore plus loin que leurs prédécesseurs dans l’exploitation de l’homme par l’homme. Et ils manquent tellement de mesure et de bon sens dans leur comportement qu’on peut se demander si leur fuite en avant ne révèle pas le désespoir fondamental qui habite tout homme de pouvoir et de profit, tout esclave du veau d’or.
Comme les nazis et les staliniens, les néo-libéraux n’ont en fin de compte qu’un but, qu’une visée : exercer un pouvoir de plus en plus absolu dans tous les domaines. En ce sens, ils sont aussi fondamentalement nuisibles qu’eux, leur ambition n’étant pas seulement illégitime et destructrice, mais littéralement contre nature – comme le prouve le saccage programmé de notre environnement.
Rendre la vie à peu près impossible à 90% des humains pour enrichir les 10% restants, voilà l’idéal du néo-libéralisme : la liberté totale d’une minorité ne peut se construire que sur le total esclavage de la majorité.
La réussite des néo-libéraux, ç’a été, grâce à la communication et avec l’aide intéressée d’une prétendue science économique qui cache l’idéologie la plus grossière et la plus sommaire, d’imposer leur dictature sans trop passer par la violence physique, le militarisme et les « forces de l’ordre », du moins dans les débuts et dans les pays de tradition démocratique, le caractère ultra violent des libéraux-nazis apparaissant en revanche très tôt au grand jour dans le traitement réservé aux pays pauvres.
Consommation et communication ont ainsi permis d’obtenir que les citoyens, renonçant à la démocratie, se mettent pratiquement d’eux-mêmes dans l’état de servitude volontaire dénoncé il y a déjà bien longtemps par La Boétie.
Comme tous les régimes d’essence fasciste, les régimes néo-libéraux fonctionnent sur un système oligarchique étatisé mis en place par des élites autoproclamées. Il y a déjà un bon moment que les états occidentaux ne sont plus que des caricatures de démocraties qui virent peu à peu au régime autoritaire et policier sans lequel la prédation libérale-nazie ne pourrait se maintenir au-delà d’un certain seuil.
En effet, le problème des néo-libéraux (revers de cette insatiable avidité qui fait leur force et qui est particulièrement visible dans la progression géométrique de la corruption, des paradis fiscaux et des rémunérations des grands de ce monde), c’est qu’ils ne savent pas s’arrêter à temps, c’est à dire au moment où l’oppression, ne menaçant pas encore la survie des opprimés, demeure « acceptable », gérable.
Comme Hitler voulait toujours plus d’espace vital, comme Staline voulait toujours mieux contrôler l’état et la population, les fous de pouvoir et de profit en veulent toujours plus. Jusqu’à la caricature : rémunérations démentes, profits insensés, escroqueries colossales, domaines immenses (voir par exemple l’accaparement de la Patagonie par ces nouveaux riches), prise de possession des grandes villes par la spoliation des couches populaires (Paris, Venise sont de bons exemples de ces nettoyages par le vide), bref privatisation progressive du patrimoine commune de l’humanité. C’est Goering razziant les musées européens, c’est le régime nazi dépouillant les juifs.
Si bien que tôt ou tard, quand la cruauté du système se fait jour à travers son discours lénifiant, les libéraux-nazis sont contraints de passer à la version dure – que d’ailleurs beaucoup d’entre eux appellent de leurs vœux (lié à leur incapacité à aimer, le sadisme plus ou moins policé de la plupart des hommes de pouvoir et de profit transparaît régulièrement dans leurs relations à autrui comme dans leur discours – dernier exemple en date, DSK).
Répression, état policier, obsession sécuritaire, contrôle de la population, terrorisme et contre-terrorisme, tous les ingrédients de la mise en place du régime dictatorial sont peu à peu mis en œuvre. Mais il est clair qu’en dépit de ses efforts désespérés le néo-libéralisme finira par s’autodétruire d’une façon ou d’une autre. Il est dans sa nature d’être contre nature, l’idéologie libérale n’est pas viable et la vie la fera disparaître tôt ou tard.
Comme tous les systèmes d’exploitation de l’homme par l’homme, le libéral-nazisme est un cancer. Cette tumeur parasitaire finit par détruire l’organisme dont elle se nourrit, et la mort de la victime entraîne celle de son bourreau : le lierre ne survit jamais longtemps au chêne.
Au faîte de sa puissance, le néo-libéralisme est déjà en chute libre et ses tenants le sentent, plus ou moins consciemment – ce qui décuple leur rage de pouvoir et de profit en attisant leur fondamentale insécurité.
Car contrairement à ce qu’ils prétendent, les libéraux-nazis ne sont pas des riscophiles. Les seuls risques qu’ils prennent, ce sont ceux dont ils ne se rendent pas compte. L’idéologie néo-libérale est une idéologie de la peur généralisée, et les libéraux sont l’incarnation même de la trouille, de la peur de vivre, de la lâcheté devant l’autre et de la haine ; ils ont du présent une telle peur panique qu’ils sont prêts à lui sacrifier le passé et l’avenir.
Le problème, c’est que les néo-libéraux nous entraînent avec eux dans leur chaos final, tout comme Hitler a enseveli l’Allemagne avec lui dans son apocalypse, tout comme l’implosion du communisme a détruit la société russe.
Hitler a certes perdu la seconde guerre mondiale. Mais il est en train de gagner la troisième. Il ne trouverait rien à redire au faux darwinisme néo-libéral qui érige la force en droit et le pouvoir et le profit en raisons de vivre : une telle idéologie mène en toute logique à la consécration d’une race de seigneurs exploitant les faibles et liquidant les déviants.
Sida, guerres civiles et génocides constituent ainsi le début d’une solution finale du problème africain. Dérégulation et délocalisation sont l’amorce d’une solution finale du problème de l’emploi ; et les OGM sont essentiellement le début d’une solution finale au problème de l’auto-suffisance…
Liquider tout ce qui fait obstacle à sa mégalomanie, tel est le vrai programme du néo-libéralisme. C’est pourquoi, allant au bout des logiques totalitaires nazie et soviétique, le cancer néo-libéral ne détruit pas seulement l’humanité, mais la nature et met en péril la planète entière.
Parce que, pour la première fois dans l’Histoire, l’homme de pouvoir, ce raté de l’évolution, est en mesure de réaliser ses rêves et de concrétiser sa démence, l’humanité est en danger de mort.
Nous ne sommes pas assez nombreux à être convaincus que l’humanité doit muter ou disparaître. Muter pour mûrir, ou s’entêter pour mourir, je l’écrivais déjà il y a plus de vingt ans, Cassandre parmi d’autres.
Rien n’a changé. Il faut reconnaître que si les hommes de pouvoir sont encore au pouvoir, c’est parce qu’au fond de nous, nous les acceptons. Nous nous sentons plus ou moins solidaires de nos bourreaux, ils sont un peu nos héros, ceux qui se permettent ce que nous n’osons pas nous permettre. Tout comme les allemands se sont plus ou moins consciemment sentis solidaires d’Hitler, tout comme beaucoup de russes se sont sentis solidaires de Staline, nous sommes dans notre grande majorité plus ou moins consciemment solidaires de la consommation, de la croissance, du développement, de l’économisme et de la « loi de la jungle » ; nous espérons une petite part du gâteau, ou au moins quelques miettes, nous voulons davantage tirer notre épingle de ce jeu absurde qu’y mettre fin.
C’est notre acceptation des hommes de profit et de pouvoir, c’est notre résignation à leur idéologie, notre acquiescement à leur « activité » qui leur donnent un pouvoir qu’ils ne pourraient prendre et encore moins conserver sans notre complicité.
Tant que nous accepterons qu’un seul homme puisse raisonner et agir en termes de pouvoir et de profit, aucun progrès digne de ce nom ne sera possible.

