Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

0 | 15 | 30 | 45 | 60 | 75 | 90 | 105 | 120 | 135

samedi 15 mars 2014

UBAYE, VALLÉE OUVERTE

Debbie Robertson et moi-même, nous présenterons mardi 18 mars 2014 à 18 h, à la Médiathèque de Barcelonnette, "UBAYE, VALLÉE OUVERTE", un livre bilingue qui réunit quelques-uns des textes que lnous a inspirés la Vallée, traduits par nos soins dans nos langues respectives, et accompagnés de 20 des aquarelles à travers lesquelles j’évoque ma vision des atmosphères de montagne.
Pour en savoir plus et peut-être nous accompagner dans nos promenades autour de cette Ubaye si justement nommée "La" Vallée :

Annonce et bulletin de commande UBAYE, VALLÉE OUVERTE

dimanche 2 février 2014

LA JOIE DE GOLCONDE

VIVRE LA PEINTURE, proclamais-je dans ma dernière intervention sur ce blog.
S’il est quelqu’un qui vit la peinture au sens où je l’entends, c’est bien mon ami Renzulli, qui fut aussi mon maître quand je décidai il y a 23 ans de vivre la peinture (ne pas confondre avec « vivre de la peinture », même si ces deux recherches ne sont pas forcément incompatibles).

Le hasard, c’est ce qui devait arriver…
Les beaux hasards vénitiens ont encore fait jouer leurs délicats ressorts secrets pour faire advenir les rencontres d’autant plus imprévues qu’espérées, et souvent en vain, qui font de cette ville entremetteuse la plus ensorcelante des dispensatrices de coups de foudre…
C’est donc à Venise que, lisant un des deux volumes d’écrits d’André Suarès récemment publiés par la collection Bouquins, j’ai vu venir à ma rencontre un texte inédit, écrit à Venise en juillet 1909, et qui m’a d’autant plus frappé que j’avais vu la veille dans l’antro de Franco Renzulli le tableau qu’il venait d’achever, une merveille à laquelle la photo, hélas ou plutôt heureusement, ne rend pas pleinement justice.
En somme, et pour utiliser le jargon à la mode, en une sorte de prophétie auto-réalisatrice, Suarès parlait de la peinture de Franco avant que Franco la peigne…
Voici donc le texte et la photo, en hommage à ces deux artistes qui me sont chers, et pour le très grand plaisir de les partager avec vous !

André Suarès, La joie de Golconde, Venezia, II, XXII

« Et voici poindre, là-bas, au bout de la ruelle sombre, une promesse d’or, un amas de trésors au plus loin d’un couloir, dans une cave, sous le jour d’un soupirail. La gondole se dirige sur le feu jaune de l’occident, dans un halo rouge, la lumière du soir. (…) Un immense désir me pousse de toucher à la fortune du couchant, de brasser les sequins et les rubis de la lumière. (…) à l’issue d’un long canal plein d’encre, la gondole noire s’alluma d’un seul trait à l’incendie du couchant, comme elle virait, dans une courbe silencieuse, sur le miroir incandescent de la Zuecca. (…) Et je me laisse porter, les yeux éblouis, sur la mer étincelante, la plaine aux moissons de pierres pulvérisées, qui va de Saint-Georges au Lido.
S’il est une ivresse des regards, l’illumination enivre mes prunelles. Je ne sais si je vois mon rêve, ou si je rêve ce que je vois. Comme un plongeur sous la cloche de l’océan, je suis immergé dans la clarté éblouissante. Au plein de ce doux incendie, je suis comme une paille dans une mine d’or fluide. Le brasier du ciel et les tisons des trois horizons coiffent d’une coupole d’incarnat la fournaise liquide où bouillonne le sang de la mer. Pensée de feu splendide ; je brûle avec fraîcheur dans les flammes de la lumière. À cette joie sublime de l’éblouissement, j’élève, dans la joie, des mains impériales, que la même pourpre du ciel illumine. J’entends monter et grandir le murmure d’une bénédiction, comme la fumée d’un encens qui bout. Je rayonne, je participe à ce triomphe. »

JPEG

lundi 6 janvier 2014

VIVRE LA PEINTURE

Le hasard fait bien les choses : c’est le 6 janvier que je me décide enfin à apporter ma contribution à l’épiphanie du regard sur la peinture et plus généralement sur l’art proposée le 17 décembre par Jean Klépal sur son blog, « Épistoles improbables » sous le titre « REGARDER LA PEINTURE », à la suite de notre intervention au Musée-Muséum de Gap autour de la « lecture d’œuvre ».
J’éprouve le besoin de rappeler que le mot « Épiphanie » est d’origine grecque. Epiphaneia signifie « manifestation » ou « apparition » du verbe phaïnò, « se manifester, apparaître, être évident ».
À la lumière de cet atelier gapençais hautement jouissif, augmentée par l’éclairage apporté par le texte de l’ami Klépal, je prends davantage conscience de ce que je recherche dans l’art, et tout particulièrement dans la peinture, en tant que spectateur et acteur. Je vais donc parler ici en toute subjectivité…
Vous trouverez à la fin le commentaire de Jean sur le présent texte.

