GÉNIE
Si nous mettions à améliorer la vie sur cette planète autant d’énergie et de génie que nous en gaspillons à créer des gadgets aussi inutiles que nuisibles, je n’aurais aucune inquiétude sur l’avenir du genre humain. Mais tant que le portable, le 4x4 et la Kalachnikov seront l’expression la plus aboutie de nos rêves de bonheur, et n’en déplaise aux autruches qui me répètent niaisement à tout bout de champ qu’ya pas d’souci, je continuerai à m’en faire…

ILLUSION
La pire des illusions : vouloir ne plus en avoir.

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Pourquoi voler par un matin si calme ? aquarelle, 18x26 cm © Sagault 2010

Y A PAS D’SOUCI,

plus congrûment rebaptisé

LA VIE EN ROSE

D’habitude, je fais attention. Quand j’ouvre les volets du salon, je fais attention. Dehors, juste devant la fenêtre, trône César, le plus vieux et le plus gros de mes rosiers. Chaque été, il met à la fenêtre un prodigieux bouquet de roses, une espèce de miracle floral dont je tire une fierté d’autant plus stupide que ce n’est même pas moi qui l’ai planté.
Ce matin-là d’octobre, j’ai ouvert un peu brutalement le volet. Personne n’arrive à faire attention tout le temps. Coincé entre le bas du volet et le rebord de l’appui de fenêtre, le dernier rameau automnal, qui portait un très beau bourgeon verni, d’un vert éclatant, ciré et lustré comme un parquet bourgeois sous Louis-Philippe, que je couvais depuis son apparition, espérant encore le voir fleurir, a plié, puis cassé.
Je n’ai même pas eu besoin du sécateur pour le retirer.
Dans ces cas-là, je culpabilise. J’avais beau savoir qu’on était fin octobre, que le gel empêcherait certainement ce bourgeon tardif d’accoucher de l’ultime rose de l’année et le tuerait aussi sûrement que je venais de le faire, je me sentais responsable d’une sorte de rosicide.
Sinon, pourquoi l’aurais-je mis dans un verre à moutarde avec un peu d’eau sur la table de la cuisine ?
Je faisais ainsi semblant de croire que ce malheureux bourgeon fauché à la fleur de l’âge allait survivre à la mort que je lui avais infligée.
Il n’a pas survécu, car la foi des autres ne soulève jamais notre montagne.
Plein de remords, je ne l’ai pas jeté, et la tige est restée dans son verre, portant bien haut le bourgeon de plus en plus desséché, de plus en plus racorni, qui avait peu à peu troqué sa brillante robe vert vernissé contre une peau gris poussière toute craquelée.
L’une après l’autre, les tiges secondaires sont tombées avec leurs feuilles flétries, que j’ai brûlées.
Je ne changeais même plus l’eau, mais n’arrivais pas à abandonner ma victime : j’aurais eu l’impression de la tuer une seconde fois.
Je ne sais quel instinct venu du fond des âges me poussait à la mettre au soleil tous les jours vers midi.
Puis le bourgeon est tombé.
Restait la tige, toute esseulée, toute nue, brun rougeâtre et vert pâle.

Ici, je m’arrête un instant d’écrire ; regardant par la fenêtre de ma chambre le poirier ensoleillé où furète et picore une mésange charbonnière, j’entends tout à coup dans le silence les tic-tac disjoints des deux horloges qui m’entourent, et sur la basse continue desquels vient se poser la mélodie simplette des pépiements du petit oiseau affairé.
Je prends un peu mon temps, et le vôtre, avec l’impression que c’est en vérité le temps qui se prend, moment rare et fugitif, à ne rater sous aucun prétexte.

Revenons à nos bourgeons. La tige aussi a pris son temps.
Un beau matin de décembre, la regardant distraitement comme à l’accoutumée, et me demandant une fois de plus quand j’allais me décider à la jeter, j’ai tout à coup – mais une merlette grise ébouriffée par le froid se pose un instant sous mon nez, comme pour différer encore le dénouement de cette histoire –, j’ai, disais-je, tout à coup vu poindre l’amorce vert tendre d’un minuscule bourgeon.

Dans le poirier, le merle a succédé à la merlette. Il n’a pas comme elle doublé de volume, dont je déduis qu’il tire avantage, par temps froid, dès qu’apparaît le soleil, de son absorbante livrée noire, qui lui évite d’avoir à pratiquer une sorte d’obésité emplumée.

Stupéfait, je me suis penché sur le rameau pour l’examiner de près. D’autres menus points verts signalaient la reprise d’une activité que j’aurais décorée du nom de résurrection si sa présence même n’avait signifié que contre toute attente le tenace végétal était resté en vie.
Depuis, chaque jour, je regarde pousser l’insubmersible brindille, et suis chaque jour davantage interloqué par cette tige sans racine visible d’où jaillissent, tâtonnantes et irrésistibles, de petites pousses dont l’une aujourd’hui, chrysalide devenant papillon, a commencé de se déployer en feuille.
Vous allez rire, je me demande maintenant si demain elle ne va pas s’envoler.

Je sais, ça s’appelle une bouture, et ce phénomène n’est pas nouveau.
Je n’en remercie pas moins ce petit rameau, non seulement parce qu’il m’a consolé de mon erreur en me prouvant qu’elle n’était pas irréparable, mais parce que je vois dans cette modeste odyssée végétale la plus belle illustration, parce que la plus simple et la plus naturelle, de cette sentence de Guillaume d’Orange qui m’est une seconde devise : « Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer ».
La première ? « De tout faire miel ».

Sans penser qu’il faille obligatoirement prendre au pied de la lettre le charmant texte du chevalier de Boufflers que voici, je lui trouve une plaisante fraîcheur d’âme et me dis qu’au temps de la mondialisation mortifère, il y a dans cette sagesse un peu casanière quelque modeste leçon à glaner, même si cet appel au calme relève aujourd’hui du vœu pieux…

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Heureux qui dans son champ