LIBÉRAL-NAZISME
On me dit parfois : Tu exagères, avec ton libéral-nazisme !
Un énergumène mal embouché m’a même traité de « révisionniste », en appelant aux foudres de la justice contre mes écrits « délictuels » et demandant, rien que ça, au directeur de la revue où j’avais commis ma chronique de choisir entre lui ou moi !
Je persiste et signe. Je parle d’expérience. Entre onze et treize ans, à l’École Saint-Sulpice, un de mes meilleurs amis s’appelait Gérard Longuet. Il était absolument bourré de tics et se rongeait notamment les ongles jusqu’au sang.
Parti en pension à la fin de ma troisième, je l’avais perdu de vue. Je l’ai retrouvé, très peu de temps, cinq ans plus tard au Quartier Latin.
Tout comme son camarade Madelin, avant de faire la carrière sulfureuse de néo-libéral tendance mafieuse que l’on sait, ce charmant jeune homme a commencé par être l’un des plus excités meneurs du mouvement Occident.
Je le vois encore, armé d’un tuyau de plomb et littéralement assoiffé de sang, partir à la chasse aux « Rouges ». Lesquels à leur tour, j’ai pu le vérifier à leurs côtés, ne rêvaient que de massacrer les fachos !
Les uns et les autres me dégoûtaient tant que j’avais fini à l’époque par adhérer au Centre Démocrate de l’ineffable Lecanuet, pour cause d’Europe, déjà !
Je ne me sentais rien de commun avec tout ce que ces jeunes idéologues avides de violence et de pouvoir, puis de profit, avaient en commun.
On ne dira jamais assez que fascisme, nazisme, « communisme » stalinien, capitalisme à l’ancienne ou néo-libéralisme, tous ces systèmes maffieux partagent les mêmes « valeurs » odieuses et le même substrat idéologique : règne du plus fort, compétition généralisée et de préférence truquée, amour de la violence et de toutes les formes de guerre, mépris des faibles et volonté de les éliminer, indifférence totale à la souffrance et à la mort d’autrui, confusion systématique entre la sphère publique et la sphère privée, accumulation démentielle de richesses, usage de la peur et de toutes les formes de torture pour maintenir l’ « ordre » ; il n’est pas un des principes exaltés par Hitler dans Mein Kampf qu’on ne puisse retrouver sous une forme ou une autre dans les pratiques ultra-libérales actuelles. Vérifiez par vous-mêmes si vous ne me croyez pas.

