Je n’aime pas les commémorations. Mais je crois au souvenir et à la force vitale de la mémoire. Je célèbre ici Bernadette, et je lui offre comme à vous un texte qui me la rappelle, qui me nous rappelle, un de ces petits bijoux de textes qui font du 18e siècle moins l’époque des Lumières passablement ténébreuses de la "déesse Raison" que celle du plus profond badinage, d’une pensée dont l’élégance désinvolte dévoile avec une exquise politesse les ressorts de l’âme humaine, des plus noirs aux plus touchants, allant au fond sans jamais se donner l’air d’y toucher.
Époque où tout se dansait en musique, même les funérailles ; ce pourquoi j’ajoute au bouquet de la bergère les deux premiers mouvements du sobre et émouvant Concerto funèbre de ce Vivaldi si longtemps stupidement méprisé par des connaisseurs ignares, et que Bernadette chérissait autant que Lou Reed.
La vie continue, et c’est très bien ainsi.


PDF - 1.5 Mo
Louis François Marie Bellin de la Libordière, La bergère, in Voyage dans le boudoir de Pauline, Paris An IX (1800)


MPEG4 Audio - 1.7 Mo
MPEG4 Audio - 3.4 Mo


TOMBEAU DE BERNADETTE

Combien de temps doit durer le deuil ?
Pas l’extérieur, pas l’officiel.
L’intérieur, celui qu’on ne peut pas partager bien que chacun de nous tôt ou tard en fasse pour soi seul l’expérience. Parce que chacun de nous en fait tôt ou tard l’expérience.
Deux ans et demi, le temps qu’il m’a fallu pour faire le tombeau de Bernadette, et graver dans la pierre son absence – ce silence plus présent que toute parole.
Une sorte de cairn où se rencontrent les cailloux-cœurs de notre amie Debbie, les fragments colorés des perles de verre que crée à Venise mon amie Muriel, le mortier d’Éric et la gravure de Thierry, pour enchâsser la photo d’elle que Bernadette voulait voir sur sa tombe, et quelques-uns des coquillages qu’elle aimait ramasser.
Beaucoup de ce qu’elle aimait, la terre, la mer, la montagne et le grand ciel de l’Ubaye, les bijoux, la photo, beaucoup de ceux qu’elle aimait sont ainsi réunis autour d’elle, et l’écoutent parler sans un mot du silence.
Le silence n’est pas une fin, mais un commencement.
Le silence est une faim, le silence est une soif.
Le silence crée ce vide fécond qui appelle la vie et qu’elle vient remplir.
Car l’absence est une présence. Une forme aigue, parfois insupportable, parfois exaltante, de présence.
Je le lui avais écrit il y a longtemps : Tu es là même quand tu n’es pas là.
Son sourire un peu moqueur disait qu’elle n’y croyait qu’à moitié.
C’est pourtant vrai.