Le jour où Séolane rejoignit les étoiles, aquarelle, 46x61 cm, 2013 {JPEG}
Le jour où Séolane rejoignit les étoiles, aquarelle, 46x61 cm, 2013
Sans bruit, le silence avait décidé de se peindre, aquarelle, 31x41 cm, 2013 {JPEG}
‹Sans bruit, le silence avait décidé de se peindre, aquarelle, 31x41 cm, 2013


<br<

VIVRE LA PEINTURE

Se pose en tout premier lieu, fondatrice, la question de l’enjeu.
Qu’est-ce que j’investis, qu’est-ce que je recherche ? L’art est-il objet de distraction, ou quête de perfection, recherche de l’essentiel ? S’agit-il de revendiquer un statut, de rentabiliser un investissement, ou de dépasser ses propres limites, sa propre imperfection, tout en espérant aider autrui à les dépasser aussi ?
S’il ne s’agit que de s’amuser, il y a des jeux plus amusants ; s’il ne s’agit que de gagner de l’argent, d’acquérir du pouvoir, de la renommée, il y a des voies plus sûres et plus faciles.
Si l’art se proclame divertissement, s’il se veut décoratif ou utilitaire, il ne relève plus pleinement d’une démarche artistique telle que je la conçois.
L’art est incompatible avec le relativisme : si tout se vaut, rien n’a de valeur en soi, tout est interchangeable. Tout peut être objet de spéculation, puisque plus rien n’a de sens qu’en fonction de sa place dans l’échelle mobile absurde de la loi de l’offre et de la demande, elle-même sans cesse artificiellement manipulée en vue d’une perpétuelle et donc illusoire « maximisation » du profit. Il ne s’agit plus de création artistique, mais de création de valeur…
Face à ce règne impie du Quantifiable abstrait, qui littéralement nous désincarne tout en nous coupant de la réalité du monde, l’art pose la primauté absolue, gratuite, universelle et éternelle de la Qualité particulière et concrète, qui crée l’infini à partir du particulier et l’éternité dans l’instant. L’art nous réunit, à nous-mêmes et au monde.
C’est pourquoi il importe aujourd’hui de rappeler qu’il y a bel et bien une universalité du beau. Où qu’elle se trouve et quelque forme qu’elle prenne, partout et en tout temps, dès que nous ouvrons les yeux, nous reconnaissons la beauté. Ce n’est pas ici le lieu de tenter une Esthétique générale, il s’agit juste de rappeler que la beauté véritable, du fait même de son universalité, fait lien par delà toutes les différences.
Universalité dans le temps : Lascaux, l’Égypte des pharaons, la Chine antique, la Grèce classique, le Moyen-Âge, la Renaissance, etc. Si leurs écritures peuvent parfois nous sembler lointaines ou impénétrables, leurs arts peuvent nous toucher encore aujourd’hui, avant même que nous les comprenions. D’entrée, leur beauté nous frappe et nous comble.
Universalité dans l’espace : partout les artistes ont été sensibles aux beautés contemporaines qui leur étaient au départ étrangères et en ont fait leur miel. Voyez, pour ne prendre que ces exemples, aux 17e et 18e siècles, les influences réciproques entre la Chine et l’Occident et l’influence de l’Occident sur le Japon, au 19e l’influence de l’art japonais sur l’Occident.
Qualité implique hiérarchie. Il y a ce que nous regardons et ce que nous contemplons, ce qui est agréable et ce qui enchante, ce qui interroge et ce qui bouleverse, ce qui nous fait plaisir et ce qui nous change. Il ne s’agit pas de se priver du plaisir, mais de ne pas le confondre avec le bonheur. Jouir du plaisir de retrouver ce que l’on connaît et qui réconforte ne doit pas faire obstacle à la joie de découvrir ce qu’on ignorait.
Qualité implique travail. Travail sur son art, travail sur soi, vont de pair. Travail à travers lequel on ne cherche pas le profit, mais au moyen duquel on traque sa vérité. Exigence, intransigeance, probité : suivre sa nécessité intérieure n’est pas toujours une partie de plaisir, la découvrir implique souvent efforts et renoncements – à la facilité, pour commencer !
Ma découverte de l’improvisation s’est ainsi faite sous la merveilleuse, la miraculeuse influence des comédiens québecquois, et de leur mentor, le poète Michel Garneau, réunis « Pour travailler ensemble », dans la Fondation du Théâtre Public, au Festival d’Avignon en 1978.
Au fil de leurs improvisations, étaient apparus en chacun des improvisateurs un « flapin » et un « rageur ». Le « flapin », disait Garneau, c’est ce petit numéro exclusif que chacun de nous a dans sa manche pour se faire aimer. Et qui n’est plus créateur, puisque nous le refaisons, le replaçons sans cesse, comme une marque de fabrique. Le « rageur » c’est cette partie profonde en nous qui ne se contente pas de l’apparence et ne se satisfait pas du succès, qui veut du vrai. C’est cette découverte de soi-même et du monde qu’on n’atteint pas par un savoir, mais à travers un vécu. Le flapin se fait plaisir en jouant la sécurité du connu, le rageur trouve son bonheur à faire apparaître la part d’inconnu en lui et chez autrui. Il se sert de ce qu’il sait faire pour faire ce qu’il ne savait pas faire, ce qu’il ne savait même pas pouvoir être fait. Le flapin fait du surplace, le rageur chemine.
