LE REGARD DU POULPE est un roman policier inédit. Il a reçu le prix ART-PHARE 1991, a été refusé par rien moins que 18 éditeurs, et je l’ai refusé à deux autres. Pour la petite histoire, le Poulpe du titre n’est pas emprunté à la collection éponyme, le détective nommé Le Poulpe n’étant venu au jour qu’en 1995…
Ce polar un tantinet déjanté, écrit à la fin des années 80, me semble plus que jamais d’actualité, notamment quand je pense aux pantins qui nous tiennent lieu d’hommes politiques. Mais comme je ne suis tout de même pas prophète, il vous permettra de retrouver, tant à Paris qu’à Venise, un monde où l’on n’avait pas encore de portable greffé dans la… poche, où l’on ne surfait que sur les vagues de l’onde amère chère au père putatif de l’Iliade, et où l’on n’était même pas connecté, tout au plus, et encore, branché…
Vous verrez, c’est reposant !
Je vous en offre le premier chapitre, en cadeau de Noël. Si vous voulez lire la suite, il vous en coûtera la somme astronomique indiquée ci-après…


Prix en € 3.00




1


LE JOUR DU TARTARE



Je ne suis pas bagarreur, mais il ne faut pas trop me chatouiller. Étant donné ce qu’ils m’avaient fait, j’aurais avalé un tank. Bon, j’ai vu assez de films noirs pour pouvoir tenir correctement ma partie dans un polar ; j’ai bouclé mon Burberry’s comme Bayard rabaissait le heaume de son casque, je me suis planté devant son banc les pieds écartés et les mains dans les poches, et j’ai lancé : Écoute, mon pote, assez rigolé. Tu vas me dire pourquoi tu me suis depuis ce midi !
Le gars n’a pas bronché. Un amateur, un cave, qui faisait l’autruche. J’ai poussé mon avantage : Entre nous, tu t’y prends comme un manche...
Sa feinte indifférence m’agaçait. D’un revers de main, j’ai fait voler son chapeau. Il regardait quelque chose, très loin. Trop loin pour mon goût. Je l’ai pris par l’épaule en ricanant : On n’est pas dans un film, mec. Arrête de faire le mort, ou je te refroidis pour de bon !
Et il m’est tombé dans les bras. C’était la mode, aujourd’hui. Mais lui, je m’en serais bien passé.
Sa joue contre la mienne était froide et piquante. Derrière moi, une voix chevrotante a dit : Vous n’auriez pas dû le toucher. Il pouvait tenir encore un bon moment comme ça. Et puis à quoi ça sert de crier contre les morts ?
La petite vieille - celle-là même qui m’avait ce matin-là flatteusement traité de jeune homme - a pris le bras gauche du mort entre ses mitaines noires d’où sortaient, comme de fines pattes d’araignées, des doigts en os poli couleur ivoire. Tournant vers moi des yeux un peu usés mais encore très clairs, elle a ajouté : Aidez-moi, nous allons le caler ; ça n’a pas beaucoup d’équilibre, un mort.
Je la regardais, paralysé : il n’y avait pas que le mort qui ne tenait pas debout, dans cette histoire...
En un éclair, j’ai revu le film presque anodin des « événements » de cette matinée. Ce n’était peut-être pas le moment, mais le flashback s’imposait, si je ne voulais pas, comme on dit quand on parle de choses qu’on ne connaît pas, sombrer dans la folie...
Moi, j’avais plutôt l’impression que j’allais péter les plombs.
Pourtant, il ne s’était rien passé de si extraordinaire...

