LE GLOBE DE L'HOMME MOYEN

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mardi 3 avril 2012

BERNADETTE 4 : PRÉSENCE DE L’ABSENCE

Bernadette c’est tout ensemble
c’est la joie et la peine
c’est le soleil levant la lune pleine
un bain dans le couchant
Bernadette c’est tout ensemble
la joie de vivre et la peine de vivre
un cou fragile porté bien droit
des épaules délicates
que rien ne fait baisser longtemps
Bernadette c’est tout ensemble
Bernadette c’est la dignité
Bernadette c’est un peu de rosée dans la main
née au coeur de la nuit dans le clair de lune
Bernadette c’est la douceur et la violence
la froideur et la tendresse
Bernadette c’est le soleil levant un matin d’hiver
quand la peau ne sait plus
si elle a froid ou chaud
quand la peau sait seulement qu’elle vit
pour de bon
Bernadette c’est tout ensemble
une course sur des rochers vers un sommet
qui se dérobe
pour être mieux atteint
un soupir un peu las
des yeux qui se perdent là d’où on ne revient pas
Bernadette c’est un rire de collier de perles lâchées
qui rebondissent de marche en marche
et n’en finissent plus de rouler dans la lumière
Bernadette c’est tout ensemble
la lassitude et l’enthousiasme
la franchise et la mauvaise foi
la jalousie et la compassion
c’est un chemin de campagne envahi de feuillages
et le soleil au bout comme un miracle
Bernadette c’est la fleur et le fruit
la feuille et la racine
la terre et le ciel
Bernadette c’est tout ensemble
la seule perfection qui vaille
la perfection de l’imperfection
Bernadette c’était ma femme

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Bernadette, septembre 1998

Des maisons passent
des jardins des cours
des séchoirs à linge et des ballons d’enfant
TU ES LÀ
Tu es là même quand tu n’es pas là

D’autres maisons
d’autres jardins
du linge qui sèche des arbres et des voitures
TU ES LÀ
Tu es là même quand tu n’es pas là

sonnerie de portable
vite étouffée
nourrisson
dormant à poings fermés
cimetière cyprès serres
collines à demi chauves
TU ES LÀ
Tu es là même quand tu n’es pas là

Miettes sur le pull de la dame à côté
qui n’a pas fini son sandwich
air conditionné odeurs de sueur
usines lignes haute tension
TU ES LÀ
Tu es là même quand tu n’es pas là

souffle ronronnant du TGV
lumière blanche d’une journée d’automne
ennuagée de gris château d’eau HLM
entrepôts une gare à peine entrevue

TU ES LÀ
TU ES TOUJOURS LÀ
ENCORE PLUS LÀ
QUE QUAND TU ES LÀ

mardi 20 mars 2012

REGARDER LA PEINTURE

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Les Héroïnes, vers 1420, détail de la fresque du Castello della Manta, Fondo Ambiente Italiano

Nous voudrions tenter de faire comprendre que les choses sont plus simples qu’il n’y paraît et que chacun devrait pouvoir s’autoriser à enrichir sa vie en se laissant plus volontiers porter par son regard et ses émotions que par les fallacieuses trompettes de la renommée.

Jean Klépal

Je crois de moins en moins en l’image et j’ai toujours davantage foi en la peinture. L’image donne à voir, la peinture mène à contempler. À mes yeux, aucune photo ne rendra jamais le frémissement d’une main, la touche d’un pinceau, le prisme lumineux d’une palette.
La peinture est rencontre, au plus intime. Parce qu’elle donne à voir, à sentir, à réfléchir, mais surtout bien plus encore, parce qu’elle est une voie royale vers la contemplation de la complexité du monde et de sa beauté, à travers une saisie directe de l’être entier, au-delà de toute réflexion préalable, de tout intellectualisme desséchant. Recevoir un tableau, c’est un corps à corps, du cœur au cœur. Un vrai tableau change notre regard : on ne sera plus jamais le même.
Chercher à créer du bonheur jusque dans le malheur, de tout faire miel, donner du sens à notre vie, telle est à mes yeux la vocation de cette étrange démarche que nous appelons art, dont l’accomplissement est le fruit de l’harmonie réussie entre les recherches de notre curiosité et l’incarnation de nos idéaux et de nos valeurs.

Alain Sagault

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Regarder la peinture, couverture fermée © Sagault 2012
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Regarder la peinture, couverture ouverte
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Regarder la peinture, feuillet introduction et conclusion
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1Regarder la peinture, triptyque Lampeto, reine des Amazones (fresque des Héros et des Héroïnes, Castello della Manta, FAI)
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Regarder la peinture, triptyque Adrien Demont
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Regarder la peinture, triptyque Serge Plagnol
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Bulletin de souscription (fin 1-4-2012)

jeudi 1er mars 2012

THE ARTIST, OU LES RAVAGES DE LA CON-SENSUALITÉ

Au fait, vous pouvez cliquer sur les photos…
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Basilique de Torcello, mosaïque du Jugement Dernier ©Sagault 2012


DE LA VENTE CONSIDÉRÉE COMME UN DES BEAUX-ARTS
Que de bruit autour de ce plaisant produit d’un marketing pleinement assumé, même pas cynique, vécu en toute innocence mercantile, parce que dans les cerveaux actuels il n’y a plus de place pour la création…
Travail très professionnel, au pire sens du terme. Pensé, calculé, formaté en vue d’un succès. Pâle remake de « Chantons sous la pluie » dont il emprunte la coquille, qui reste vide, car il n’y a rien d’autre à mettre dedans que le miroir d’une réussite passée dont le charme ne s’est jamais éventé et qu’on tente de récupérer en jouant sur une assez pauvrette nostalgie.
En creux, sans le savoir ni le vouloir, THE ARTIST nous parle de décadence, de complaisance, et d’impuissance : ce pastiche bien léché où ne manque pas un bouton de guêtre, s’il peut faire illusion dans les défilés de l’autopromotion d’une industrie qui n’a plus d’autre ambition que de réussir des « coups », n’accède en rien à la dimension artistique devenue rarissime au cinéma, et nous renvoie à la maladie récurrente du libéralisme, à sa tare originelle (voyez, pour ne prendre que cet exemple, le « style » Napoléon III, cette ahurissante synthèse de toutes les époques précédentes passées à la moulinette du mauvais goût), le plagiat, la référence, cette modélisation tant vantée par les escrocs de la PNL, qui croient avec toute notre époque que l’habit fait le moine et l’étiquette le vin. Aujourd’hui, on croit créer quand on se contente de décliner – à tous les sens du terme.
Plaisir creux, non champagne mais mousseux, façon prosecco de seconde zone bidouillé juste ce qu’il faut. Ça peut plaire à tout le monde, c’est assez dire que ça n’émeut personne. Rien d’exaltant ni de dérangeant, juste le plaisir mou des habitudes retrouvées, une sorte de première gorgée de bière sur écran et l’imitation rassurante d’un passé mythifié.
Pratiquant à la perfection le seul art de la vente, The Artist mérite tous les Oscars, à commencer par le plus souvent décerné : l’Oscar de la putasserie.


TREMBLE, CARCASSE !
François Baroin, ce matin sur France-Inter, évoque ce qui serait d’après lui la cause de tous nos maux, « une crise qui impacte la colonne vertébrale de notre pays/économie (je ne sais plus lequel des deux, de toute façon, pour un ministre du Budget néo-con, c’est la même chose) ».
Rien ne mesure mieux le degré de bêtise d’un politicien que sa capacité à filer des métaphores délirantes. Dans ce domaine, pas de doute, le ministre du Budget nous en donne pour notre argent…

mercredi 22 février 2012

PANIQUÉ ? NIQUÉ…


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San Michele, l’île-cimetière
© Sagault 2012

