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Quasi niente à l’Alliance Française
ENTRÉE À VENISE


On arrive à Venise comme, après tous les méandres de l’insomnie, on finit par descendre sur la plage d’un songe.
On vole vers Venise comme à un rendez-vous d’amour. La hâte du désir fait compter les minutes lentes. On désespère de toucher au bonheur. La ville ne paraît pas. Rien ne l’annonce. On la cherche au Levant. On s’attend à en voir quelque signe, et sur le ciel flotter les pavillons de la chimère. L’horizon, où elle se dérobe, est un infini muet, miroitant et désert. Parfois, on a cru découvrir une tour, un clocher sur la plaine marine ; mais on doute du mirage salin. Est-ce la mer ? est-ce la terre ferme ? ou plutôt, quel mélange fluide, quel transparent accord des deux pâtes sur la palette ?
Tout est ciel. C’est le ciel immense des salines, une vasque de rose et d’azur tendre, un océan de nacre, qu’irise, çà et là, quelque perle de nuage. On appelle la mer, et on l’a au-dessus de soi, ce firmament tranquille. Puis, le crépuscule rougit. Une tache de sang coule sur la voûte et s’étend vers la terre. Venise n’apparaît toujours pas. Elle est là-bas, pourtant, dans l’ombre lucide, d’un violet si délicat et si languissant qu’on penne au sourire de la volupté douloureuse.

André Suarès, Voyage du Condottiere

PRESQUE RIEN
les couleurs de la lumière


Idéalement, peindre à l’aquarelle, c’est marier l’eau, l’air, la terre et le feu, peindre, à travers la lumière, les quatre éléments émergeant de la nuit du néant. Pour faire voir le cinquième, qui est l’invisible.
C’est pourquoi peindre à l’aquarelle, c’est pour moi chercher à faire percevoir tout avec presque rien, à travers les infinies variations des couleurs de la lumière.
Je crois qu’avec l’aquarelle, il ne s’agit pas de peindre la lumière des couleurs, mais de découvrir les couleurs de la lumière, d’où l’importance du gris et de ses métamorphoses. Ce qui compte dans une aquarelle, ce n’est pas la couleur, mais ce que la lumière en fait, tout comme dans un vitrail. L’aquarelle réussie, baignant dans la lumière intérieure du papier, rayonne. Ainsi pouvons-nous tenter d’évoquer l’essence du paysage, séjour de nos âmes.

GRIS
Le ciel gris clair, si fréquent à Venise, et qui explique en partie le goût des vénitiens pour la couleur. Un gris lumineux et neutre, une absence de couleur qui fait mieux ressortir toutes les couleurs, à commencer par les tonalités infiniment variées de l’ocre des briques et des tuiles.
Dans cet écrin gris, Venise se dresse immobile, suspendue dans le temps et l’espace, et son silence fait irrésistiblement penser au silence éternel de ces espaces infinis si bien mis en scène par Pascal…
En me levant ce matin et en allant aux fenêtres qui donnent sur le campo San Silvestro, absolument désert à cet instant, sans même un pigeon, j’ai vécu le bref éblouissement d’un de ces moments d’éternité après quoi nous courons en vain et qui ne viennent à notre rencontre que quand nous ne les attendions plus.
Ce sont ces moments-là que depuis le début je tente de peindre, quelle que soit la manière ou la technique.


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Affiche Quasi niente à Venise
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Casino Venier, Alliance française de Venise