L’enjeu à mes yeux est immense, prométhéen : célébration paradoxale de la gratuité comme richesse la plus profonde, recherche de cette sorte d’humaine et imparfaite perfection qui consiste à transcender l’anecdote pour lui faire rejoindre et représenter l’universel. Il s’agit d’une tentative de présence au monde renouvelée et accrue. L’enjeu, c’est une ré-union,
D’où l’expérience du coup de foudre : au choc miraculeux de la beauté redécouverte répond la naissance du silence.
Face à la beauté retrouvée, le sceau du silence comme reconnaissance. Je découvre et je retrouve, dans le même éblouissement, né en un éclair de la fusion du passé tout entier avec l’entièreté du présent. Reconnaître, c’est renaître.
Je me suis longtemps demandé pourquoi je peins si souvent l’aube. Presque inconsciemment, « involontairement », comme par nécessité. C’est presque l’aube qui se peint, sans me demander mon avis. Cela m’échappe, c’est donc essentiel. Je crois que cela se fait en moi et par moi parce que, chaque matin, je vis l’aube comme une reconnaissance et une renaissance. Chaque matin ouvre une nouvelle fenêtre sur la vie, apporte une nouvelle lumière. À la fois nous remet dans la continuité du passé et le surgissement du présent.
Le présent, c’est le retour du passé et l’irruption du futur. La continuité et la nouveauté.
Chaque matin, retour du vrai présent, est à la fois un matin parmi d’autres et le matin nouveau, celui que nous n’avons pas encore vécu, et qu’il nous incombe de vivre.
Chaque matin est la page blanche suivante du livre de nos vies.
Chaque matin nous appelle à redevenir artiste.
Être artiste, c’est, même inconsciemment, chercher à se dépasser. Chercher à créer, chercher à être, modestement mais fermement, Dieu, en ouvrant notre personne particulière à l’universel dont elle fait partie et qui s’incarne en elle. Exprimer concrètement un ressenti personnel assez fort pour évoquer les valeurs universelles que nous portons en nous.
Pour moi il y a art quand, même si le plaisir, voire l’amusement, sont présents, une recherche vitale est engagée. Je l’ai déjà écrit ailleurs, l’art ne donne pas du plaisir, il crée du bonheur. Il y a art quand on s’oublie.
L’artiste authentique, dans les moments où il tente de créer, est tout entier dans la tentative, il perd littéralement de vue les autres objectifs qui peuvent plus ou moins le motiver par ailleurs (désir de plaire, peur de déplaire, appétit de reconnaissance, appât du gain, recherche de l’originalité, soumission à la mode et aux idées reçues). Il est au service, en toute gratuité, de cet infini en lui qui le dépasse et qu’il reconnaît, et cherche sans cesse à redécouvrir.
Il est commode, et infiniment vulgaire, de confondre création et créativité, et la publicité, qui est le comble de la vulgarité, a tout fait, et pour cause, pour répandre cette assimilation plus qu’abusive, contre nature. La créativité poursuit un but et use de techniques éprouvées, elle imite, décline et sans cesse fait référence, quand ce n’est pas révérence. La créativité séduit, alors que la création émeut, bouleverse.
La création ne cesse de s’inventer, elle ne sait pas où elle va même quand elle sait ce qu’elle veut, elle ne cherche pas à atteindre un objectif, elle vise à incarner un rêve. D’où qu’elle ne se contente pas d’un résultat, mais est quête permanente, va toujours plus loin à la recherche de l’essentiel.
La créativité adore se répéter, la création meurt de se revoir semblable.
La création s’appuie sur les œuvres passées, non pour leur emprunter des recettes toute faites, mais pour se nourrir des expériences qu’elles représentent et poursuivre une réflexion et une quête qui restent sans cesse à reprendre : l’absolu ne peut s’incarner que dans le particulier. Et il n’est jamais conquis, jamais gagné. La beauté ne peut se mettre en boîte, la beauté ne se quantifie pas. On ne peut la décider, ni la stocker, toujours elle échappe à la prise.
L’art ne « sert » à rien, et c’est son « inutilité » même, sa gratuité, qui le rendent indispensable à une vie digne de ce nom. L’art n’est pas utile, il est vital.
Contrairement à ce que veut croire une « civilisation » contemporaine qui se caractérise par sa barbarie particulièrement stupide, nous ne sommes pas au monde pour devenir riches ; nous venons au monde pour nous enrichir de lui et l’enrichir en retour, chacun à notre tour.
L’art échappe à l’avoir parce qu’il l’ignore, l’art est au service de l’être.
Regarder la peinture, c’est d’abord et avant tout la vivre.