Amusant de voir les journalistes politiques se battre les flancs pour assurer du suspense à une élection présidentielle jouée d’avance. Nicolas Sarkozy sera battu – à plate couture. Il n’est pas seulement lesté de son bilan, il est coulé par ce qu’il est. Plus il tentera d’échapper au torrent qui l’entraîne en agitant ses petits bras pour surnager, plus il s’enfoncera. Il boit déjà la tasse, et n’agit plus que par réflexe. Paniqué, parce qu’il se sait déjà niqué, et par sa seule faute.
Car plus personne ne peut croire en lui. Contrairement à ce que disent ses amis et à ce que pensent, à supposer qu’ils pensent, ce qui est leur faire beaucoup d’honneur, les commentateurs autorisés, prêts à tout pour continuer l’inutile et nuisible carnaval médiatique qui leur assure tous les conforts, à commencer par l’intellectuel dont ils usent et abusent depuis des décennies, le sentiment dominant à l’égard de ce triste sire n’est pas la haine, mais le mépris. Et les soubresauts de l’agonie minable de ce quinquennat aussi grotesque que désastreux ne suscitent pas la pitié, mais le dégoût.
On peut se remettre de la haine, on peut même dans certains cas l’utiliser, voire la retourner. On ne se remet pas du mépris.
Ce qui condamne Sarkozy, ce n’est pas seulement qu’il fait honte aux électeurs assez lucides pour avoir toujours refusé de lui faire confiance, c’est que beaucoup des électeurs assez aveugles ou malhonnêtes pour lui avoir donné leur voix ont depuis déjà longtemps, qu’ils l’admettent ou non, honte de leur vote. Cela seul dit tout, et assure sa désélection.
Soyons clairs. Nous n’allons pas élire Hollande : nous allons désélire Sarkozy. Car la défaite de l’un n’entraîne pas la victoire de l’autre. On n’élit un Hollande que par défaut. Hollande n’aura gagné, et nous avec lui, que s’il change en profondeur l’idéologie encore au pouvoir, manipulatrice et perverse, et qui devant ses échecs toujours plus flagrants révèle peu à peu sa violence foncière, jusque-là camouflée sous le masque d’une hypocrite bénévolence.
C’est dire qu’il a du pain sur la planche, et qu’il lui faudra faire un sacré grand écart pour ne pas être fidèle à la trahison systématique qui a donné ses lettres de scélératesse à une social-démocratie ayant depuis longtemps délibérément choisi d’être anti-sociale et anti-démocratique.
Il est plus que temps pour les gouvernants actuels, qu’ils s’avouent de droite ou se prétendent de gauche, de comprendre enfin que contrairement à la commode et hypocrite croyance des experts bidons à la Colombani ou à la Reynié, la colère qui gronde n’est pas celle d’un populisme dévoyé, mais celle des citoyens de plus en plus nombreux qui entendent reprendre le pouvoir qui leur a été peu à peu confisqué depuis plus de cinquante ans par des imposteurs cyniques et incompétents, dont la délirante fuite en avant continue de plus belle, déchaînant une violence de plus en plus ouverte à mesure que le désastre qu’ils ont créé apparaît dans toute son ampleur.
Comme l’avait pressenti Orwell, nous vivons dans l’imposture généralisée. Car le triomphe du marketing, c’est le triomphe de l’imposture. C’est la victoire ignoble et suicidaire de l’apparence sur l’essence, de l’avoir sur l’être. En une hideuse caricature, les contraires, déguisés, remplacent les valeurs dont ils sont le masque déformé : la sensiblerie tient lieu de sensibilité, la cruauté se fait passer pour de la force, le mensonge est repeint aux couleurs de la vérité, l’étiquette remplace l’objet, partout les mots tiennent lieu de réalité.
On nomme évolution l’involution sauvage qu’on tente d’imposer à des populations niées dans leur essence même : « La liberté, c’est l’esclavage », tel est le message délivré aux peuples européens, à commencer par le peuple grec. De coup d’état déguisé en coup d’état affiché, on élimine systématiquement les alternatives possibles pour assurer la vérité de l’affirmation initiale et finale qui tient lieu d’argumentaire aux néo-cons de l’Europe libérale : « Il n’y a pas d’alternative ».
En matière d’imposture, Sarkozy est le symbole même de l’ignominie néo-libérale, le parangon de l’imposture mondialisée, et la plus authentique « œuvre d’art » de l’art de marché contemporain, pardon, post-moderne, entendez plus exactement régressif. Président de carnaval, dans un monde qui a fait de l’inversion des valeurs un système de pensée et d’action : dire le contraire de ce qu’on fait, faire le contraire de ce qu’on dit. Jouer au dur, mais n’être fort qu’avec les faibles, et se prosterner devant les forts.
Le politicien taré qui déjà s’efface n’était qu’une marionnette, l’instrument du pari tenté et partiellement réussi par l’oligarchie mondialisée pour voir jusqu’à quel degré d’ignominie l’on peut faire descendre un peuple, et s’il est possible de mettre durablement à sa tête, comme en Italie, un bouffon doublé d’un imbécile. Ce sont les « élites » tout entières qui portent la responsabilité du désastre engendré par leur avidité. Gens d’affaires et politiques, mais aussi intellectuels de pouvoir et artistes de marché ont contribué à imposer la prise au sérieux des pires bouffonneries, et tout fait pour légitimer les mensonges les plus éhontés.
En France, le quinquennat de Sarkozy aura été en fin de comptes (et de contes) le plus formidable banc d’essai de ce que j’appelle depuis plus de quinze ans libéral-nazisme. Jamais la destruction concomitante de l’État et du peuple au bénéfice de l’oligarchie politico-financière n’aura été aussi totalement engagée, avec plus de bêtise bornée, de perversité obstinée et de violence de moins en moins dissimulée.
Dans l’Europe tout entière, jamais l’équilibre d’une société et les droits et devoirs des individus n’ont été aussi froidement attaqués, comme le prouve surabondamment le coup d’état particulièrement scandaleux par lequel les gouvernants européens actuels entendent mettre au-dessus des lois l’infâme « Mécanisme européen de stabilité », dont l’adoption nous engagera irrévocablement sans que nous ayons été le moins du monde consultés.
Bien entendu, la voie ainsi tracée est sans issue, y compris pour ceux qui y engagent leurs pays, comme le prouve le banc d’essai grec, beaucoup plus avancé, et par voie de conséquence encore plus clairement catastrophique.
L’une des grandes victoires de la mondialisation financière, en même temps que le comble de son imposture généralisée et de sa manipulation carnavalesque, c’est d’avoir réussi à condamner la violence chez les opprimés tout en l’exerçant avec le plus froid cynisme à leur encontre. La façon dont après avoir pillé le tiers-monde les néo-libéraux ont systématiquement paupérisé leurs propres populations restera un cas d’école : il y aura à faire dès que possible une histoire de la sidérante violence des gouvernements de droite et de « gauche » telle qu’elle s’est pratiquée de plus en plus ouvertement à mesure que le contrepoids des dictatures communistes allait s’allégeant, en un savant mélange de cynisme et d’hypocrisie, admirablement exprimé par cette perle actuellement affichée au fronton déshonoré du Palazzo Grassi à Venise par un des plus ignobles chevaliers d’industrie actuels (je n’ai pas dit capitaine, et vous renvoie si nécessaire au Littré et au Robert).
LE MONDE VOUS APPARTIENT, ose proclamer ce répugnant personnage au moment même où ses amis et lui tentent de nous affamer pour mieux poursuivre leur délire mégalomaniaque. Le monde, Dieu merci, ne nous appartient pas, nous appartenons au monde ; le drame est que c’est au monde minable de Pinault, dressé sur les ergots de la médiocrité triomphante au-dessus des ruines d’une civilisation millénaire que désormais, sauf révolte de dernière heure, nous appartenons.
Et ce n’est nullement par hasard que Pinault est la figure de proue d’un art contemporain de marché radicalement dévoyé. Comme toujours, l’art, pour le meilleur et pour le pire, anticipe les évolutions ou du moins les accompagne et en témoigne. Le parallèle est frappant entre la présomption et l’avidité des dirigeants de tout poil et l’incroyable lâcheté, la scandaleuse démisssion des intellectuels et artistes qui leur servent la soupe, défendent et illustrent la folle épopée de l’argent-roi et de la corruption tous azimuts.
En même temps que s’annonce chaque jour plus proche l’effondrement de la mondialisation financière et l’écroulement de notre dérisoire croyance fantasmatique en l’homme-dieu maître du monde et dompteur de la nature, nous assistons au crépuscule d’une époque particulièrement stérile et violente de la création artistique, dénaturée et confisquée par des hommes de profit et de pouvoir qui se prenaient pour des démiurges et n’étaient en fin de compte que des impuissants déguisant leur nullité sous les masques commodes de la provocation, du terrorisme intellectuel et de la mégalomanie comme substitut au travail.
Si d’authentiques artistes ont pu trouver leur voie à l’écart de ces pitres pédants et de leur terrorisme néo-académique, la perte de repères et l’absence de hiérarchie des valeurs qu’elle entraîne a engendré la plus grande confusion, aussi bien chez les créateurs que chez les amateurs. Confusion dont s’est régalée la spéculation, qui n’aime rien tant que la merveilleuse et illusoire absence de hiérarchie qui lui permet d’imposer les allées et venues frénétiques de son yoyo à blouser les gogos.
Un des bons côtés de ce feu d’artifice où le pire l’emportait souvent sur le meilleur, c’est justement d’avoir permis au meilleur comme au pire de se donner libre cours. À côté des voies de garage hantées par des escrocs ou des imbéciles (souvent les deux à la fois, voir le ridicule Yves Klein et ses grotesques thuriféraires), des expériences de toutes sortes ont été ainsi tentées, des voies nouvelles découvertes, et des œuvres de toute beauté créées.
En politique comme en art, il est temps de faire le bilan, de sortir des illusions mégalomaniaques, de revenir à l’humilité du vrai travail et de la recherche authentique. En art comme en politique, le temps de la décroissance est venu. Que nous le voulions ou non, nous allons devoir redevenir modestes, généreux, désintéressés. Nous allons devoir à nouveau composer avec le réel, seul moyen de le dépasser en le servant autant qu’il nous sert.
Nous n’existons pas seulement par nous-mêmes, ni pour nous-mêmes, et la plus grande erreur comme le plus grand crime et la plus grande sottise de l’art contemporain, fidèle miroir d’une humanité aveuglée par sa volonté de pouvoir et de profit, a consisté à croire à sa propre toute-puissance.
Narcisse se noie dans sa baignoire. Le sauver est impossible, autant qu’inutile.
Laissons-le pourrir dans ses excréments, nous avons mieux à faire que l’enterrer.
La politique n’est digne de ce nom que quand elle veut devenir ce qui seul lui donne sens : un art de vivre. Et en matière d’art de vivre, l’art est la plus haute des politiques.
Humblement, dans la joie, avec tout ce que nous sommes, avec tout ce qui nous dépasse, remettons-nous à créer.

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Entre terre et ciel, la lagune, source de vie
© Sagault 2012

mercredi 18 janvier 2012

TURNER ET LA VOIE DU TAO

Je n’aurai que trop l’occasion de revenir d’ici avril sur l’agonie grotesque et sinistre à la fois de la Sarkozie. Jamais des gouvernants aussi malhonnêtes et incompétents n’auront à ce point réussi le casse pour lequel l’oligarchie financière les a portés au pouvoir : détruire politiquement, économiquement et financièrement l’état, la société, les services publics, la sécurité sociale, l’école et l’hôpital.
Nous sommes devant un champ de ruines, créé par la plus pernicieuse et stupide politique de la terre brûlée. Car même si la finance a réussi à prendre provisoirement le pouvoir, son comportement suicidaire la condamne à terme.
Deux livres de toute actualité à ce sujet : d’Isabelle Pivert, aux éditions du Sextant, "La création de valeur pour l’actionnaire, ou la destruction de l’idée démocratique". Huit euros pour comprendre l’essentiel en 50 pages, c’est donné !
"À ma guise, Chroniques 1943-1947", de George Orwell, chez Agone. Il avait tout compris, et mieux que personne nous aide à comprendre.
Pour l’heure, j’ai envie de revenir sur deux expositions de 2010. Non pour échapper à la politique, mais pour la retrouver sous une autre forme…

TURNER ET LA VOIE DU TAO

printemps 2010

« LA VOIE DU TAO »


Dans cette très intéressante exposition, assez austère malgré sa magnificence ostentatoire, j’ai été frappé par l’absence de mysticisme. Même en matière de mythologie et de cosmologie, on reste on ne peut plus terre à terre. L’univers mental chinois semble s’organiser autour de quelques notions très simples, très souples, constamment recyclées, et tellement plastiques qu’en un paradoxe qui n’est qu’apparent elles finissent par se figer dans des idées reçues et des comportements stéréotypés. On nage dans les codes, on surfe sur les poncifs : l’art chinois semble s’être répété à l’infini, comme en un jeu de miroirs, dans un réalisme mythologique très convenu. Seuls, justement, les miroirs, dont certains sont vraiment superbes, échappent à ce côté terre à terre et au prosaïsme qui naît de l’imitation mécanique des mêmes sempiternels procédés.
Le sous-titre, « un autre chemin de l’être » me semble bien peu accordé avec ce qui ressort des œuvres présentées. On est plutôt ici dans une quête de l’avoir : cet art chinois-là est très décoratif, très chargé, très impersonnel, très conventionnel et au final bien peu émouvant. Dans tout cela règne une grande froideur, une espèce de fastueuse insensibilité. Aucune passion, pire, aucune émotion. Une sorte d’indifférence, si complète qu’il faudrait l’écrire in-différence, engendrée par un pragmatisme de commerçant avisé pour qui tout se vaut parce que tout se vend.
Je comprends enfin pourquoi le Tao m’a toujours semblé une religion de boutiquiers. Le conformisme chinois naît peut-être d’une sorte d’insécurité essentielle, qui me semble affleurer partout sous la splendeur appliquée d’un art qui sonne comme un exorcisme auquel on ne croirait pas. L’art chinois qu’on nous expose ici est tout sauf serein, il cherche l’effet avec une sorte de frénésie, il entasse, il accumule. Jusque dans l’austérité il en fait trop.
Pas si concrets que ça, les chinois ; leur art donne du monde une vision très abstraite, désincarnée, codifiée. Que de poncifs ! Art éminemment sociétal, terriblement officiel ; c’est un art qui ne décolle pratiquement jamais.
Art sans tendresse et même sans amour, tout occupé de l’anecdote, du respect des règles, et tout orienté vers la conservation du matériel. Il est bien sûr d’heureuses exceptions, notamment en peinture, par exemple le portrait de Tai Hongjing (Yuan), une aube de printemps de Wen Boren, ou le superbe « Chang’E s’est enfuie sur la lune ». Mais dans l’ensemble, j’ai cherché en vain à retrouver la grâce infinie des peintures de paysage anciennes qui m’ont tant ému et influencé. Loin de l’authentique sagesse de Wang Wei, j’ai rencontré ici un art de gloutons qui veulent s’en mettre plein les yeux tout en en mettant plein la vue.
À force, cette débauche de productions convenues me brouille la vue, et je commets un beau lapsus oculaire : un peu lassé par la répétition des mêmes œuvres, j’ai lu « croupe libatoire » au lieu de « coupe libatoire ». Logique comme toujours, l’inconscient : je commençais à en avoir plein le cul.
Tout à la fin, deux magnifiques robes de prêtres taoïstes, très japonaises d’allure, sobres, puissantes et raffinées me ramènent à l’essentiel : peu importe la voie choisie, richesse ou pauvreté : ce qui compte et conte, c’est créer de la beauté.

