JPEG - 185.2 ko
La mémoire des nuages © Sagault 2010

N’en déplaise aux zélateurs du présent absolu, qui ne sont que les adorateurs du néant, puisqu’à proprement parler le présent n’existe pas, la mémoire est une bien belle chose.
Et qui, si nous nous en servions davantage, nous serait bien utile.
À nos gouvernant et à leurs gouvernés, je soumets donc cette sentence de Kurt von Hammerstein, chef d’état-major de la Reichswehr au début des annnées trente et antinazi de la première heure.
« La peur n’est pas une vision du monde. »
Citation extraite du remarquable essai historique de Hans-Magnus Enzensberger, "Hammerstein ou l’intransigeance", Gallimard, dont je ne saurais trop recommander l’instructive lecture à tous ceux qui pensent que l’adaptation tous azimuts aux "nécessités" de l’heure est le fin du fin des comportements humains.
Dans un autre registre, mais non moins mémoriel, on peut trouver chez Gros Textes un petit livre d’une poignante douceur et d’une belle profondeur, celle de notre vie quotidienne et de son insertion dans ce qu’on appelle l’éternité. J’ai beaucoup aimé "Le petit marin et autres tombeaux", de Jean-François Dubois.
Quant aux deux livres publiés ce printemps par Jean Klépal et moi : RIEN et presque rien, je m’aperçois que je ne les ai même pas annoncés sur mon petit globe…
Ce sera pour la prochaine fois !

Je ne reviendrai pas aujourd’hui sur l’affaire Bettencourt-Woerth. Elle ne fait que commencer, et il y aurait trop à dire sur cet impitoyable révélateur de la gangrène morale d’un système à bout de souffle, dont les pathétiques tentatives de survie cumulent comme jamais le ridicule et l’horreur.
J’ai plutôt envie de parler de mon grand-père paternel.
Il était l’un des dix enfants d’un petit médecin de campagne du Finistère.
Je me souviens très bien de Grand-Père. J’adorais Émile et sa femme Angélina, dite Lina, parce qu’ils avaient à mes yeux cette mystérieuse étrangeté des gens âgés qui impressionne tant les très jeunes enfants. Leur âge même en faisait des êtres fabuleux, presque surhumains.
La violente odeur de chien, digne d’une fauverie, qui empuantissait à tel point l’escalier de l’immeuble parisien où ils habitaient que je l’ai encore dans les narines soixante ans après, je la reniflais presque avec extase parce que je savais que cette traversée malodorante conduisait à leur appartement chaleureux, rempli de petites choses attirantes et biscornues, et aux parfums délicieusement surannés, évocateurs d’un passé fabuleux tout imprégné d’eau de Cologne et de fleur d’oranger, qu’exhalaient la barbe de Grand-Père et les joues poudrées de Mamie.
Un appartement souvent peuplé de leurs amis qui venaient avec une régularité d’horloge, chaque semaine, jouer au bridge et deviser dans un délicieux climat de tranquille gaieté, avant la dégustation rituelle à l’heure du thé de la sublime tropézienne rapportée par Grand-Père de la pâtisserie d’en bas, au coin de la rue du Général Delestraint, course dans laquelle il m’arrivait de l’accompagner, non sans quelque espoir de délices supplémentaires.
Car Grand-Père, malgré ses moyens limités, était un grand dispensateur de friandises en tout genre ; il avait toujours quelque chose à sortir de ses poches, et c’étaient très souvent des bonbons que je n’ai plus jamais revus, des quartiers de clémentines réunis dans un sachet pour imiter le fruit, dont la seule rondeur appétissante faisait d’autant plus saliver que, plus encore que les oranges, les clémentines étaient alors un rare festin, que son prix réservait aux fêtes comme Noël ou la Saint Nicolas.
À ma demande, il sortait aussi de la poche de son gilet sa vieille montre en or pour la faire tictaquer à mon oreille au bout de sa courte chaîne. C’était le seul luxe qu’il eût conservé, car, associé depuis peu à son frère dans une affaire d’import-export de joaillerie avec le Brésil, il s’était fait escroquer par lui au début de la grande crise.
Ruiné avant même d’avoir fait fortune par le krach de 1929, Grand-Père a donc tranquillement, sans jamais se plaindre, par petits bouts payé ses dettes jusqu’à sa mort en 1954. Des amis fortunés l’avaient embauché comme comptable.
Il avait emprunté à son meilleur ami, mon grand-père maternel, et à la belle-mère de celui-ci, une partie des fonds qu’il avait mis dans l’affaire de son frère. Nous avons encore de lui les lettres désespérées qu’il a écrit à ses chers créanciers, qui ne lui en ont jamais voulu et qu’il a remboursés de son mieux. Ces gens-là s’aimaient vraiment.
Grand-Père était un homme dépourvu de toute prétention, pauvre d’ambition et riche de chaleur humaine, généreux et plein d’humour. D’une parfaite simplicité, il avait au plus haut point cette classe qui manque si cruellement aux "élites" actuelles.
Je ne sais pas s’il avait "réussi", mais il était en lui-même une réussite.
Il ne s’appelait ni Bettencourt, ni Woerth, et je suis fier de lui.