J’avais repoussé le tartare.
Ça, je m’en souvenais. Ça a l’air idiot, mais pour moi, c’était là que tout avait commencé.
Même si ça couvait depuis longtemps.
J’ai donc repoussé le tartare.
J’avais tout à coup toutes sortes de choses à dire sur ce qui n’allait pas dans la vie.
Personne ne me regardait. J’ai craché un bout d’os.
Ce tartare avait dû être attendri à la tronçonneuse. Qui y avait laissé des dents...
J’ai rebouché le ketch-up. À l’intérieur, il était figé. À l’extérieur, le bocal était poisseux. Comme moi, ai-je pensé : glacé à l’intérieur, tout sucre au-dehors. Aimable et mort. _ Mais ma décision était prise.
Je n’irais pas en cours aujourd’hui. Peut-être à cause du tartare.
Le restaurant était plein. Un épais brouillard sonore flottait, qui m’a obligé à répéter trois fois ma commande.
On m’a apporté deux mousses au chocolat. Une pour la serveuse, une pour la patronne. J’ai failli renvoyer l’une et l’autre, mais je ne résiste pas au chocolat.
Le café était amer, comme de juste. Ça collait parfaitement à l’humeur du jour.
Sécher les cours aurait dû me rendre heureux ; eh bien non, ça me tordait les tripes !
Le type d’à côté a payé et est parti sans dire au revoir. Il ne m’avait pas non plus dit bonjour... Pas une fois ce type n’avait regardé de mon côté.
Moi au moins, ai-je pensé, je l’ai regardé du coin de l’œil. Il avait une sale gueule et mangeait beaucoup de pain.
À quoi servent des types comme ça ? me suis-je demandé tout haut en allumant un cigare, et en réalisant dès la première bouffée que mon après-midi s’étalait devant moi comme une plage vide.
Je n’irais plus en cours, plus jamais.
Le zinc cliquetait sous les verres et les tasses comme une machine à sous. Insupportable.
J’ai fignolé quelques ronds de fumée pour meubler la solitude de cette foule, de beaux ronds, explicites comme des bouées de sauvetage. Personne n’a réagi.
Peut-être, si j’avais agité des billets...
Pourtant, il y avait quelque chose dans l’air. Il avait suffi que je me décide à quitter le monde clos du lycée pour que tout semble changer autour de moi : par exemple, ce type au comptoir qui me regardait trop souvent, d’un air faussement détaché, entre ses gorgées de café - comme par hasard, lui aussi en était au café... Ça paraissait clair, ce type me suivait ; mais pourquoi ?
Pour les ronds de fumée, peut-être ? J’ai quand même mis quarante-deux ans avant d’arriver à faire des ronds de fumée... _ Et plus personne ne sait les faire. Plus personne n’ose prendre le temps. Pas rentable, le rond de fumée...
Les signes ne trompent pas : la civilisation recule.
Ce tartare, par exemple ! Attila lui-même y aurait faussé son dentier.
Comment sais-tu que ce type te suit ? m’a brusquement demandé ma raison. Une petite voix aigue que je connais bien a aussitôt répondu.
Depuis que tu es sorti de chez toi, j’ai cette impression horriblement désagréable d’un regard qui te chatouille le dos, juste entre les deux omoplates, qui écarte peu à peu les tissus de tes vêtements, qui pénètre ton intimité comme le couteau entre dans le beurre, qui se promène à l’intérieur de toi, et qui va finir par tomber sur moi !...
Tu fantasmes, ai-je grincé à l’adresse de la petite voix fluette et perçante, la voix de ma maîtresse abusive, la peur. La seule maîtresse qui ne m’ait jamais lâché.
Si tu ne me crois pas, tu n’as qu’à vérifier... a-t-elle renchéri.
Comme d’habitude, elle était si sûre d’elle que je n’étais plus du tout sûr de moi.

D’un seul élan, j’ai écrasé mon mégot et me suis levé avec une détermination féroce.
L’homme du comptoir, non content de se lever en même temps que moi, a éprouvé le besoin de faire celui qui n’a l’air de rien.
Tout juste s’il ne s’est pas mis à siffloter.
J’ai toisé mon suiveur au passage, et suis sorti sur la terrasse en roulant un peu des hanches, les épaules soudain élargies.
J’avais suivi du coin de l’œil mon suiveur. Celui-ci me tournait ostensiblement le dos. Un dos qui frémissait et flairait dans ma direction comme la truffe d’un chien de chasse...
Je suis allé droit à la boîte aux lettres, et j’ai posté mon certificat médical.
Bon, bien sûr, j’avais peur, comme toujours quand il menace de se passer quelque chose dans la vie routinière du fonctionnaire que je suis ; mais à cet instant où l’enveloppe, échappant à mes doigts tremblants, glissait irrémédiablement dans la fente, une étrange exaltation humectait mes paumes et redressait ma taille : après tout ce temps perdu, la vie commençait.

J’ai marché, un peu au hasard. La tête qu’allaient faire mes élèves ! Je ne manquais jamais. Je me suis senti léger. Dix ans que j’hésitais à partir...
Je sautillais en marchant : dix ans d’hésitations qui tombent, huit tonnes de moins sur les épaules... Cinquante kilos par élève - j’avais beaucoup de filles, bien roulées d’ailleurs - multipliés par cent soixante élèves : pour porter cette jeunesse sous motivée, il aurait fallu des dockers !
Trente mètres derrière moi, le type du comptoir marchait comme au hasard. D’être sûr que j’étais suivi m’a fait presque plaisir. Si je n’avais pas quitté l’enseignement plus tôt, c’était sans doute, si on peut dire, rapport à la solitude...
Autour de moi, les feuilles tombaient, la vie était rousse comme Sonia, élève de 1ère A. J’ai eu envie de pleurer. J’aime bien les rousses.
Et bête comme elle, ai-je souri. Je n’ai rien contre la bêtise, pourvu qu’elle soit baisable. Baisables, Sonia et la vie l’étaient, mais ni l’une ni l’autre ne se laissaient baiser.
J’ai tourné dans la rue des Entrepreneurs, et le coin du square est apparu.
Peut-être que je n’ai pas vraiment essayé, me suis-je dit habilement, histoire de ménager l’avenir.
Une main s’est posée sur mon épaule.