« TURNER ET SES PEINTRES »


Au printemps 2010, j’avais passé quatre heures dans cette exposition. Je m’étais dit que j’en parlerais parce qu’en dépit du réel intérêt de la confrontation entre les recherches de Turner et celles des peintres dont il a plus ou moins connu le travail, cette très sérieuse exposition était de nature à égarer le visiteur tant sur Turner que sur les finalités d’une démarche artistique digne de ce nom.
Donner à voir le contexte dans lequel travaillait Turner et les œuvres de ses contemporains était à la fois légitime et utile, à condition de ne pas plaquer sur une autre époque une vision du monde, des habitudes de pensée et des modes de comportement, voire des obsessions, qui pour être courantes de nos jours n’avaient pas forcément la même importance autrefois, et prenaient de toute façon d’autres formes.
En suivant le cours très bien organisé et très didactique de l’exposition il me venait peu à peu un malaise, lié à l’écart entre ce qui m’était présenté et les commentaires qui en étaient faits. Car contrairement à ce qui m’était asséné, ce que je voyais tendait à montrer que la confrontation proposée ne tenait pas toutes ses promesses.
N’en déplaise aux commentaires, il y a dès le départ chez Turner une bien plus grande profondeur, comme en attestait le premier tableau de lui présenté, et un travail bien plus subtil du ciel et des météores que chez ses contemporains. D’entrée, ses tableaux ne sont pas seulement techniquement meilleurs, ils sont tout bêtement plus beaux. La confrontation tournait court…
Il y a par exemple un monde entre Turner et Wilson. Avec Turner, pour la première fois les nuages se mettent en mouvement. Il suffit de comparer son Déluge avec celui de Poussin, un tableau plutôt réussi mais qui en comparaison reste assez plat et figé. Chez ses contemporains, le ciel est peint plus que vécu, le tableau ne respire pas, alors que chez Turner le ciel vibre et vit. Ses ciels sont toujours plus vrais que ceux de ses supposés modèles : la plupart du temps loin de les imiter, il les dépasse. Et pour cause : peu importe ce qu’on regarde, ce qui compte c’est la qualité du regard.
Chez lui, même quand il copie Poussin ou le Lorrain, le ciel prend toujours plus de place, occupe toujours davantage d’espace.
Ce qui était intéressant, ce n’était donc pas les ressemblances superficielles entre Turner et ses contemporains ou certains de ses prédécesseurs, c’était l’évidente supériorité liée à son irrépressible différence. Ce qui se jouait une fois de plus sous mes yeux, c’était l’aveuglante confirmation qu’il y a loin du talent au génie.
Peu à peu m’apparaissait un autre problème. Poussée jusqu’à l’absurde, la volonté de « confronter », qui relève d’une mode non dépourvue d’intérêt mais dont l’usage excessif qui en est fait finit par faire une commode et passablement vide tarte à la crème, aboutissait à des rapprochements arbitraires relevant du caprice des organisateurs et d’analogies tirées par les cheveux bien plus que d’une réelle nécessité artistique.
Je retrouvais là le problème de beaucoup d’intellectuels contemporains, qui n’est pas tant leur absence de culture générale, pourtant flagrante, que leur insensibilité, due à une approche universitaire spécialisée, essentiellement abstraite, qui leur fait analyser comme un cadavre à disséquer un passé qu’ils ne comprennent que de façon livresque et qu’ils « sentent » d’autant moins qu’ils n’ont aucun vécu commun avec lui, aucune affinité réelle. Trop de savoir : quand on sait trop, on ne sent plus rien. Le vrai savoir, c’est le sentir.
Pour ces chercheurs par ailleurs exempts de toute pratique picturale, la peinture devient alors un prétexte. À propos de peinture, on finit par s’intéresser à tout, sauf à la peinture…
Je trouvais ici confirmation de ce que j’écrivais dans le Dictionnaire d’un homme moyen à l’entrée Académisme : « Leur œil, déformé par les dogmes et préjugés en vigueur, ne sait littéralement plus voir la peinture. Technique, histoire (et pas seulement de l’art), sociologie, psychologie, philosophie envahissent du cancer de leurs gloses indéfiniment multipliées leur champ de conscience, et leur regard mutilé, désormais aveugle à l’œuvre, reste hypnotisé par les références et les commentaires, bref, par une révérence craintive envers le terrorisme intellectuel des nouveaux clercs de la chose artistique. »
D’où certains rapprochements franchement hasardeux, comme avec Cuyp, où l’analogie évoquée est tout sauf évidente. De même, je n’ai discerné aucun rapport réel entre les pêcheurs de Bonington et la plage de Calais. Le rapprochement entre Titien et Turner ne s’imposait pas davantage et certains autres parallèles m’ont paru encore plus ténus, comme ce très beau paysage au clair de lune de Rubens très arbitrairement confronté à un paysage nocturne (?) de Turner sans aucun rapport avec lui.
L’une des plus légitimes associait un formidable Ruysdael à son pendant beaucoup plus éclairé, dans lequel Turner reprend la même scène quelques instants plus tard. La comparaison ici s’impose, même si elle n’est pas à l’avantage de Turner ! Pas plus que les confrontations proposées avec Canaletto ou Watteau. Ces rapprochements prouvent surtout ce que nous savons depuis bien longtemps : il est utile de copier autrui pour augmenter ses capacités, mais ce n’est pas ainsi qu’on le dépassera, contrairement à ce que croient les naïfs escrocs de la programmation neurolinguistique. Quand Turner se compare, quand il copie, ce qui lui arrive, mais nullement de façon systématique, il s’exerce plus qu’il ne crée.
C’est pourquoi, même quand elle se justifie, cette confrontation entre Turner et ces peintres qui ne sont nullement « ses » peintres, si elle présente un intérêt documentaire, ne rend en aucun cas compte de l’essentiel, qui est l’évolution personnelle profonde de Turner. Elle n’éclaire en rien ses choix, elle permet tout au plus de vérifier s’il en était besoin sa géniale singularité.
Plus j’avançais, plus il me semblait que trop souvent la confrontation supposée n’avait pas lieu d’être et tombait d’elle-même.
Beaucoup d’approximations, et qui loin de s’avouer comme telles sont imposées comme des vérités révélées. Devant une belle gravure de Turner représentant un moulin, une jeune guide toute pleine de l’assurance des ignorants qui récitent de confiance leurs leçons décrète que la gravure est à l’envers, ce qui au vu de l’image est manifestement faux. Qui plus est, quand on connaît le soin apporté par Turner au travail de gravure, on sait bien qu’il n’aurait jamais commis pareille erreur de débutant. De même, on nous parle à propos d’un autre tableau d’un « contre-jour magnifiant la disgracieuse fabrique industrielle », qui n’est en vérité nullement disgracieuse…
Une superbe toile vénitienne, la vue du porche de la Salute, tentait d’enfoncer le clou de ce qui m’apparaissait de plus en plus au fil de la visite comme la thèse sous-jacente des organisateurs, le côté compétiteur acharné et commerçant avide et avisé qui caractériserait le peintre anglais : Turner aurait peint Venise pour profiter de l’extraordinaire vogue de cette ville durant l’époque romantique. On finit par nous présenter Turner comme un marchand, à la remorque des nouveautés de ses confrères !
Les œuvres de circonstance et de commande, les œuvres officielles en somme, prennent trop de place dans cette exposition, venant ainsi au service de cette thèse plus que discutable. L’aspect mercantile et de compétition devient alors prépondérant, autorisant le confortable CQFD si cher aux lectures superficielles profondément contemporaines dont cette exposition offre un exemple d’école. Le hic, c’est que si Turner n’avait été que ce peintre-là, cette exposition n’aurait jamais eu lieu.
Pour le coup, j’étais définitivement fâché avec cette perspective faussée, gauchie, qu’on tentait de m’imposer par la bande avec une malhonnêteté intellectuelle d’autant plus coupable qu’elle était sans doute inconsciente ! Je suis fatigué de ces expositions à thème qui tournent à l’exposition à thèse, où le peintre et son œuvre deviennent les supports d’une démonstration idéologique.
Car ce que cette exposition prête à Turner, c’est notre vision du monde, ce sont nos obsessions ; elle projette sur un peintre de génie les préoccupations mesquines de la vision ultralibérale du monde : compétition, soif de reconnaissance, avidité, mercantilisme. Époque stupide que la nôtre, époque de salauds, qui juge tout à son aune et attribue à un passé qu’elle réduit à sa pauvre mesure ses fantasmes et ses tares. Justifier notre pitoyable lecture financière du réel en tripotant le passé pour l’y retrouver, voilà qui nous ramène à l’idéologie reagano-thatchérienne : « There is no alternative ». L’homme est ainsi fait, c’est comme ça depuis toujours, on n’y peut rien, c’est la nature humaine…
Si l’homme est corrompu par nature, pourquoi nous gênerions-nous ? Même Turner était mû par ce qui nous meut. Bel effort, rabaisser le créateur à notre utilitarisme mesquin, alors que son œuvre tout entière le montre assoiffé d’absolu et lancé dans une quête toute de gratuité !
En fin de compte, cette exposition tendait plus ou moins inconsciemment à justifier les artistes de marché en vogue aujourd’hui, spéculateurs à tous les sens du terme, en disant : « Ça s’est toujours fait, voyez, même les plus grands d’autrefois ne pensaient qu’à la gloire et à l’argent ». Pas question d’entrer dans cette autojustification par ricochet, qui trahit la mauvaise conscience latente des profiteurs d’aujourd’hui.
Cette exposition était trop réussie, et sa réussite même, parce qu’elle est superficielle, engendrait un terrible ratage, lié à une fondamentale erreur de point de vue, elle-même consécutive à la vision du monde intellectuelle et idéologique du néo-libéralisme.
Trop axée sur les efforts commerciaux de Turner, sur ce que je serais tenté d’appeler ses tentatives annexes, elle nous présentait un Turner dispersé, alors que c’est sa continuité qui compte. C’est quand il travaille pour lui que Turner est vraiment créateur ; quand il travaille pour la galerie, quand il entre en compétition, il n’est qu’un excellent peintre de second ordre. Turner n’est pas un bon artiste de marché, et pour cause ; le marché de l’art tel que le comprennent les néo-libéraux n’existait tout simplement pas à son époque.
Turner ne peignait réellement ni pour la gloire, ni pour l’argent. Il peignait d’abord et avant tout pour la joie qu’il éprouvait à peindre, il peignait parce qu’il aimait ça, parce que la peinture est une aventure qui engage toute une vie.
On ne peint pas dix mille aquarelles si on n’a pas avant tout envie de peindre, si peindre n’est pas ce qui donne son vrai sens à votre vie.
Reste que l’exposition avait au moins partiellement atteint son but caché – caché sans doute aux yeux mêmes de ses concepteurs –, comme en témoignait la conclusion d’un badaud à la sortie : « C’est eux qui le disent : Turner, il était pas toujours réglo, hein, et il copiait pas mal… »
Pourtant, j’ai rencontré beaucoup de visiteurs finalement déçus par cette exposition, peut-être parce qu’ils attendaient le vrai Turner, le Turner profond, et qu’on leur avait servi le Turner social, certes intéressant, mais en aucune façon génial. Ce qu’oublient trop souvent les chercheurs actuels, c’est que le génie, même s’il vit en société, est par nature asocial. Ou plus exactement supra-social.
Beaucoup plus que ses rapports avec les autres peintres, c’est l’évolution personnelle de Turner qui nous intéresse. Ce cheminement qui fait que tôt rassasié de gloire et de profit le peintre ne cherche plus qu’à peindre au plus près de sa vision.
« Turner et ses peintres ». Le titre même sonnait faux : d’une part ce ne sont pas « ses » peintres, d’autre part le vrai sujet ce serait Turner et sa peinture.
Me restera cette image ridicule et tellement symbolique de notre époque toute vouée au paraître : dans la dernière salle, devant une série de tableaux d’une fabuleuse beauté, deux têtes à claques, deux rapins façon vingt-et-unième siècle exhibaient leur ego de connaisseurs qui sont du bâtiment en gesticulant devant les tableaux et en les touchant presque du doigt tendu pour souligner leurs commentaires de virtuoses autoproclamés.
Mais ils avaient beau faire voler leurs minuscules dragons, ils ne parvenaient pas à détruire l’émotion qui nous prend quand sous nos yeux un créateur parvient à ce miracle de faire dire l’universel au particulier.
En définitive, Turner m’est apparu bien plus fidèle à la voie du Tao que les maîtres artisans chinois d’un art traditionnel tôt figé dans sa brillante mais commode et un peu simpliste cosmogonie.

lundi 9 janvier 2012

LES VŒUX DE L’ÉCUREUIL

Mon petit copain l’écureuil est venu le premier janvier au matin me souhaiter la bonne année. Il m’a chargé de vous transmettre tous ses vœux pour 2012.
Il nous souhaite à tous que la température/les prix/la crise/le chômage/les stock-options/les impôts/les « déficits »/les taux d’intérêt/la croissance et la pollution (rayer les mentions inutiles) ne grimpent ni aussi vite ni aussi haut que lui, et il nous invite à faire preuve de la même acrobatique adresse que lui pour nous sortir avec élégance et panache des difficultés et obstacles que notre espèce s’ingénie à multiplier comme à plaisir.
En partant, il s’est retourné un instant pour commander au père Noël, votre serviteur, des graines de tournesol bio pour l’hiver prochain.
Chaleureuses amitiés de nous deux à tous les lecteurs de ce petit globe démondialisé, et vive la vie !

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Sur la Petite Ourse, l’écureuil, venu présenter ses vœux, 1-01-2012,
11 h 09 © Sagault 2012

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Quo non ascendam ? 2-01-2012, 9 h 32 © Sagault 2012

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À la Petite Ourse, l’écureuil ne perd pas le nord… 2-01-2012, 9 h 32
© Sagault 2012

mercredi 7 décembre 2011

LA MUTATION OU LA MORT !