« Voici un texte foisonnant , il ouvre des pistes, il amorce un chemin de découverte. La question des enjeux est primordiale. C’est elle qui pose toute la différence.
L’art est multiple, mais tout n’est pas art. Oui, l’art est un besoin vital, foin des succédanés, la relation au sacré qui est en chacun ne saurait se brader. C’est par l’art que l’homme se fait humain. Voilà pourquoi il faut non seulement se garder, mais combattre les marchands du Temple. Agir pour que l’accès à l’art soit largement ouvert. Gardons-nous des détenteurs de savoir érigeant des barrières d’octroi, et osons d’abord nous laisser aller à nos émotions, écoutons les, puis, ensuite seulement, que vienne le temps de la compréhension et de la connaissance.
L’Art est un sport de combat... C’est bon pour la santé ! »
Jean Klépal

Histoire d’aller un peu plus loin à propos de ce passionnant concept du flapin et du rageur, j’ajoute ces deux entrées de mon Dictionnaire d’un homme moyen :

AFFAIRE (être à son)
Ce soir-là, elle était très à son affaire. Je n’aime pas les gens qui sont trop à leur affaire. Je n’aime pas quand je suis trop à mon affaire. Dangereux, d’être à son affaire. Très vite, on en fait trop.
Ou alors, il faut aller encore beaucoup plus loin, non plus être à son affaire, mais dépassé, transcendé. Tellement à ton affaire que ce n’est plus seulement la tienne, ça devient la nôtre !
Trop à ton affaire, tu n’es plus à notre service, au service de la vie. C’est le piège du virtuose. Il se domine, et il domine. Et se limite, du coup : si tu es tout à fait à l’aise, c’est que tu ne te donnes pas à fond. Tu séduis, tu ne partages pas. C’est le "flapin" dont parlait Garneau, ce petit numéro exclusif que chacun de nous a dans sa manche pour se faire aimer. Et qui n’est plus vrai, puisque nous le refaisons, le replaçons sans cesse. Les animateurs télé - plus généralement les "animateurs" - sont passés maîtres dans ce trompe-l’oeil insincère, singes savants qui ont appris à vendre leur naturel.
J’aime mieux le "rageur" en nous, celui qui ne se contente pas de l’apparence, à qui il faut du vrai, et qu’on n’atteint pas par un savoir mais à travers un vécu. Je rage vers plus de vérité en moi et dans les autres.
Ma vraie vie, c’est quand je suis moi-même. C’est ça, être à son affaire. Combien de temps aurons-nous réellement vécu ?
Chaque fois que je mens, à moi-même ou aux autres, je diminue mon espérance de vie. Et ma foi en elle.

AMBITION
J’ai toujours préféré me planter en visant trop haut que réussir en visant trop bas. C’est l’histoire du flapin et du rageur improvisée à Avignon par de géniaux comédiens québecquois : ce qu’on sait faire, ça marche, mais ça nous limite. Ce qui est intéressant, ce qui nous libère et libère en nous ce que de nous nous ne connaissions pas, bref ce qui nous fait vivre, c’est d’essayer de faire ce que nous ne savons pas faire.
Réussir est au fond moins intéressant que découvrir. Parce qu’on peut réussir sans découvrir et que toute découverte est déjà une réussite.

Concernant l’aube, j’anticipe sur les Remarques en passant 28, en préparation (si, si !) avec l’entrée que voici :

AUBE
Ce n’est pas par hasard que je peins si souvent l’aube et sa lumière immaculée, à peine éveillée, renaissant de la nuit et nettoyée par elle, lavée par le passage des ténèbres. Une lumière redevenue vierge et qui par là même évoque toutes les pures lumières qui l’ont précédé, toutes les naissances du jour, à jamais passées mais en elle soudain renaissantes.
J’appelle de toutes mes forces chaque jour une renaissance universelle aussi neuve que l’aube qui m’y encourage.

samedi 2 novembre 2013

BERNADETTE 5 : IL PLEUT, IL PLEUT, BERGÈRE…

Je n’aime pas les commémorations. Mais je crois au souvenir et à la force vitale de la mémoire. Je célèbre ici Bernadette, et je lui offre comme à vous un texte qui me la rappelle, qui me nous rappelle, un de ces petits bijoux de textes qui font du 18e siècle moins l’époque des Lumières passablement ténébreuses de la "déesse Raison" que celle du plus profond badinage, d’une pensée dont l’élégance désinvolte dévoile avec une exquise politesse les ressorts de l’âme humaine, des plus noirs aux plus touchants, allant au fond sans jamais se donner l’air d’y toucher.
Époque où tout se dansait en musique, même les funérailles ; ce pourquoi j’ajoute au bouquet de la bergère les deux premiers mouvements du sobre et émouvant Concerto funèbre de ce Vivaldi si longtemps stupidement méprisé par des connaisseurs ignares, et que Bernadette chérissait autant que Lou Reed.
La vie continue, et c’est très bien ainsi.