Incroyable ! me disais-je en remontant l’allée du square Saint-Lambert. Un contrôle d’identité, en plein jour ! Est-ce que j’ai une tête de terroriste ?
Deux flics, même pas désagréables. Contrôle de routine... s’étaient-ils excusés. Vous savez ce que c’est...
J’avais répondu : Non, je ne sais pas ce que c’est, et m’étais tout de suite senti mieux d’avoir ainsi flatteusement retouché l’image de moi que je garde à l’œil dans mon miroir intérieur.
Ils avaient survolé mes papiers, me les avaient rendus, et s’étaient éloignés. Le plus grand des deux causait avec son talkie-walkie. L’autre avait un rire désagréable, comme quelqu’un qui vient de faire une bonne farce. Des jeunes, bruns, tronches de bons élèves, qui se ressemblaient comme deux matraques.
D’ailleurs, tous les flics se ressemblent. Je me suis dit : Feraient mieux de faire leur boulot en courant après les délinquants !
J’ai réalisé que je n’avais eu aucune envie de leur dire que j’étais suivi, et j’ai débouché sur les acacias qui encadraient la pelouse et le jet d’eau.
Il faisait beau.

Assis sur mon banc préféré, je m’attardais à dévisager les dernières lueurs de l’automne, les dernières fleurs de l’automne ; le jet d’eau était encore en action et à l’air déjà frais de septembre il ajoutait la fraîcheur plus secrète d’une source cachée sous bois.
Je ne voyais plus du tout mon suiveur, preuve qu’il était là.
Je n’ai pas cherché à le repérer : de toute façon, je le sentais.
J’ai toujours été très intuitif, me suis-je dit avec une certaine satisfaction. Mais depuis que j’avais décidé de me fier entièrement à mon intuition, cela prenait des proportions étranges, inquiétantes.
Et juste ici maintenant, quelque chose clochait, j’en étais sûr.
Ce suiveur invisible, pourquoi me suivait-il, moi ? D’un côté, ça me flattait : on ne m’avait jamais suivi ; et moi-même, j’avais peu suivi, honteusement, si timidement que les gens - les femmes ! - ne s’en rendaient même pas compte ou me prenaient pour un obsédé.
Pourquoi moi, Michel Siffroux ? Je veux savoir à quoi il ressemble, ai-je conclu.
Sur chaque banc, deux ou trois petits vieux se laissaient dorer par les nuages. On aurait dit des moineaux, serrés les uns contre les autres. Ils faisaient moins de bruit que des moineaux, mais n’en pensaient pas moins. Dans tout le square, nous n’étions que deux à avoir moins de soixante ans : l’autre et moi. Pour l’heure, l’autre aussi était assis sur un banc, histoire de faire comme tout le monde...
L’air innocent. Trop pour un pro.

Les corbeaux ont croassé quand je me suis levé, mais je n’étais tout de même pas parano au point de croire que c’était pour moi. Je suis passé devant l’autre, exprès. Comme je le fixais, il a levé la tête et m’a offert un regard débordant d’innocence. Mon pauvre chou, ai-je pensé, te donne pas tout ce mal...
Un des corbeaux nous a survolé, la tête penchée pour mieux nous voir.
J’ai continué ma marche. Au hasard. J’ai gloussé : je sais d’expérience qu’il n’y a pas de hasard, que le hasard est une invention humaine, plus précisément masculine, pour ne pas assumer la responsabilité de ses actes, ou pour ne pas admettre qu’ils nous échappent complètement.
Un merle à bec noir en vue, chef ! Qu’est-ce qu’on fait ? ai-je dit tout haut. Un mutant, sans doute : jamais vu de merle à bec noir...
Le balayeur du square aussi était noir, mais ça, j’en avais déjà vu. On aurait dit un Michael Jackson qui aurait pu se permettre d’avoir cinquante ans. Son balai était peint en rouge comme une voiture de pompiers, et ses cheveux frisés encore très noirs s’auréolaient de fils d’argent du plus bel effet. Il balayait comme d’autres dansent, et on l’entendait distinctement fredonner dans sa tête, mais ça n’avait pas l’air de lui faire plus plaisir que ça.
D’une pichenette, j’ai envoyé le moignon de mon cigare vers la corbeille à papiers qui s’évasait au coin du massif à côté de la sortie, et l’ai ratée comme d’habitude.
J’ai vérifié que personne ne m’avait vu, j’ai ramassé le mégot, l’ai jeté rageusement à bout portant au fond de la corbeille, puis me suis éloigné sans jeter un regard derrière moi.
L’autre était encore sur son banc. Un très léger filet de fumée bleue sortait de la poubelle.

À suivre...