MUTATION
La mutation que j’appelais de mes vœux dans l’entrée du même nom, écrite vers 1985, du Dictionnaire d’un homme moyen, n’a pas eu lieu. J’espérais à l’époque, sans trop y croire, que le fossé toujours croissant entre nos capacités techniques et notre maturité intellectuelle et émotionnelle pourrait, par la prise de conscience de sa dangerosité et de l’urgence d’un changement radical de nos conceptions et de nos pratiques, permettre une mutation qui le réduirait assez pour ne pas rendre inévitable la disparition de nos civilisations, voire de l’humanité.
Le fossé n’a fait que s’élargir et s’approfondir : non seulement nous n’avons pas progressé, mais nous sommes en pleine régression : si une partie de l’humanité a muté, c’est pour le pire. Nous nous sommes donc enfoncés dans une crise que tout annonçait sans pour autant nous réveiller le moins du monde de notre incompréhensible et suicidaire léthargie.
Ce que nous donne à voir la crise, c’est une humanité dont l’âge mental ne dépasse pas trois ans, et qui s’ébat en toute ingénuité dans un cloaque qu’elle s’obstine à prendre pour un jardin d’enfants. Nous croyons dominer nos jouets, nous en sommes devenus les esclaves, et c’est notre impuissante mégalomanie qui fait que tout nous échappe.
Si des enfants jouent avec des pistolets à amorces, s’ils se massacrent allégrement pour de rire, si leurs fantasmes les amènent à se rêver maîtres du monde, ça ne tire pas trop à conséquence, dans un premier temps du moins.
Mais nos pistolets sont de vraies armes, et nos armes sont atomiques, et nos outils sont si perfectionnés et efficaces qu’ils nous donnent l’illusion que vouloir c’est pouvoir.
D’où l’émergence depuis une cinquantaine d’années, chez les hommes de pouvoir et de profit qui depuis toujours polluent les sociétés humaines, d’une avidité, d’une arrogance et d’une inhumanité à la mesure de leur incompétence et de leur nullité. L’inculture généralisée qui résulte de nos addictions aux prétendus progrès et de notre polarisation puérile sur une consommation frénétique du présent traduit l’état désespérant d’une humanité en pleine régression, oscillant entre stade oral et stade anal, qui fait pipi au lit, chie dans ses couches et mange avidement sa merde tout en proclamant haut et fort sa supériorité sur la nature.
Il ne s’agit plus ici de morale. Mais, avant même toute idée de morale, de retrouver ou d’inventer un comportement adéquat, une manière d’être et de faire qui nous permettrait de vivre en harmonie avec le monde au lieu de le détruire tout en nous faisant écraser par lui comme une espèce devenue nuisible. Nous n’avons hélas même pas encore atteint le stade où l’enfant reconnaît la réalité du monde extérieur et entre autres la nécessité d’obéir à ses parents dans certaines situations. La façon même dont nous élevons et instruisons nos enfants depuis une quarantaine d’années en en faisant des roitelets irresponsables et impuissants, cette démission, témoigne de notre immaturité. Réfugiés au creux accueillant de la matrice technologique, fuyant le réel dans une abstraction toujours plus virtuelle, nous espérons en vain échapper aux conséquences de notre immaturité.
Pour survivre nous allons devoir muter. Non pour nous adapter à la criminelle folie ultra-libérale, mais pour redevenir nous–mêmes.

MUTATION
Les hommes de pouvoir ont fait leur temps. L’humanité doit évoluer. Il est temps que l’esprit de compétition fasse place à l’esprit de perfection. Le paraître doit laisser la place à l’être, la jactance à la compétence. Il ne s’agit plus d’avoir mais d’être.
Ce n’est pas qu’une question d’éthique, un idéal à atteindre, c’est pour l’humanité tout entière une question de survie.
Le problème n’est pas de savoir si l’homme peut ou non changer, le problème est que si nous ne changeons pas, nous allons disparaître. Si l’espèce humaine n’évolue pas d’urgence vers une meilleure compréhension de soi et du monde, elle s’éteindra d’une façon ou d’une autre très rapidement.
Une mutation radicale s’impose.
Nous le savons, et ne voulons pas le savoir. Voici ce que j’écrivais il y a près de trente ans, quand j’étais encore optimiste, à l’entrée MUTATION :
« L’humanité va muter et passer de la quantité à la qualité.
Elle va muter, ou mourir. Pourvu que nous ne soyons pas des dinosaures !
Longtemps, la quantité a été notre moteur.
Elles est devenue, dans son élan et par la force d’inertie redoublée qu’elle engendre naturellement, l’instrument de notre destruction. »
Et j’avais éprouvé le besoin de développer cette idée dans l’entrée suivante :
MUTATION (bis)
Je m’étonne toujours que nous n’ayons pas une conscience plus claire du fait évident qu’une mutation, je ne dis pas des sociétés humaines, je dis de l’espèce humaine, et de chaque individu de l’espèce, est non seulement nécessaire, mais inévitable, entamée, et irréversible.
Elle aboutira ou non. Mais son échec serait la fin de l’humanité, par incapacité d’adaptation.
Je ne pense pas que les mutations interviennent par hasard. La nécessité fait que des potentialités s’actualisent ou se développent.
La nécessité, et aussi le désir, car les deux sont liés.
Nous sous-estimons toujours l’importance et la pertinence du désir parce qu’il n’est pas rationnel. Mais s’il est si important et pertinent, c’est parce qu’il n’est pas rationnel, mais vital. La raison est apparue bien plus tard que la vie et elle n’est qu’un effort conceptuel assez primaire, destiné à nous permettre une approche de la vie qui soit à la portée de notre intellect encore sous-développé.
La vie n’a aucun besoin de raison, mais rien ne naît sans désir préalable.
Quand on n’a plus envie de changer, on meurt. La mort, c’est tout bêtement l’extinction du désir. Comme disait un vieillard à qui on demandait ce qu’il désirait : Je désirerais avoir un désir…
Nous sommes menacés de mort par extinction du désir.
Le monde a changé.
Ce qui rend nos idéologies – y compris la pseudo-libérale – caduques, c’est que le monde a changé et qu’elles font semblant de l’ignorer.
Car, et c’est hallucinant, au fond, nous nous plaisons comme nous sommes…
Nous n’avons pas envie de changer. Nous avons juste envie de ne pas mourir ; et de retrouver, ou de multiplier, le désir.
La raison en est simple : l’espèce humaine a toujours vécu dans un espace ouvert. Ce n’est plus le cas.
Un monde ouvert, pour moi, c’est un monde où l’on peut agir sans que le milieu réagisse forcément en retour. Un monde où il y a de la place.
Un monde ouvert, c’est un monde à découvrir, et c’est un monde que je peux exploiter sans en voir les limites : si je décime une population, une autre la remplacera ; si j’ai rendue stérile une terre, je brûle un autre bout de forêt.
Il y a de la place, donc mes actes ne me reviennent pas sous forme de conséquences bonnes ou mauvaises à assumer.
Le monde ouvert ne connaît pas encore le boomerang. Nous le connaissons depuis peu – depuis que notre monde est fermé –, mais nous ne savons pas encore jouer avec, ce qui fait que nous le prenons régulièrement dans la gueule, et de plus en plus fort à mesure que nous le lançons plus loin.
Dans notre ancien monde ouvert, l’entropie n’a pas d’importance, puisqu’elle ne se voit pas : le chaos n’est pas gênant, puisqu’il s’installe ailleurs…
Et le malheur ne se voit pas, parce qu’on peut le déplacer : la colonisation de l’Afrique et la conquête de l’Ouest sont caractéristiques des derniers temps d’un monde ouvert.
En somme, le monde ouvert, c’est l’inconscience.
Pourquoi partager quand le riche trouve toujours de nouvelles proies à appauvrir ? Dans le monde ouvert, ce sont les autres qui sont responsables.

Mais notre monde s’est fermé. Brutalement. Et nous ne voulons pas le voir.
A force de le découvrir et de l’exploiter, nous en avons atteint les limites. Cela a des conséquences très simples, très évidentes, et tout à fait imparables.
Dans un monde fermé, les interactions sont totales ; tout acte que je pose me reviendra sous forme de réaction.
Cela implique par exemple que le capitalisme sauvage y devient totalement destructeur et suicidaire, et que la plus-value ne peut plus être le seul critère d’une vente réussie.
À la limite, le monde fermé sonne peut-être le glas du profit : dans ce monde-là, si tu voles l’autre, c’est déjà toi que tu voles !
C’est très clair dans les rapports entre les pays développés et les pays sous-développés. Nous nous enrichissons à leurs dépens. Mais comme ils sont nos clients, s’ils sont trop pauvres, nous voilà coincés : leur pauvreté nous appauvrit.
Et nous allons devoir leur prêter de quoi nous acheter. Aucun individu sensé ne gérerait ainsi ses affaires.
Grâce au monde fermé, ce sont les vraies lois du commerce qui se dégagent peu à peu : s’enrichir, c’est enrichir le client.
Une vente forcée est une mauvaise vente dès lors que dans le monde fermé nous avons besoin de tous nos clients.
Mécontenter un client quand cent font la queue, pourquoi pas ?
Quand on n’en a que dix, la vente doit être un vrai échange, avec un partage équitable du gâteau entre le vendeur et l’acheteur.
Le monde fermé est en définitive le monde des prises de conscience. Le monde réel, en fait.
Le monde ouvert, celui de l’aventure échevelée, de l’entropie triomphante et des héros négatifs, n’est depuis longtemps qu’un rêve que nous faisons payer aux autres et dont les réveils sont tragiques : le Grand Reich de mille ans qui devait subjuguer l’espace et le temps – c’était le comble du monde ouvert, obtenu en condamnant au monde fermé le plus radical, la mort, tous les gêneurs… –, la révolution prolétarienne qui devait assurer le paradis sur terre en supprimant les interactions – autre comble du monde « ouvert » ! – ont été des illusions perverses, des voies de garage dérisoires.
La mutation que nous sommes en train d’esquisser en tant qu’espèce humaine est double.
Nous allons nous adapter à un monde fermé, ce qui suppose de substituer à l’esprit de conquête l’esprit de partage, et pour l’individu d’apprendre à vouloir être soi-même, et non à se vouloir plus que les autres.
Nous allons trouver grâce à ce que Watzlawick appelle un changement de niveau, et que la première mutation entraînera presque automatiquement, de nouveaux champs pour le désir, de nouveaux mondes ouverts, situés à un autre niveau de conscience : la recherche de soi est une des directions qui s’ouvrent devant nous et que le monde ancien, le monde « ouvert », occultait soigneusement ; l’expansion dans un monde ouvert, c’est une fuite de l’approfondissement de soi : l’être n’étant pas infini, plus je prends de place, m’étends, m’étale, moins je suis profond…
En somme, ce que nous pouvons explorer, c’est l’ouverture intérieure.
Après tout, l’abondance est d’abord un état intérieur.
Autre nouveau monde, infini celui-là, et auquel nous ne nous sommes pas encore réellement ouverts, l’espace ; ne disons pas la Conquête, c’est se limiter d’avance, et se condamner, mais la Quête de l’espace.
C’est la compréhension et la gestion des interactions qui constituent biologiquement chacun de nous, et qui relient microcosme et macrocosme : nous ne savons presque rien, ni de nous-mêmes, ni de nos rapports entre nous, ni de notre écosystème et de la place que nous y tenons, encore moins de celle que nous pourrions y tenir.
Nous devrons aussi tomber les masques et ne plus jouer un rôle, mais remplir nos rôles !
Assumer nos différentes possibilités-personnalités que nous cachions, mutilions, socialisions, manipulions sous un seul masque figé et inexpressif.
En fait, le monde « ouvert » fonctionnait comme un monde fermé, centré sur la logique et le rationnel. Ce monde physique s’est refermé, au moins provisoirement, et tout un autre monde s’ouvre devant nous : celui de l’intuition, de l’imagination, de la recherche et de la création.
Le monde de la production a ses limites : la quantité ne peut augmenter à l’infini.
Le monde de la création a ses contraintes, mais il n’a pas de limites.
La qualité n’atteint jamais la perfection, mais peut toujours s’en rapprocher davantage.
Si nous apprenons à nous servir de notre voix, elle va muer pour de bon, et c’est pour le coup que les lendemains chanteront !

vendredi 11 novembre 2011

LA CHARTE DE L’HOMME MOYEN

LA CHARTE DE L’HOMME MOYEN


L’homme moyen ne connaît pas la vérité, mais il a sa vérité, dont il témoigne sans chercher à convaincre, parce que nul ne le convaincra de ne pas la vivre.

L’homme moyen tente de ne pas faire à autrui ce qu’il ne voudrait pas qu’autrui lui fasse, et s’efforce, ce qui est encore plus difficile, de faire à autrui ce qu’il voudrait qu’autrui lui fasse.