Louis François Marie Bellin de la Libordière, La bergère, in Voyage dans le boudoir de Pauline, Paris An IX (1800)



TOMBEAU DE BERNADETTE

Combien de temps doit durer le deuil ?
Pas l’extérieur, pas l’officiel.
L’intérieur, celui qu’on ne peut pas partager bien que chacun de nous tôt ou tard en fasse pour soi seul l’expérience. Parce que chacun de nous en fait tôt ou tard l’expérience.
Deux ans et demi, le temps qu’il m’a fallu pour faire le tombeau de Bernadette, et graver dans la pierre son absence – ce silence plus présent que toute parole.
Une sorte de cairn où se rencontrent les cailloux-cœurs de notre amie Debbie, les fragments colorés des perles de verre que crée à Venise mon amie Muriel, le mortier d’Éric et la gravure de Thierry, pour enchâsser la photo d’elle que Bernadette voulait voir sur sa tombe, et quelques-uns des coquillages qu’elle aimait ramasser.
Beaucoup de ce qu’elle aimait, la terre, la mer, la montagne et le grand ciel de l’Ubaye, les bijoux, la photo, beaucoup de ceux qu’elle aimait sont ainsi réunis autour d’elle, et l’écoutent parler sans un mot du silence.
Le silence n’est pas une fin, mais un commencement.
Le silence est une faim, le silence est une soif.
Le silence crée ce vide fécond qui appelle la vie et qu’elle vient remplir.
Car l’absence est une présence. Une forme aigue, parfois insupportable, parfois exaltante, de présence.
Je le lui avais écrit il y a longtemps : Tu es là même quand tu n’es pas là.
Son sourire un peu moqueur disait qu’elle n’y croyait qu’à moitié.
C’est pourtant vrai.

mercredi 9 octobre 2013

CROISSANCE versus DÉCROISSANCE

Écrire en italique

« Le mot croissance à lui seul est le signe d’une véritable supercherie, contre laquelle l’enseignement prémunissait autrefois les adolescents préparant le certificat d’études. (...) Ceux qui prêchent la croissance sont aussi néfastes que les dealers répandant leurs drogues. » Albert Jacquard (23 décembre 1925 - 11 septembre 2013), éditorial de La Décroissance n°29, décembre 2005.

Ce blog en tout cas décroît… et je ne m’en porte pas plus mal, mes lecteurs non plus sans doute !

Le texte qui suit est ma conclusion provisoire dans une controverse amicale autour du manichéisme éventuel de l’opposition entre croissance et décroissance. La question m’apparaît suffisamment importante pour être proposée ici. L’ensemble de ladite controverse peut être lu de façon commode en cliquant sur le pdf à la fin de mon petit texte.

Croissance versus Décroissance

Le mot « décroissance » n’est pas bon, d’après l’ami Klépal. Mais dans le cas du mot « croissance », c’est la chose, et non le mot, qui n’est pas bonne, et qui est désormais devenue insoutenable !
Je pense contrairement à lui que le mot « décroissance » était nécessaire, et qu’il est parfaitement justifié. Il était essentiel que ce mot intervienne pour faire apparaître la folie que représente dans un monde fini la recherche d’un développement infini. Pour mettre en lumière, de façon d’autant plus claire que le problème était et est encore à peu près totalement occulté par les autorités « responsables » et nié par les « entrepreneurs » irresponsables qui l’ont créé, le plus grave danger qui menace l’humanité actuelle : son choix tant conscient qu’inconscient de la quantité contre la qualité, du toujours plus contre le toujours mieux (et là ce n’est pas moi qui suis manichéen, c’est nous en tant qu’espèce schizophrène, je ne fais que constater un état de fait).
Notre choix de la quantité contre la qualité, qui s’exerce en tous domaines depuis le début de l’ère industrielle a entraîné un développement incontrôlé provoquant à son tour d’incontrôlables effets de masse. En matière de croissance, non seulement économique, mais scientifique, culturelle et par-dessus tout démographique, nous avons atteint la masse critique, au-delà de laquelle ne restent que deux issues : l’explosion ou l’implosion. La balance oscille pour l’instant assez équitablement entre les deux…
Ce problème de notre civilisation de masse, quantifiée selon des approches abstraites (croissance hypertrophique des statistiques, multiplication des « produits » inutiles, progression géométrique de la quantité des données sur internet, entre autres) avec des conséquences incalculables sur la réalité concrète, est le nœud gordien qu’il faudra bien trancher d’une manière ou d’une autre si l’humanité doit survivre à une croissance qui s’apparente bien davantage à la multiplication anarchique destructrice et suicidaire des cellules d’une tumeur cancéreuse qu’à l’harmonieux développement d’un arbre au sein de la nature qui l’entoure.
La non résolution de la question démographique (population mondiale pratiquement multipliée par trois en un demi siècle, fruit empoisonné de notre croissance tous azimuts et des retombées imprévues du « progrès », dont les dommages collatéraux sont encore très sous-estimés) entraîne à elle seule l’impossibilité de résoudre les problèmes connexes, qu’ils soient économiques, politiques ou écologiques – mais aussi artistiques, car l’art est l’une des principales victimes de la croissance « marketée ».
En ce sens, le terme « décroissance » est aussi légitime qu’adapté, ne serait-ce que parce qu’il rappelle que les systèmes vitaux fonctionnent de façon cyclique : la détumescence n’est pas une défaite, mais la condition d’un nouvel élan.
Les adeptes de la croissance font du priapisme économique, une névrose aussi dangereuse que déprimante. Nous avons tous pu le constater par nous-mêmes, la consommation boulimique est tout le contraire de la satisfaction. Incapable de s’accorder le moindre répit, obsédée par des exigences de rendement incompatibles avec nos possibilités concrètes comme avec celles de la nature, notre époque s’épuise à croître et meurt d’un excès de vie.
Il serait temps de relire avec le recul nécessaire les analyses aussi lucides que prophétiques de Reich et d’Ilich, les avertissements du Club de Rome et de René Dumont, et d’en tirer les conséquences concrètes. La décroissance a déjà commencé dans de nombreux domaines sans notre aval : pour ne prendre que cet exemple, dans les pays développés, l’espérance de vie commence à diminuer.
Rien de manichéen à mes yeux dans le couple croissance-décroissance mais la pulsation naturelle de la vie*, la manifestation du jeu perpétuel du yin et du yang.