LIBERTÉS
Le libéral-nazisme respecte nos libertés, il met juste quelques conditions à leur exercice : nous pouvons parler, à condition de ne pas être entendus ; nous pouvons écrire, à condition de ne pas être lus ; nous pouvons nous opposer, à condition de ne rien faire ; nous pouvons faire grève, à condition que ça ne dérange personne, et surtout pas le pouvoir. Bref, nous avons le droit d’exister, pourvu que nous ne tentions pas de vivre.

CRÉATION DE RICHESSES
Malgré la crise finale en cours, j’entends encore nombre d’imbéciles évoquer d’une voix extatique l’une des pires tartes à la crème du libéral-nazisme : la création de richesses. Contre toute évidence, les tenants de la croissance indéfinie s’accrochent à ce concept délirant, alors que depuis plus d’un demi-siècle, nous avons grâce à lui pratiqué à l’échelle planétaire la pire création de pauvreté de l’histoire, en même temps que la plus grande destruction de richesses – particulièrement de richesses non renouvelables.

DISCOURS
Nivellement par le bas et libéral-nazisme vont de pair. Comme la propagande de type hitlérien qu’elle remplace sur un mode de moins en moins soft, la communication entretient si bien le décervelage qu’elle finit par y succomber, car le langage se venge : on a les pensées de son vocabulaire et de sa syntaxe. Sarkozy parle comme il pense, c’est à dire à la fois comme un pied et comme un porc. La bassesse répugnante de son langage reflète ce que sa personnalité a d’essentiellement vil.

RENAZIFICATION
On a dénazifié l’Allemagne après la guerre. Mais le chiendent a la vie dure. Il me semble que nous sommes en train de nous renazifier.
Entre documentaires, romans et films, l’Europe se passionne littéralement, avec une espèce de nostalgie répugnante, pour la seconde guerre mondiale et tout particulièrement pour le nazisme et ses horreurs. La louable volonté de lutter contre l’oubli et le négationnisme finit par avoir bon dos. Les « Bienveillantes » marquent le pic de l’exploitation de cette veine à des fins pour le moins ambigues. Nous sommes ainsi faits que la complaisance est souvent présente dans la dénonciation. Pour moi, cette omniprésence des régimes totalitaires et en premier lieu du régime hitlérien est un des signes du retour au nazisme, dans sa version soft, ce que j’appelle le libéral-nazisme, et du fait que, terrorisé et fasciné, l’inconscient collectif voit s’approcher la bête et s’y prépare à sa manière un peu gribouille, en s’y plongeant.
Et de fait, malgré quelques soubresauts de révolte molle nous nous accoutumons peu à peu au monde monstrueux que nous avons contribué à créer, parce que s’il nous indigne bien un peu, il nous permet encore de vivre, alors que tant d’autres autour de nous en crèvent.