L’homme moyen respecte ce qui mérite de l’être, et n’adore par conséquent rien ni personne. Il n’attend de son côté que le respect qu’il mérite.

L’homme moyen ne cherche pas à réussir, mais à s’améliorer.

L’homme moyen a donc pour seule ambition de faire de son mieux ce qu’il a décidé de faire.

C’est pourquoi l’homme moyen s’intéresse davantage à la coopération qu’à la compétition.

L’homme moyen vit en société, mais laisse le moins possible la société vivre en lui.

L’homme moyen n’a rien contre l’argent, mais refuse de le payer plus cher qu’il ne vaut.

L’homme moyen cherche à réaliser ses rêves, mais se refuse à rêver la réalité. C’est pourquoi il ne pense pas que tous les moyens soient bons pour arriver à ses fins.

Même s’il lui arrive par chance d’avoir du génie, l’homme moyen se sait et se veut moyen, parce que telle est la condition humaine.

L’homme moyen ne cherche donc pas à péter plus haut que son cul, ni plus bas ; en toute occasion l’homme moyen veut juste être lui-même.

L’homme moyen aime la fidélité, mais se sait capable d’infidélité, et n’ignore pas qu’il en va de même de ses congénères.

Pour l’homme moyen, sincérité et honnêteté sont des idéaux qu’il s’efforce d’autant plus d’atteindre qu’il sait pertinemment qu’il n’y parviendra pas toujours.

L’homme moyen cherche l’infini dans le fini. Il accepte le mysticisme, mais rejette tout fanatisme.

L’homme moyen croit à l’imagination créatrice, mais aussi à l’esprit critique, et pratique aussi bien l’une que l’autre.

Parce qu’il a le sens de la mesure, l’homme moyen a presque toujours raison, ce qui lui permet de reconnaître sans hésiter ses erreurs.

L’homme moyen connaît ses faiblesses et tente de négocier avec elles, non pour les réduire, mais pour s’en faire des alliées.

L’homme moyen tient compte d’autrui, mais n’oublie jamais qu’il n’est responsable que de lui-même, et ne peut être utile à lui-même et aux autres qu’en respectant sa nécessité intérieure.

C’est pourquoi, en dernier ressort, pour tout ce qui le concerne, l’homme moyen ne rend de comptes qu’à lui-même.

La charte de l’homme moyen n’est pas gravée dans le marbre ; elle peut et doit être améliorée par l’expérience et la réflexion, y compris avec le concours d’autres homme moyens.

vendredi 14 octobre 2011

ÉVALUATION, PIÈGE À CONS

42% des Belges, flamands et wallons pour une fois confondus et marchant au même pas de l’oie, considèrent qu’il y avait du bon dans le nazisme, à commencer par le patriotisme économique. Une preuve de plus qu’il y a aujourd’hui comme une victoire posthume d’Hitler.
Que les deux totalitarismes ennemis (et complémentaires) qu’étaient le communisme soviétique et le nazisme soient les deux faces d’une même pièce, les deux visages d’un même ignoble Janus, j’en veux pour preuve la réussite du communisme capitaliste chinois, qui en est à la fois la synthèse et l’apothéose.
Mais ce que j’appelle le libéral-nazisme occidental présente avec ses deux parrains de nombreuses caractéristiques communes. On y retrouve la même inhumanité foncière que chez ses prédécesseurs moins policés et plus ouvertement policiers.
Il suffit de regarder d’un peu près l’effarante évolution des programmes scolaires et les ubuesques systèmes d’évaluation en cours dans l’Éducation Nationale pour comprendre que, tout comme le nazisme et le stalinisme, l’actuelle oligarchie développe un système de normalisation et d’oppression bureaucratique typique de ces élites mégalomaniaques et droguées de pouvoir quand elles se retrouvent confrontées au rejet croissant de leur illégitime autorité.
Dans ces cas-là, la coercition et la persuasion, la carotte et le bâton sont aussi les deux faces d’une même entreprise d’asservissement.
La volonté du gouvernement d’évaluer les enfants dès la fin de la maternelle met le comble à l’évaluationnite actuelle, qui ne paraît inefficace et aberrante que si l’on oublie son véritable but, déguisé sous moult protestations de bonnes intentions et arguments spécieux : étiqueter, classer, trier, hiérarchiser, décérébrer, pour mieux asseoir une domination sans partage.
Une professeure de maths s’est immolée par le feu hier. Mais c’est depuis des années toute notre jeunesse qu’on sacrifie au Moloch néo-libéral.
Je reprends ici, parce qu’il me semble plus actuel que jamais, même si je ne l’écrirais plus tout à fait de la même manière, un article écrit et diffusé il y a quinze ans, du temps où je sévissais encore dans l’enseignement.

ÉVALUATION, DÉVALUATION !

Évaluation de l’évaluation dans le cadre de l’enseignement du français,
ou la religion de l’étiquette

Au risque d’enfoncer des portes qui devraient être ouvertes mais que l’air du temps semble s’acharner à refermer dès qu’elles font mine de s’entrebâiller, je voudrais apporter ici les réactions d’un enseignant qui après une longue absence a repris du service dans l’enseignement du français et qui après trois ans d’évaluation reste perplexe devant certains aspects d’une évolution que sa naïveté assimile à bien des égards à une régression…

À propos de l’évaluation en français, et plus généralement de l’évolution actuelle de l’enseignement de cette matière, il me semble essentiel de poser au moins deux questions, jamais évoquées directement, sur l’idéologie et les présupposés qui sous-tendent un certain nombre de nouveaux "outils" "performants", plus ou moins imposés à des professeurs et à des élèves qui n’en demandent pas tant, ou plutôt qui attendent tout autre chose.

La première question, capitale, car elle est à l’origine de toutes les autres, est la suivante : ce qui relève d’abord de la qualité et de la subjectivité peut-il être quantifié, et si oui avec quelle pertinence ?

À supposer qu’elle soit possible, une telle quantification est-elle, tout bien pesé, "rentable" et "écologique" ?

Disons-le sans équivoque : pour le système, peut-être ; pour les élèves et les professeurs, sûrement pas.

La seconde question découle de la première : peut-on penser que reconnaître et comprendre sont une seule et même chose ?

On répondra en cours de route à la première question, à supposer que le lecteur n’y ait pas déjà répondu ; qu’il suffise ici de rappeler que l’esprit humain ne fonctionne pas comme un ordinateur – et que précisément la seule supériorité qui lui reste en fin de compte face à la si mal nommée "intelligence" artificielle, c’est l’intelligence naturelle, autrement dit la subjectivité partiellement objectivable d’un être vivant relationnel.

Quant à la seconde question, la forme actuelle de l’évaluation de l’enseignement du français semble bien lui donner une réponse qui ne peut satisfaire que les esprits paresseux et les amateurs de statistiques bidon.

Soit le schéma suivant (on n’a pas envie ici de se perdre en circonlocutions) :

Reconnaître, identifier une forme, une image

(L’ÉTIQUETTE et/ou LA BOUTEILLE)

comprendre un contenu, ressentir un vécu

(LE VIN)

Est-il vraiment besoin de souligner que la différence est essentielle ?

Une confusion est pourtant en train de s’installer entre ces deux "savoirs" (tant dans les procédures d’évaluation qu’en ce qui concerne les sujets de bac), le premier remplaçant peu à peu le second.

Avec pour première conséquence l’assimilation de plus en plus fréquente entre le fait de nommer les choses et le fait de les connaître ; confusion d’autant plus encouragée – pour ne pas dire imposée – par les exercices proposés, qu’il s’agit pratiquement toujours de repérer et d’identifier, et non d’utiliser.

La dérive est pire que dans les anciennes rhétoriques, ces catalogues de l’impuissance créatrice, qu’on apprenait au moins à utiliser avec "pertinence" dans le discours.

Aujourd’hui, on croit connaître dès que et parce que on a nommé. Comme ces touristes qui ont "fait" la Thaïlande : l’image du savoir remplace le savoir.

Le fait que je sache reconnaître une Ferrari signifie-t-il que je sache la conduire, ou la construire ?

Le spectateur n’est pas plus l’acteur que l’image n’est le vécu.

Cette confusion entraîne de nombreux effets pervers ; l’un des plus lourds de conséquences, c’est que le texte (y compris l’oeuvre littéraire) est perçu comme une construction intellectuelle formelle.

La démarche artistique (et plus généralement toute création en tout domaine, y compris scientifique et technique) n’est plus considérée que comme la mise en oeuvre de procédés identifiables et répertoriables.

Dans cette optique, les oeuvres littéraires et artistiques ne sont plus tant abordés comme étant le fruit d’une expérience concrète, d’un vécu et d’une pratique, que comme relevant – et dépendant – de l’application de recettes mécaniques et reproductibles, de techniques abstraites ou codées, d’un fonctionnement mental immanent coupé de toute interférence émotionnelle (selon une approche dévoyée de la Programmation neuro-linguistique) : l’homme et son fonctionnement peuvent donc faire l’objet d’analyses exhaustives et deviennent quantifiables et manipulables, voire modélisables : si j’écris comme Proust, si je lui emprunte ses "procédés" et les utilise, aucune "raison" que je n’atteigne pas un degré équivalent d’"excellence".

À l’extrême, on pourra aboutir – et peut-être pas seulement chez les élèves… – à ce genre de théorème : plus il y a de métaphores, plus l’oeuvre est poétique. Pauvre Pessoa…

Au fait, tous les écrivains savent-ils ce qu’est une métaphore ? Et combien, y compris les plus féconds en images, sauraient-ils – et voudraient-ils – les traquer, chez eux et chez autrui ? Dieu merci, on peut, comme Monsieur Jourdain de la prose, faire du style sans le savoir… et ça vaut souvent mieux !

Quel écrivain, si"savant" soit-il, a jamais pensé : "Tiens, là, je me ferais bien une petite métaphore" ou "Chouette, j’en ai mis 14 en 12 pages"…

Je ne ris pas : beaucoup d’énoncés d’élèves vont dans cette direction. C’est si rassurant de pouvoir quantifier ! Et surtout ce qu’on ne comprend pas…

Un exemple, entre autres, des méfaits de cette approche mirobolante ? Voici ce que m’écrit en début d’année un élève de première, commentant un extrait du Hussard sur le toit :"Giono essaye avec toutes ces figures de style et en décrivant le paysage comme on décrit un tableau de valoriser la région où il est né. Pour ceci, il emploie différents procédés stylistiques, tels la comparaison, la métaphore, la gradation et l’énumération."

Joli paquet-cadeau, qui m’apprend en prime que Giono écrivant le Hussard travaillait en sous-main pour l’Office du Tourisme de Manosque, probablement grassement payé pour truffer sa lassante et peu vendeuse épidémie de fragments de dépliants touristiques plus flatteurs " pour la promotion de l’image provençale" (ces derniers mots prononcés avé l’assent qui s’impose).

Les conséquences d’une telle approche me paraissent nombreuses et extrêmement perverses, et elles font tache d’huile, si bien qu’à terme, la médiocrité n’est plus seulement payante, elle devient obligatoire.

Ce sont en somme celles de toute rhétorique, mais rendues plus toxiques encore par un contexte global soumis à la même illusoire vision des choses (ce discours publicitaro-politico-maffieuxqu’un de ses plus distingués utilisateurs a judicieusement qualifié, à la suite du Monde Diplomatique, de pensée unique…).

Nommons-en quelques-unes :

– Le réel est perçu comme une image, l’image est vécue comme réelle : confusion entre l’apparence et l’essence dénoncée par Rabelais dans le Prologue de Gargantua. Comme si la télé ne suffisait pas…

– Dès lors, le contenant peut littéralement tenir lieu de contenu, et le nom remplacer la chose : plus besoin d’ouvrir la bouteille, de renifler, encore moins de goûter le vin (quelle vulgarité anti-conceptuelle !) ; suffit de dire : c’est un Château la Métaphore 1996, ou un Domaine des Hyperboles AOC Figures de Style, mis en bouteille au Ministère.

La réalité est hélas encore moins enivrante. L’élève identifie l’étiquette, et se coulant avec volupté dans cette logique d’efficacité et de rentabilité qu’il est tout disposé à adopter, la recopie bonnement sans autre forme de procès. Les plus performants pourront présenter un tableau : M1, M2, M3, etc, chaque figure de style trouvant ainsi son code ou son logo, figure de la figure, triomphe de la quantification abstraite et degré zéro de l’intelligence !

– Le fin du fin sera bien évidemment la politique de l’étiquette vierge : à abstrait, abstrait et demi.