* Pour Reich cette formule associant deux fonction physiques (tension-charge, décharge-détente) est caractéristique du phénomène même de la vie car il l’a observée aussi bien dans les mouvements internes unicellulaires qui parviennent à la mitose, que dans le mouvement du foetus dans un utérus chaud et détendu, dans les réactions corporelles d’un nourrisson satisfait avec le sein de sa mère, et bien sûr dans la fonction énergétique de l’orgasme.

La controverse en détail au format pdf

mercredi 4 septembre 2013

CE QUE LIBÉRAL-NAZISME VEUT DIRE…

Georges Didi-Huberman – Survivance des lucioles (Editions de Minuit, 2009, 142 p., 13,20 €)

Dante, Walter Benjamin et Giorgio Agamben, notamment, sont sollicités pour articuler une réflexion de philosophie politique à partir de Pier Paolo Pasolini.

En 1941 le jeune Pasolini relit la Divine Comédie pour y retrouver non pas la grande luce céleste, mais les innombrables lucciole terrestres. En cette période de fascisme triomphant le regard sur les ombres et les lumières contemporaines importe au plus haut point. « L’univers dantesque est inversé : c’est l’enfer qui, désormais, est au grand jour avec ses politiciens véreux, surexposés, glorieux. Les lucciole, quant à elles, tentent d’échapper comme elles le peuvent à la menace, à la condamnation qui désormais frappe leur existence. » (Soixante-douze ans après, cette phrase n’a pas pris une ride.)
Le 1er février 1975, tout juste neuf mois avant son assassinat, Pasolini publie dans le Corriere della sera un article repris l’année suivante sous le titre « L’article des lucioles », sorte de lamentation funèbre sur la période où les signaux humains furent anéantis par la nuit du fascisme triomphant.
La thèse est que, contrairement à ce que l‘on croit, le fascisme n’a pas été vaincu avec la victoire des alliés. Au contraire, des ruines accumulées est issue une terreur aussi profonde et plus dévastatrice : « le régime démocrate-chrétien était encore la continuation pure et simple du régime fasciste (violence policière ; mépris pour la constitution). »

Dès 1974 Pasolini écrivait : « Le fascisme proposait un modèle, réactionnaire et monumental, mais qui restait lettre morte. Les différentes cultures particulières (paysannes, sous-prolétariennes, ouvrières) continuaient imperturbablement à s’identifier à leurs modèles, car la répression se limitait à obtenir leur adhésion en paroles. De nos jours, au contraire, l’adhésion aux modèles imposés par le centre est totale et inconditionnée. On renie les véritables modèles culturels. L’abjuration est accomplie. » En véritable voyant, il redoutait une société fondée sur la disparition de l’humain favorisée par la dictature industrielle et consumériste. Pour lui, l’émancipation ne pouvait avoir pour seul modèle l’accession à la richesse et au pouvoir.
Comme le souligne l’un de ses commentateurs, Jean-Paul Curnier, « oui, ce monde est fasciste et il l’est plus que le précédent, parce qu’il est embrigadement total jusque dans la profondeur de l’âme… » Pour Pasolini, la disparition des lucioles, ces points de résistance de plus en plus traqués, se manifeste jusque dans la pratique de la culture populaire ou avant-gardiste. En effet, la culture est devenue un simple outil de la barbarie totalitaire inscrite dans le règne marchand et prostitutionnel de la tolérance généralisée.
(Il s’agit d’une véritable apocalypse, effarante prémonition hélas ô combien vérifiée.)