RACAILLE (bis)
Comme presque toujours, « c’est çui qui l’dit qui y est »… Les voyous brûlent voitures, écoles, crèches ? Nous brûlons notre planète. Ils ne font que suivre notre exemple suicidaire, à bien plus petite échelle ; comme nous, ils sont destructeurs et autodestructeurs, et certainement pas plus inconscients ou plus cyniques.
En cinquante ans d’agriculture industrielle, 90% des terres agricoles françaises sont devenues biologiquement mortes. On y trouve vingt fois moins de vers de terre qu’auparavant. Dérisoire ? Non, tragique. Cette violence faite à la terre, elle nous la rend : bien que ces dix dernière années aient été les plus sèches depuis longtemps, ce sont aussi celles qui ont vu les pires inondations. Les sols n’étant plus fouillés et ameublis deviennent imperméables et n’absorbent plus l’eau qui ruisselle. La violence de notre civilisation est criminelle, suicidaire, irresponsable. Pourquoi nos enfants ne suivraient-ils pas notre exemple ?
J’avoue trouver infiniment comique l’indignation grotesque des bien-pensants de tout bord et la rage puérile des imbéciles devant ce miroir rapetissant qui leur est tendu. Saisiraient-ils l’occasion pour se remettre un peu en question, se dire : Tel père, tel fils, telle société, tels citoyens ? Surtout pas, bonne conscience et cynisme cohabitent aujourd’hui en une effarante synergie néo-nazie qui culmine chez ces pitres aussi pitoyables qu’impitoyables, les Bush, les Poutine, les Sarkozy.
On croit rêver. On ne rêve pas. Ce sont bien les assassins de la planète qui crient au meurtre parce que les générations qu’ils ont volontairement sacrifiées à leur appétit de pouvoir et de profit tentent de se rebiffer. Le plus grave, en vérité, ce ne sont pas les événements des banlieues, c’est la lecture qui en a été faite. Et qu’ils aient été délibérément encouragés par une série de provocations du Ministre de l’Intérieur visant à créer le climat de peur et le désir de « sécurité » favorables à son élection à la présidence en 2007. Là encore, la méthode est typique du libéral-nazisme et a servi maintes fois, voyez entre mille autres exemples l’incendie du Reichstag et la liquidation programmée d’Allende.
Les jeunes des banlieues nous ressemblent comme deux gouttes d’eau ; c’est en effet une raison suffisante pour les haïr…
Voir VIOLENCE

DISPARAÎTRE
Comme les juifs au temps des nazis, la race des citoyens est appelée à disparaître. La mondialisation permet au libéral-nazisme d’exercer une intenable pression sur l’ensemble des populations du globe, tant « riches » que pauvres, les réduisant plus ou moins vite selon les contextes particuliers à accepter un esclavage de fait et à s’y adapter.
Il ne s’agit même plus de se soumettre ou de se démettre, mais de se soumettre ou de disparaître. Et se soumettre ne vous garantit même pas de ne pas disparaître, mais seulement d’être « accompagné » des soins palliatifs accordés aux mourants méritants, au cas où votre élimination deviendrait nécessaire au bien-être des élites, c’est à dire à la croissance indéfinie de leurs profits et de leur pouvoir.
Naturellement, la soumission est la forme la plus lâche de disparition, et l’exemple du régime hitlérien est là pour le prouver : ce ne sont pas seulement les juifs qui ont disparu, c’est l’Allemagne, et la silencieuse soumission des allemands ne signe pas seulement leur complicité avec les horreurs nazies ; elle est la marque de leur absence à eux-mêmes et à toute espèce d’humanité.
Ce qui est en train de disparaître parce que les citoyens du monde entier ont choisi de se soumettre, c’est l’idée même de civilisation. »

Voir aussi à ce sujet sur mon blog la chronique : « Faites donner les pauvres ! » et la dernière chronique de Didier Porte sur Mediapart, dans laquelle il cite mot pour mot les moments les plus croustillants des discours proprement effarants de Gattaz et Moscovici lors du séminaire d’été du MEDEF.

Au fait, bel exemple hier sur France-Inter matin de la manière de faire insidieuse du libéral-nazisme et de ses communicants : le jour de la rentrée, stigmatisation larmoyante de l’ignoble école publique avec l’exposition plus que complaisante du cas d’une certaine Justine Touchard et le tam-tam médiatique autour de cette fille d’une journaliste de Challenges, dont on nous assure avec des sanglots dans la voix qu’elle a vécu un terrible burn-out scolaire. Vous voulez noyer votre chien ? Dites qu’il est enragé et montrez-le mordant une pauvre petite fille sans défense…
J’oubliais de signaler qu’il s’agissait aussi de faire la promotion du livre qui vient de sortir chez Flammarion, écrit à quatre mains par la mère et la fille…
Car France-Inter depuis deux ans change peu à peu de nature : c’était une radio de service public, cela tourne à l’officine promotionnelle.
France-Inter rejoint ainsi tout doucement les radios de services privés.
Curieux monde, décidément !

Quatre livres bien utiles, parmi d’autres, pour cerner directement ou par la bande la question du libéral-nazisme : Gilles Châtelet, Vivre et penser comme des porcs, (malgré des analyses parfois absonses, et une tendance à une sorte de préciosité inversée, doublée d’un goût discutable pour les private jokes réservées aux membres du club…)
Roland Gori, La Fabrique des imposteurs (une analyse très fine du règne du paraître, de notre "civilisation du faux-semblant")
Thomas Piketty, Le capital au XXIe siècle (vient de paraître)
Franz Broswimmer, Une brève histoire de l’extinction en masse des espèces (aussi remarqauble que glaçant, un livre capital malgré quelques répétitions)

Plus un bonus tonique et astringent, avec cette suggestive chronique de Fabrice Nicolino parue dans Charlie Hebdo n° 1106, le 28 août :

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