"Donnez des titres aux paragraphes" permet ainsi à l’élève ingénieux et économe de son temps d’optimiser son effort :

1) Introduction

2) Les arguments de l’auteur

3) Les arguments opposés

4) Conclusion.

Je n’invente rien. L’élève en question – un maître du raccourci – ne fait d’ailleurs que mener à son terme logique la démarche actuellement proposée.

– Les catalogues de procédés dits stylistiques aboutissent au mieux au placage du sens (imposition du sens sur le texte en fonction des catégories abstraites recensées, aux dépens de la compréhension de sa spécificité, d’où naissent 1) son sens 2) sa portée : procédés ou pas, tout texte est l’oeuvre d’une personne donnée dans un contexte donné, et personne d’autre n’aurait pu produire le même !).

– Ces pratiques qui font du savoir un vernis ont de nombreux aspects très commodes : devoirs plus faciles à faire (on peut espérer 99% d’une classe d’âge titulaire du bac), et plus faciles à corriger (plus besoin de réfléchir, et plus de subjectivité à redouter : question à 3 points, 3 métaphores dans le texte, 1 point par métaphore). Foin du dialogue, vive le question-réponse !

– En clair, tous ces effets convergent vers le point focal des réformes en cours : l’évaluation actuelle et les exercices qui l’accompagnent vont dans le sens de l’uniformisation, de la standardisation, de la quantification, toutes trois liées à la déréalisation du texte… et de l’élève) : il n’y a plus un auteur et un texte précis, appréciés par un élève précis, mais une grille de lecture unique permettant une approche superbement uniforme – pas une tête, pas un texte ne dépasse ! – : ne compte plus la différence de chaque création, mais l’identité de la méthode d’analyse, qui permet d’obtenir des réponses et des répondeurs calibrés comme des pommes golden (vive le zéro défaut !) – et tout aussi insipides.

Mais l’aspect, la couleur, ne sont pas moins flatteurs que ceux des fruits de serre : indices d’énonciation, connecteurs logiques, modalisations, ça vous pose un locuteur ! (voi rindex Annabac, et autres manuels inénarrables). Le métalangage, c’est les nitrates de la culture. Pauvres élèves aux hormones…

Car en somme, une telle approche aboutit à la plus trompeuse des vues en coupe, à la moins authentique – donc la moins poétique ! – des mises à plat : la carte n’est pas le territoire, la photo n’est pas la personne. Connaissance morte, science dépassée, savoir en toc : disséquer une grenouille, ce n’est pas la connaître mieux, c’est la tuer. Le même problème se retrouve très logiquement (la fonction crée l’organe…) dans les nouvelles épreuves de français au bac, avec leur métalangage fourre-tout et leur orientation rhétorique.

Dans les deux cas, c’est une fois de plus le triomphe de l’étiquette, la victoire du contenant sur le contenu, de l’image sur la réalité.

En ce sens, l’évaluation et l’idéologie qui la sous-tend sont bel et bien à mes yeux une pollution de l’esprit.

D’autant que ce n’est pas seulement le savoir qui est touché, mais la nature de la relation pédagogique qui se trouve du même coup faussée et dévaluée. Conséquence très avantageuse pour tous ceux qui n’aiment pas mouiller leur chemise – encore moins se mouiller – : la prétendue objectivité ainsi obtenue fait en même temps barrière à la rencontre des subjectivités (le vécu est haïssable…) : les questions-réponses automatiques succèdent à la recherche en commun de la vérité de chacun. De la même façon, l’évaluation fait obstacle à la rencontre avec l’élève en introduisant une grille intermédiaire qui formalise et stérilise l’appréciation, laquelle est tout le contraire de l’évaluation. On ne prend plus le risque d’être responsable subjectivement et affectivement, on se réfugie derrière une grille "scientifique" (cf les tests de QI, bientôt de QE).

– Le pouvoir de la divine étiquette culmine ici : elle est le vecteur idéal du classement des élèves, de leur hiérarchisation-uniformisation (certes, on n’est pas sur le même barreau de l’échelle, mais c’est la même voie étroite : plus ou moins savant, mais tous dans le même esprit et de la même façon).

La confusion entre l’apparence et l’essence, entre le référent abstrait et la réalité concrète, permet ainsi de "rationaliser" bien des aspects encore fâcheusement intuitifs (primitifs…) de l’enseignement du français :

– lisibilité de l’enseignement dispensé : technique fruste, repères aisés, et partout la même approche : mêmes questions, réponses identiques…

– l’évaluation et l’enseignement "quantitatifs" fournissent à peu de frais une caution pseudo-scientifique à travers chiffres et statistiques d’une imparable rigueur : en témoignent les bulletins de 6e d’une petite fille de ma connaissance : diverses compétences y sont évaluées avec une réconfortante précision, par ex. : connaissance du code (sic !), score de réussite de l’élève : 61% ; de la classe : 64%.

On peut même, simple question de zèle, faire de jolis graphiques…

L’ensemble autorisant des comparaisons tout aussi sérieuses entre établissements, académies, etc. L’Éducation Nationale rejoint enfin la grande fraternité des organismes responsables, grands consommateurs de sondages et autres petits jeux abstraits et pervers qui font tant jouir les masturbateurs d’un rationalisme qui se prétend "scientifique" et n’est que mécaniste.

– Le caractère objectif "quasi-scientifique" de l’évaluation est pourtant d’autant moins réel que les critères utilisés et le mélange raté du quantitatif et du qualitatif font que le codage dépend largement de la subjectivité des professeurs : de ce point de vue, il est clair que les auteurs des cahiers d’évaluation se rendent compte de l’impossibilité de quantifier le qualitatif et n’ont dans leur trop beau joujou qu’une confiance très limitée, traduite par son caractère hybride.

N’ayons pas peur de le dire : les résultats de l’évaluation en français n’ont à peu près aucune valeur statistique, sauf – et encore – à l’échelle nationale, et ne sont d’aucun secours dans les établissements. Mais aux yeux du public, la rigueur affichée améliore l’image de l’Éducation Nationale, et pour les technocrates, elle fournit enfin des données "scientifiques irréfutables".

Mascarade, alibi ; comme trop souvent, on flirte avec l’escroquerie pour mieux se donner bonne conscience ; nous retrouvons ici les méfaits de la "communication" : loin de chercher à (s’)informer, on manipule les données pour conférer à un tripatouillage incohérent l’image de la science objective.

L’évaluation fonctionne de fait comme un outil passe-partout qui dispense d’autant plus d’une vraie démarche éducative que son apparente scientificité permet de disqualifier cette dernière aux yeux du public.

Règlons en passant son compte à l’un des objectifs déclarés de l’évaluation : aider à "personnaliser" le travail en modules en fonction de chaque élève.

L’idée est bonne, mais reste pour l’essentiel lettre morte : 1) classes trop nombreuses, heures trop peu nombreuses ; 2) les dédoublements se faisant par groupes de matières différentes, il est pratiquement impossible d’"optimiser" les groupes ; 3) les questions posées en évaluation ne permettent pas de se faire une idée réelle des compétences de l’élève, celles-ci étant repérées en fonction de sa capacité à reconnaître et non de ses performances réelles.

On retrouve ici la distance – un gouffre ! – très française entre le modèle théorique préconçu, impeccable, et son application à la réalité, calamiteuse, et allant généralement jusqu’à engendrer des effets diamétralement opposés aux intentions. De fait, l’école de la République est plus que jamais pavée de bonnes intentions ; rien d’étonnant à ce qu’élèves et professeurs brûlent si souvent d’en sortir au plus vite !

En résumé, il me semble évident que dans l’évaluation, comme dans l’enseignement qu’elle accompagne, le quantitatif se substitue de plus en plus au qualitatif.

En matière d’éducation, c’est plus qu’une erreur, c’est un sacrilège : ni la sensibilité, ni la création, ni la vie ne sont quantifiables. Le binaire peut imiter la vie, il n’est pas la vie, et si les ordinateurs battent parfois les champions d’échecs, ils n’en retirent ni joie ni progrès.

Chez mes élèves, ce qui m’intéresse, ce n’est pas ce qu’ils apprennent, c’est ce qu’ils deviennent. Tu peux apprendre tout ce que tu veux, si tu ne deviens pas toi-même, ça ne te servira à rien.

Cela revient à dire que c’est leur personne, qui ils sont, qui m’occupe. De même, je ne m’intéresse pas aux élèves des autres, ni à "l’élève inconnu" des statistiques, mais à ceux avec qui je suis en relation. Et comme chacun d’eux est unique, je n’éprouve aucun besoin de les comparer à qui ou quoi que ce soit. Je ne les évalue pas : je les apprécie.

Prenons-y garde : la réciproque est vraie…

Je ne voudrais pas conclure sans apporter quelques propositions aussi modestes qu’ambitieuses ; on les jugera peut-être irréalistes pour le court terme, mais je crois qu’elles sont les seules réalistes en vue du long terme.

La capacité à reconnaître, actuellement en faveur, me paraît bien moins importante que la capacité à découvrir, sentir et utiliser, essentielle en matière de formation. On n’apprend rien si on ne vit pas ce qu’on apprend.

Le fait est que les acquisitions n’ont pas en elles-mêmes d’intérêt à long terme. Le vrai savoir n’est pas sectoriel et atomisé, il est global : on n’acquiert pas, on est et on devient. Sans cesse.

C’est pourquoi un homme digne de ce nom ne fait presque jamais ce qu’on attend de lui ; il fait mieux, parce qu’il fait ce qu’il sent, et pour le plus grand bien de tous.

En matière de langue maternelle, il ne s’agit pas de savoir si l’élève a des compétences, ni même quelles sont ses performances, mais s’il arrive à utiliser le langage à sa façon, s’il parvient à se créer une parole et une vision du monde personnelles : il n’y a pas lieu de le rendre apte à faire ce qu’on attend de lui, mais de l’aider à réaliser son potentiel – sa plus grande utilité possible.

Pour que le langage devienne réellement commun, il faut que chacun ait le sien.

Or on cherche actuellement à remplacer la subjectivité, qui est expérience vécue, par une prétendue objectivité qui n’est qu’une approche intellectuelle abstraite.

L’école devient alors une authentique machine à dévitaliser !

Qu’opposer à cette démarche au fond typiquement technocratique où l’abstraction (quantitative), présentée comme le fin du fin du réalisme ("Il n’y a pas d’autre alternative") est supposée régner sans partage sur la réalité concrète (qualitative), avec les brillants résultats que l’on sait dans le domaine économique et financier ?

À la quantité opposons la qualité, à la conformité (confort mité…) la personnalité, à la foule le groupe,et à la théorie la pratique.

Au lieu d’éduquer globalement, selon des critères extérieurs théoriques, contraignants et niveleurs, élevons chacun personnellement, en fonction de son vécu. Une telle approche est possible, efficace et rentable à travers l’activité créatrice, le volontariat, la responsabilité personnelle, créateurs de cette motivation authentique sans laquelle on ne forme que des zombies.

Elle implique des effectifs réduits, à la mesure de l’enjeu fondamental – vital ! – qu’est le développement et l’épanouissement de l’être humain.

L’ACTIVITÉ CRÉATRICE

De même que c’est en jouant qu’on devient spectateur, c’est en écrivant qu’on devient lecteur. La culture n’est réelle que si elle est active et créatrice – si modestement que ce soit.

Faire écrire les élèves implique de ne pas les juger, ni même les évaluer, mais d’être à leur écoute et de les aider à être à l’écoute d’eux-mêmes à travers ce qu’ils écrivent : entendre leur parole et celle des autres, se confronter à leur vrai vécu et à celui d’autrui.

Ainsi découvrent-ils concrètement leur désir de s’exprimer et leur curiosité de l’expression d’autrui, en même temps que leur besoin d’améliorer leur discours.

Ce besoin ne peut naître que de la motivation d’être entendu, elle-même ne pouvant se développer que si l’on sent qu’on va être écouté.

Mais ce dialogue-là, le socratique, n’a rien à voir avec celui que pratiquent les élites au pouvoir, qui consiste à ne faire semblant d’écouter que pour mieux faire passer ou imposer son propre discours…

On ne forme qu’à son image, et l’Éducation nationale actuelle reflète très clairement le mépris des classes dirigeantes pour ceux qu’elles dirigent.

Essayons de prendre de la hauteur ! En fin de compte, que votre jugement soit conscient ou non, l’élève – le citoyen – le percevra et réussira ce dont vous le croyez capable. Pas beaucoup plus, pas beaucoup moins. C’est votre regard sur lui qui détermine sa marge de progression – tout comme pour les bébés.