Georges Didi-Huberman poursuit la réflexion en se demandant si les lucioles ont effectivement toutes disparues, ou bien si quelques survivances sont identifiables malgré tout. Il cherche ce qui pourrait désormais nous pousser à refonder notre « principe espérance ».
C’est de notre façon d’imaginer et de faire de la politique que quelque chose pourrait surgir. Prendre la mesure de ce que l’imagination est politique, voilà l’enjeu. La moindre luciole est à saisir comme une lumière pour la pensée. Parvenir à échanger des expériences pour élaborer peu à peu une sorte de matrice philosophique propre à esquisser des voies nouvelles.
L’actuelle lumière aveuglante du pouvoir n’a de cesse de chasser les lueurs vacillantes des contre-pouvoirs. Comme le remarque G. Agamben, « la seule anarchie véritable est celle du pouvoir », celui-ci en effet a instauré comme règle un état d’exception permanent (ce qui est particulièrement vrai depuis les attentats du 11 septembre 2001 et la riposte étatsunienne du Patriot Act, qui voudrait fonder un nouvel ordre mondial sur le contrôle de la planète entière). La « puissance politique » du peuple est désormais réduite à l’acclamation totalitaire qualifiée d’opinion publique, la politique étant réduite à une simple mise en scène (l’analogie avec les manifestations monstres de Nuremberg au temps de la montée en force du nazisme vient à l’esprit. Le libéral nazisme n’est pas une simple vue de l’esprit).

L’auteur conclut sur la nécessité d’organiser le pessimisme en donnant à voir le plus possible d’images-lucioles témoignant de l’existence et de la force des « parcelles d’humanité » que nous cèlent les médias officiels. Il semble que l’on puisse considérer qu’il prononce un éloge des réseaux et des mouvements alternatifs constituant autant de ferments supports d’espoir, pour peu qu’on sache les repérer.
« Nous ne vivons pas dans un monde, mais entre deux mondes au moins. Le premier est inondé de lumière, le second traversé de lueurs. Au centre de la lumière, nous fait-on croire, s’agitent ceux que l’on appelle aujourd’hui … people … sur lesquels nous regorgeons d’informations le plus souvent inutiles. (…) aux marges, c’est-à-dire à travers un territoire infiniment plus étendu, cheminent d’innombrables peuples sur lesquels nous en savons trop peu, donc pour lesquels une contre-information apparaît toujours plus nécessaire… »

Fouchard
Nazisme ? Le libéral nazisme appliqué à la situation actuelle en tant que mise en scène du politique pour se modeler une opinion publique....c’est un peut fort de café non ? Sauf si l’on fait le choix de faire du mot nazisme un qualificatif générique applicables à toute forme de soumission, ce qui revient à banaliser l’horreur spécifique du nazisme. Avant le mot "nazisme", comment qualifiait-on ces comportements de foules séduites par des démagogues de tout poil, gourous politiques ou religieux ? N’était-ce pas le mot "aliénation" ? Ca ne suffit plus ? Ce n’est qu’une opinion !

Klépal
Oui, le mot est fort. Je comprends que son emploi puisse choquer, tant ce qu’il évoque est effrayant. Cependant les analogies me paraissent considérables. Le nazisme se caractérise entre autres par l’embrigadement, la défense de la "race", la haine de l’autre différent, le bellicisme conquérant, etc. Il était casqué et botté. Aujourd’hui ces accessoires ne sont plus vraiment de mise, cependant à quoi assistons-nous ? Pavlovisation et conditionnement absolu des esprits grâce à la formatisation de la "communication", gouvernement des peuples à l’aide de simples slogans, mépris du résultat des consultations électorales (exemple du traité européen), mensonges permanents, conditionnement à l’impérialisme du "marché ", mépris de l’autre différent (chasse aux Roms, contrôles au faciès, traque des sans-papiers...), montée du fanatisme religieux comparable à celui que l’on reproche à l’islam (aux EU, pour beaucoup, la Bible l’emporte sur les lois, en France la tendance se dessine), bellicisme exportateur de la "démocratie" tous azimuts, acceptation de la torture (guerre d’Algérie d’abord, puis intervention étatsunienne en Irak)... Au nom du libéralisme triomphant, les procédés ne me paraissent guère fondamentalement différents. Le terme aliénation est à mes yeux beaucoup trop faible pour caractériser la barbarie actuelle. JK

Sagault
En ce qui me concerne, j’ai d’abord utilisé le néologisme « libéral-fascisme », notamment dans une chronique publiée dans le journal d’artiste « Le Brouillon » juste après le premier tour de la présidentielle de 2002 :
« (…) Berlusconi est bien plus fasciste que Le Pen, parce qu’il est l’incarnation du libéral-fascisme contemporain, alors que Le Pen n’est que la survivance et l’ersatz des fascismes du siècle dernier. Il faut tout de même être drôlement fort pour arriver à se convaincre que le fascisme conquérant est moins dangereux que le fascisme nostalgique !
(…) La violence du libéral-fascisme est bien plus feutrée, bien plus insidieuse mais aussi bien plus profonde et plus réelle que celle du FN ; elle est aussi beaucoup plus difficile à combattre. Le Pen a la violence aveugle et intermittente des impuissants, le libéral-fascisme la violence froide, calculée, impitoyable de ceux qui sont au pouvoir et le veulent sans partage. »