Pour reprendre un mot de Charles Pasqua, qui, comme en témoigne certaine université privée, s’y connaît, nos élèves ont besoin d’amour. Mais non tarifé, monsieur le Ministre, par pitié ! Ou alors abordable…

De fait, on n’apprend jamais rien d’important que par amour.

Dans une telle perspective, un enseignement digne de ce nom, au lieu de mettre la charrue avant les boeufs – la théorie avant la pratique –, se doit de retrouver l’ordre logique naturel à toute formation : être spectateur et acteur, écrire pour mieux lire, autant que lire pour mieux écrire, jouer pour vivre, à travers une pratique réelle du théâtre et de l’écriture (ateliers), etc.

COMMENT Y PARVENIR ?

En mettant le paquet. Nous avons beaucoup plus besoin d’hommes et de femmes équilibrés et capables de réaliser leur potentiel que de porte-avions nucléaires.

Il n’y a qu’une démarche éducative, celle qui reconnaît la spécificité individuelle de l’élève. Chacun ses dons, chacun son rythme, chacun ses goûts.

Cette démarche implique de passer de la foule au groupe.

Une foule, c’est discipline, caserne, armée. Un groupe, c’est reconnaissance réciproque, coopération, ouverture.

Pour fonctionner de façon efficace et rentable, une classe ne devrait jamais dépasser quinze élèves. Je parle ici d’expérience, et pas seulement scolaire.

Au-delà commence le gâchis. En l’occurrence et pour une fois, le critère quantitatif est pertinent, et incontournable ! Plus de 25 élèves, c’est la nécessité d’une discipline qui bride toute créativité, c’est le travail collectif qui nivelle par le bas : s’en sortent ceux qui s’en sortiraient de toute façon parce qu’ils sont arrivés avec leurs bagages ; restent sur le carreau ceux qui arrivent culturellement nus et crus…

À 30 élèves, il n’y a plus que de mauvais élèves, même si leurs résultats scolaires sont bons. Et même les meilleurs profs, condamnés au superficiel, deviennent de dérisoires pédants.

Dans une classe de 15 élèves, il n’y a pas d’élèves irrécupérables. Avec quinze élèves, il faut vraiment être très mauvais prof pour le rester !

MOTIVATION,VOLONTARIAT ET RESPONSABILITÉ

On ne peut rien faire de profondément éducatif avec des élèves qui sont là par obligation. On peut essayer de les séduire, et limiter les dégâts, mais rien ne remplace le volontariat.

Seules sont bénéfiques lescontraintes librement choisies. Chaque élève devrait chaque année s’engager sur des contrats d’objectifs précis et personnels, au lieu de se voir proposer des "orientations" généralement prématurées et qui sont actuellement autant de voies de garage.

Nos élèves détesteront l’école tant qu’ils sentiront qu’elle est pour la plupart d’entre eux le lieu d’une aliénation que parachèvera ensuite leur "vie" professionnelle.

On peut mener les moutons à l’abattoir, mais il faut un certain culot pour s’étonner qu’ils rechignent à y entrer…

Or tant qu’on ne renoncera pas à cette aberration criminelle qui consiste à vouloir que l’école forme des êtres humains pour des besoins économiques au lieu de les former pour eux-mêmes, l’éducation nationale ne sera qu’une gigantesque machine à décerveler, dont les dysfonctionnements apparents seront d’autant moins curables qu’ils correspondent en fait au but réel inavoué : créer des foules exploitables et non des individus épanouis.

On m’accordera que de ce point de vue, le système scolaire actuel remplit parfaitement une fonction qui ne devrait en aucun cas être la sienne.

On voit que l’enjeu est essentiel : ce qui est en cause dans l’enseignement, notamment celui du français, c’est la dignité de l’être humain et le respect de la vie. Tout ce qui tend à nous rendre un peu plus mécaniques, même si c’est pratique, est anti-éducatif.

En ce sens, l’évaluation m’apparaît jusqu’à nouvel ordre comme contraire à la seule fonction légitime de l’école, celle qui fait que je peux encore accepter d’enseigner : aider tout élève à devenir lui-même dans la rencontre avec autrui et à accomplir son potentiel d’être humain pour le plus grand bien de tous.

mercredi 21 septembre 2011

SIDÉRÉ


SIDÉRÉ

Cette fois, ça y est. DSK m’a enfin sidéré. J’ai regardé son « entretien » avec le mollusque qui gère l’une des cases horaires de ce réservoir à temps de cerveau vide qu’est TF1, et pour la première fois Dominique Strauss-Kahn, puisque cet alien a un nom, m’a, littéralement, sidéré.
Ce que n’avaient pu faire ni ses exploits « amoureux », ni ses « succès » économiques, les 24 minutes de communication dont il a daigné honorer ses concitoyens l’ont réussi.
La sincérité, l’honnêteté, la simplicité, le naturel, tout ce qui lui manque d’habitude, tout ce qui fait de nous des êtres humains dignes de ce nom, tout cela lui manquait plus que jamais.
Stupéfiant pouvoir de l’hypocrisie : rien, absolument rien d’humain dans ce masque de fourbe figé dans un orgueil dérisoire et stupide.
Gestes et mimiques d’autant plus révélateurs que l’on cherche à les contrôler : ah, comme chez Sarkozy, ces rafales de clignements d’yeux quand il ment ouvertement, comme si l’inconscient du pharisien faisait force clins d’oeil à ceux des spectateurs pour leur dire : Mon œil ! Mon œil ! Ah, cette posture en recul, menton hautain levé, œil noir sous un sourcil féroce pour regarder de haut, pour toiser les insolents qui oseraient demander des comptes et non des contes ! Ah, cette affectation d’humble gravité, constamment reniée par la colère qui par dessous bouillonne, la rage du puissant pris la main dans le sac !
Rien d’humain non plus chez la poupée Barbie supposée lui donner la réplique, et qui ânonne des questions aussi dépourvues d’épines que les roses artificielles auxquelles elle ressemble.
Et ce discours de joueur de bonneteau dégoulinant de malhonnête hypocrisie où se combinent en un magma répugnant sottise – qui croit-il tromper, cet abruti ? – et lâcheté – surtout ne pas être moi-même, surtout ne pas affronter la vérité –, ce côté ni vu ni connu j’t’embrouille, ce sommet de vulgarité d’âme…
En fin de compte, cette affaire est une chance : elle nous évite d’avoir à choisir entre le président sortant et son frère jumeau en ignominie.
Mon propos est violent. Il répond bien faiblement à la violence inouïe de ce spectacle révoltant, et dit mon dégoût face au mépris écrasant dont ce politicien manipulateur fait preuve vis-à-vis de ses concitoyens, de la vérité et de la dignité.
Pas de doute : cette fois, c’était sidérant.

samedi 20 août 2011

ALORS, ON LA PIQUE, CETTE CRISE ?

Ce n’est pas avec des cris qu’on arrête les chiens enragés.
Mais les mêmes causes engendrant les mêmes effets, il n’est peut-être pas inutile de rappeler qu’en d’autres temps des diagnostics aussi lucides que cinglants avaient été posés, que la Première Guerre Mondiale, cet impérissable chef-d’œuvre de la créativité humaine, est venue confirmer au-delà des espérances les plus optimistes…
Entre 1902 et 1913, à la veille de la Grande Guerre, Léon Bloy stigmatisait l’aveuglement mortifère du capitalisme en démontant les stupides et criminelles croyances de l’esprit bourgeois triomphant dans son Exégèse des lieux communs.
Je vous en offre quelques extraits d’autant plus douloureusement succulents qu’ils sont plus actuels que jamais. Une fois de plus, j’ai envie de détourner un vieux proverbe et de l’écrire : On a toujours besoin d’un plus ancien que soi…
Dans le même ordre d’idées, je joins la remarquable chronique de Jean-Claude Guillebaud sur la Pensée unique, intitulée : Le mort a saisi le vif.
Il est grand temps que nous piquions une bonne crise contre les manipulateurs mafieux de la globalisation financière et du capitalisme chimico-nucléaire.

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Léon Bloy, Exégèse des lieux communs


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Jean-Claude Guillebaud, sur la Pensée unique

jeudi 4 août 2011

C’ÉTAIT UNE ERREUR

C’ÉTAIT UNE ERREUR


Il m’est arrivé quelque chose de très étrange l’autre soir.
Comme j’allais m’endormir, j’ai pris conscience de la réalité.
Ça a été très brutal, très soudain.
J’étais en train de penser paresseusement à un tas de choses importantes me concernant.
Des choses toutes bêtes, essentielles, ma vie quoi. Et je regardais distraitement ce que je vois le soir quand je ferme les yeux, des merveilles insaisissables sans cesse renouvelées et qui passent aussitôt, qui ne font que passer.
Tout à coup, ça m’est tombé dessus : j’ai vu la planète. Je l’ai sentie rouler, perdue dans l’univers. J’ai vu l’espace et les étoiles, j’ai reconnu la danse des mondes à l’infini.
Et j’ai vu le soleil s’éteindre, la Terre geler jusqu’à craquer de l’intérieur, j’ai vu le soleil exploser et la planète fondre de chaleur comme une motte de beurre dans un four.
J’ai vu passer le temps à sa vraie vitesse, et mon Dieu, ça allait vraiment trop vite pour nous, et d’un coup je me suis senti libéré, tout nu, et tout seul.
Je n’avais même plus le temps de penser aux choses importantes, qui d’ailleurs ne me concernaient plus. Je savais que j’avais écrit pour rien, que j’avais peint pour rien, même gravé pour rien, qu’à l’instant même où je croyais laisser ma trace, le vent avait déjà tout effacé, le vent du temps.
Je ne faisais que passer, et encore. Même le cul était retombé à sa place. Je me suis demandé où étaient passés les autres et dans l’éblouissement d’une nova et tout au fond d’un trou noir je me suis rendu compte qu’ils n’existaient pas plus que moi, et ça, ça m’a foutu un coup, parce que les autres, quand même, je les avais croisés en passant, et si je les avais inventés, alors eux aussi avaient dû me rêver.
Les autres, même quand je les connaissais bien, depuis toujours ils me manquaient. Si en plus ils n’existaient pas plus que moi…
Les yeux grands ouverts dans le noir, je contemplais la réalité : de nous tous il ne restait rien, pas même la mémoire.
Ça ne m’a pas empêché de dormir. J’ai dû rêver, parce qu’au matin, quand je me suis réveillé, ma réalité avait repris son allure normale. J’avais même l’impression d’être là.
Pour plus de sûreté, j’ai pris une tartine grillée supplémentaire au petit déjeuner et j’ai mis dessus un peu plus de beurre et de confiture d’abricots, celle que je fais moi-même.
Quand le téléphone a sonné, j’ai sauté dessus.
C’était une erreur. Je lui ai dit : Merci. Merci beaucoup.
Elle a raccroché.
C’est fou ce qu’il y a comme inconscients.

mardi 28 juin 2011

ASSISTANCE PSYCHOLOGIQUE


ASSISTANCE PSYCHOLOGIQUE

– J’étais doué pour la méchanceté.
– Asseyez-vous…
– Merci, Docteur.
– Qu’est-ce qui vous amène ?
– La frustration !
– Je vous écoute.
– Docteur, je suis frustré. J’aurais pu devenir un de ces salauds pur porc qui dirigent le monde. Un de ces fumiers que rien n’arrête et qui tueraient père et mère pour arriver. Oh oui, Docteur, j’aurais voulu être un de ces merveilleux enfoirés qui larguent sans scrupule les femmes les plus adorables, un de ces parfaits dégueulasses qui osent marcher sur les autres et que ça fait jouir !
J’aurais pu opprimer, exploiter, torturer, en toute bonne conscience, me vautrer cyniquement dans le pouvoir et le profit, filer un gros pourliche à un larbin dans un restau de luxe, faire expulser des familles nombreuses, ruiner des petits commerçants, vendre des armes à des enfants et des enfants à des maquereaux !
J’aurais pu mentir comme je respire, voler comme au coin d’un bois, me bâfrer de stock-options et de golden parchutes, être PDG des Finances ou Sinistre de l’Intérieur, peut-être même Président de la République ou inspecteur général…
Oui, j’aurais pu être un salaud. J’aurais dû.
Au lieu de ça, je suis gentil. Brave…
Je donne des ateliers d’écriture, je cultive mon jardin, je collabore à de petites revues propres sur elles, bref, je fais de la poésie.
Ce n’est pas entièrement de ma faute. J’ai des circonstances atténuantes. J’ai été bridé dans mon élan, brimé dans ma nature, châtré quoi !
J’aurais pu être moi-même. Malheureusement, j’ai été mal élevé.
On a tout fait, mes parents, mes proches, certains de mes profs même, pour me culpabiliser.
On m’a seriné que les méchants étaient toujours punis et les bons récompensés, sinon ici du moins dans une autre vie.
Et moi, bon couillon, je l’ai cru, contre toute évidence.
J’ai eu peur du gendarme, comme si le gendarme n’était pas au service des méchants, à la botte des salauds !
On m’a coupé les ailes, on m’a volé ma vocation.
Je ne suis qu’un requin apprivoisé, on m’a limé les dents, je peux aboyer mais pas mordre.
J’ai honte : je suis trop lâche pour être un salaud.
Je voudrais qu’on me donne une seconde chance ; je suis sûr que je peux y arriver.
J’ai déjà l’essentiel : j’ai la haine.
– Ça m’ennuie de vous décevoir, mais je crois que vous vous faites des illusions. Vous avez un profil de velléitaire, et les méchants ne sont jamais velléitaires. Je crois que vous devriez faire votre deuil, oui, faire votre deuil de la méchanceté. C’est douloureux, mais croyez-moi, c’est nécessaire.
Vous comprenez, l’habitude est prise. Vous n’êtes pas un prédateur, en tout cas vous ne l’êtes plus.
Et puis vous savez, il y a de grandes joies à être proie, à se laisser aller, il y a quelque chose de beau, de grandiose même dans le renoncement…
De toute façon, tôt ou tard il faut accepter le monde tel qu’il est, vous devez collaborer ! Collaborer au grand dessein qui nous dépasse tous, à cette grande mécanique de l’univers.
Pour qu’il puisse y avoir des bourreaux, ces bourreaux que vous admirez tant et dont vous auriez voulu faire partie, il faut qu’il y ait des victimes ; c’est un rôle magnifique, victime, et ainsi vous vous intégrez à cette superbe pièce, à cette sublime aventure humaine !
Et puis vous avez sûrement une femme, des enfants, vous pourrez toujours être méchant à la maison de temps en temps, ça fait du bien.
– Mais Docteur, mon idéal ?
– C’est vrai qu’il faut pouvoir incarner son idéal, vivre ses valeurs, que notre angoisse doit devenir une vocation, mais vous savez, vous tapez haut : la méchanceté, ça n’est pas donné à tout le monde…
C’est le privilège des élites ; et aujourd’hui, avec la mondialisation, la concurrence est féroce, particulièrement en matière de méchanceté, le marché est saturé !
On ne peut pas dire que vous ayez véritablement échoué, simplement, vous n’avez pas été tout à fait à la hauteur, et le mieux dans ces cas-là, c’est de prendre un peu de recul, de laisser courir, de s’en remettre à l’ordre du monde, même si ça fait désordre, mon cher monsieur… Monsieur ? C’est quoi, votre nom, déjà ?
– Je m’appelle Cahaut, Docteur…
– Cahaut, vraiment ? C’est intéressant… L’ordre du monde, vous voyez ce que je veux dire ?
– Très bien, Docteur.

Le patient se lève, prend sur le bureau Louis XVI la pendule Napoléon III en bronze et l’écrase sur la gueule du psy. Il met dans la main inerte du praticien le prix assez coquet de la consultation, et tout en piétinant sans trop de précautions débris de cervelle et morceaux de crâne dit avec une jubilation non feinte :
– Merci Docteur, vous m’avez guéri. Tout compte fait, je préfère faire votre deuil que le mien.

© Sagault 2005

vendredi 10 juin 2011

BERNADETTE 3 : LE CERISIER DE VERZUOLO

BERNADETTE 3 : LE CERISIER DE VERZUOLO
ou
Les miracles ordinaires
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La descente de croix

Samedi 9 avril
Je suis retourné à Saluzzo. J’ai repris le petit chemin creux qui du Morsetto descend le flanc de la colline jusqu’à la partie la plus haute et la plus ancienne du vieux village de Verzuolo, que ses habitants appellent depuis toujours la Villa. J’ai regardé de plus près la petite chapelle ronde un peu décrépite qu’il caresse au passage, et dont l’intérieur laisse entrevoir les restes écaillés d’une fresque naïve. J’ai remonté sur quelques mètres le lit d’un ruisseau à sec, avant de battre en retraite devant moustiques et toiles d’araignées. Un peu plus loin, j’ai pour la première fois entrevu à travers les frondaisons un imposant château moyenâgeux puissamment planté sur le piton escarpé qui surplombe le village.
Intrigué, j’ai poussé plus loin que la dernière fois. Passé le petit pont sur le torrent, j’ai découvert une vieille maison presque aussi délabrée qu’attirante, qui a déclenché l’habituelle sécrétion salivaire associée au charme mystérieux des demeures d’autrefois, ce passé qui survit au présent et nous relie à nous-mêmes autant qu’à ceux qui nous ont précédés.
Autre chose m’attendait, que j’avais pressenti, que j’attendais depuis toujours.
À droite de la route étroite s’élève le plus ancien campanile du Piémont, une tour carrée du XIIe au toit pointu recouvert à la bourguignonne de tuiles vernissées. L’église San Filippo e Giacomo, flanquée d’une ravissante chapelle renaissante, est superbe de simplicité et de justesse. Devant sa façade décorée de très belles fresques gothiques en partie effacées – une magnifique Descente de croix, un Saint Christophe géant d’une étonnante modernité –, une placette herbeuse s’achève sur un mur de soutènement retenant la colline. L’endroit est bucolique à souhait, comme une Arcadie décalquée d’une gravure 18e qui aurait soudain pris couleur et vie.
Au-dessus du mur, s’élève un cerisier dont les branches gorgées de fleurs se détachent sur le bleu ardent du ciel matinal, pur comme presque jamais en Piémont.
Éblouissement de ce cerisier en fleur, qui me frappe d’autant plus que ma vue semble se brouiller, de petites étincelles blanches font vibrer l’air. Je m’assieds sur les marches de la chapelle pour contempler cette scène où je ne me sens plus seulement spectateur, mais acteur de la beauté de la vie en cours. Un vent léger caresse les branches du cerisier, et fait tomber en volutes capricieuses la neige fantasque des pétales blancs, la vue tremble et pétille sous ce doux feu d’artifice de lucioles impalpables, et de ce jeu paisible de la vie et de la mort enlacés émane une miraculeuse sérénité, l’équilibre parfait d’une harmonie fugitive pleinement acceptée.
Je vis ce moment comme un de ces instants rares et fugitifs où c’est la vie tout entière qui semble trembler de joie, et célébrer au dehors comme au dedans, à l’unisson, la création.
Apparaît alors dans toute son horreur le mensonge sacrilège de la créativité, l’horreur du recours à la mode, l’insondable stupidité de l’originalité voulue.
Comment partager ces éclairs, qui naissent d’une communion aussi fortuite qu’essentielle et inévitable entre un individu et le monde, entre son microcosme personnel et le macrocosme où il baigne, dont il est issu et que soudain il redécouvre, retrouvant pour un instant qui semble éternel la source de vie qui si souvent s’égare en terre ? Comment partager cette résurgence ?

Dimanche 10 avril
Le vieil ébéniste n’était pas là. Je suis retourné voir à l’improviste le cerisier et son antique église paroissiale. Le charme a d’abord paru évanoui. Je n’étais même pas déçu, tant c’est dans l’ordre des choses. Mais je suis resté, n’attendant rien, juste histoire d’être là.
Et sous une autre forme le charme est soudain réapparu. Sur le bleu assoupi du ciel de midi, il se détachait, et sa ramure constellée de vert frais et de blanc mousseux m’était à nouveau un résumé de l’univers, un concentré de beauté en vie, amplifié par la mélodie multiple des oiseaux et la basse discontinue des abeilles.
Tout à coup le cerisier de Verzuolo donnait de nouveau sens à ma vie, pour un instant lui conférait la perfection qui nous désespère et peut seule nous combler, et la descente capricieuse des pétales de neige continuait de répandre dans sa chute joyeuse les promesses d’une renaissance fructueuse, d’une sorte inattendue de résurrection.
Ainsi prenait sens le cadavre déjà pourrissant de Bernadette, car le cerisier, symbole de l’univers en cours, me rappelait avec un tact dont la nature n’est pas toujours prodigue combien il est juste et nécessaire qu’après nous être nourris du monde nous lui soyons pâture à notre tour.
La paix intense de ce lieu comme béni par ma ferveur un peu naïve n’a pas été troublée par le bruit miraculeux, délicieusement inattendu, d’une lourde clef tournant dans une vieille serrure, et d’une porte s’ouvrant en grinçant sur ses gonds.
Une jeune femme est apparue sous le cerisier, en qui j’ai discerné aussitôt une sorte de sainte, peut-être même vierge, prête à intercéder en ma faveur pour me permettre d’entrer dans cette vieille église dont un panneau à l’entrée de la cour annonçait triomphalement les trésors cachés, objets de ma mystique convoitise…
Je l’ai hélée, lui ai demandé si on pouvait voir l’église.
No ! a-t-elle répondu, et c’était la plus claire et la plus déterminée des fins de non-recevoir.
J’ai dit : Peccato ! et je devais, pour une fois, avoir l’air aussi navré que je l’étais, car elle a repris : Solo cinque minute, sono in fretta.
Nous avons passé un petit quart d’heure, cette restauratrice et moi, à parcourir l’église et à deviser des fresques gothiques superbes qu’elle abrite, d’une simplicité raffinée, avec à chaque scène un ou deux de ces visages gothiques dont le marquisat de Saluces à son apogée s’était comme fait une spécialité, des visages si purs et si délicats que je me dis toujours en les voyant que ce sont les plus belles images de femmes possibles, et que Botticelli a dû les connaître et s’en inspirer.
C’était le même esprit courtois, dans une version plus simple et plus naïve, qu’exalte le splendide cycle chevaleresque de la grande salle du Castello della Manta tout proche.
On y trouve aussi de raffinées fresques grotesques, comme dans le grand salon dudit château, et de très beaux autels Renaissance dont l’exubérance décorative, loin de choquer, semble incarner symboliquement le somptueux jaillissement végétal si frappant dans les admirables collines d’alentour.
Cette ouverture inopinée était une sorte de miracle, mais si naturel, si spontané qu’il n’avait rien d’étonnant, comblant à la perfection, au juste moment, al momento giusto aurait dit mon ami Renzulli, un vide qui devait l’être.
À mon départ, le cerisier, les oiseaux et les abeilles parlaient encore de la vie, de la mort, de Bernadette et de cette sorte d’éternité qu’est la continuité de l’univers.
Nous l’oublions trop souvent : de peur et de joie indissolublement mêlées, la vraie vie tremble.

Six semaines après, je suis revenu faire des photos, non pour recréer le miracle, mais pour témoigner qu’il avait eu lieu, et ne demandait qu’à renaître le jour venu.

mardi 7 juin 2011

LA VÉRITÉ SUR L’AFFAIRE DSK : MES SOURCES


Voici donc la photo de l’ensemble du plafond gothique où figure la légende de DSK. Plafond que j’ai découvert par la grâce de l’un de ces petits événements qui nous font douter de l’existence réelle de ce que nous nous obstinons contre toute évidence à appeler hasard.
Jugez-en. Je fréquente depuis des années la délicieuse petite ville piémontaise où se trouve ledit plafond, dont j’ignorais l’existence jusqu’à ma dernière visite, quelques jours après l’arrestation du patron du FMI. Et pour cause, le palazzo communale dans la grande salle de laquelle il se trouve était fermé au public depuis des décennies.
En en admirant une fois de plus la superbe façade, j’ai réalisé que la porte était ouverte. Le palazzo venait d’être (très mal) restauré, et bien qu’il ne fût pas ouvert à la visite, la gardienne des lieux, sans doute émue par ma fervente curiosité, m’autorisa à emprunter les degrés d’un escalier monumental qui me conduisit tout droit au plafond en question. Intrigué par les saynètes quelque peu noyées dans l’ombre, j’en ai pris de nombreuses photographies.
De retour chez moi, un examen plus attentif m’a permis de constater que l’affaire DSK ne datait pas d’hier, et d’en démêler le redoutable écheveau au bénéfice des internautes assez avisés pour fréquenter le globe de l’homme moyen.
Mais devant pareille coïncidence, qui pourrait encore croire au hasard ? Enfoncé, le Da Vinci Code !

Afin d’éviter tout problème de droit à l’image, et pour augmenter le mystère planant autour de cette sulfureuse enquête, la partie de la photo où figurait une personne n’ayant aucun rapport avec mes investigations a été minutieusement floutée…

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Le plafond du XVe siècle, Palazzo Communale

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