Très rapidement, j’ai considéré que les « valeurs » et les modes d’action véhiculés par l’idéologie ultra-libérale, par leur radicalité comme par le contexte dans lequel ils s’inscrivent, sont plus proches du nazisme que du fascisme italien.
Par les choix antidémocratiques et en fait criminels qu’elle implique, par les désastres qu’elle engendre, la mondialisation ultra-libérale n’est au fond qu’un nazisme généralisé, tout comme le nazisme hitlérien n’était au fond que le comble d’un capitalisme intrinsèquement pervers, tant dans ses principes que dans ses actes et leurs conséquences.
Hitler ne serait jamais arrivé au pouvoir sans la complicité active des industriels et des financiers allemands, qui l’ont soutenu jusqu’au bout, tout comme le soutenaient de nombreux patrons anglo-saxons (dont Kennedy senior), pour ne pas parler des industriels français engagés dans une fructueuse collaboration avec l’occupant.
De la guerre totale à la guerre économique mondiale, de la sélection féroce à la compétition tous azimuts, de l’expansion territoriale à la croissance indéfinie : derrière les différences superficielles les motivations sont les mêmes.
Reste la question de l’antisémitisme. Tout pouvoir dictatorial a besoin d’un bouc émissaire sur qui détourner la rage engendrée par les frustrations de toutes sortes imposées aux peuples. Plus policé en apparence que sa version hard, le libéral-nazisme ne tombe pas dans l’écueil du racisme « ethnique », mais il a son bouc émissaire, constamment dénoncé et culpabilisé à mesure qu’on l’exploite davantage : c’est le peuple, ce peuple « qui ne veut plus travailler », le peuple des « riscophobes », le peuple « assisté », le peuple suceur de sang qui démolit le travail acharné de l’élite « riscophile » des chefs d’entreprise et autres grands patrons « créateurs de richesses » à qui tout est dû puisqu’on doit tout à leur sacrifice perpétuellement recommencé, à leurs intrépides prises de risques et à leurs écrasantes responsabilités…
Sacrifice trop peu récompensé par les dérisoires golden parachutes et autres retraites chapeau qui viennent insuffisamment compenser la modestie de leurs salaires et les risques qu’ils prennent en acceptant d’être partiellement rémunérés en stock options !
Permanente stigmatisation du populisme et des « avantages acquis », chosification de plus en plus évidente de travailleurs surexploités et poussés jusqu’au suicide par des méthodes de torture mentale au sein d’entreprises où ils ne sont plus que la variable d’ajustement manipulée au gré des intérêts à court terme des actionnaires au premier rang desquels figurent les managers : il n’y a entre l’organisation nazie de la société et « l’optimisation des ressources humaines » qu’une différence de degré de moins en moins perceptible. Fondamentalement, la vision du monde, les raisonnements et les comportements sont identiques.

J’utilise donc depuis plus de dix ans l’expression libéral-nazisme parce qu’elle me semble rendre très précisément compte de l’inhumanité d’un système fondé sur l’exploitation toujours plus radicale des peuples au profit d’une oligarchie, véritable « race de seigneurs » ayant confisqué l’état en vue de perpétuer sa rage de pouvoir et de profit, en proclamant « la fin de l’histoire », tout comme Hitler et ses sbires programmaient un « Reich de mille ans ».
Les courts textes qui suivent, publiés depuis quelques années sur ce blog, « Le globe de l’homme moyen », permettront peut-être d’expliciter et de légitimer un peu plus l’emploi de ce néologisme, qui vise seulement à donner un nom adéquat à la plus récente et plus dangereuse version d’un monstre récurrent dont le nazisme a été la démente et suicidaire caricature.

« ÉLITISME ET PRÉDATION
Il n’y a pas de différence de fond entre les entrepreneurs néo-libéraux, la race des seigneurs nazis et la nomenklatura communiste soviétique. Les mêmes « valeurs » sont à l’œuvre dans leur élitisme aussi féroce qu’injustifié, le même cynisme et les mêmes comportements de prédation et d’accaparement.
Les libéraux-fascistes ont simplement remplacé la propagande par la communication, se sont avancés masqués un peu plus longtemps. Mais ils vont encore plus loin que leurs prédécesseurs dans l’exploitation de l’homme par l’homme. Et ils manquent tellement de mesure et de bon sens dans leur comportement qu’on peut se demander si leur fuite en avant ne révèle pas le désespoir fondamental qui habite tout homme de pouvoir et de profit, tout esclave du veau d’or.
Comme les nazis et les staliniens, les néo-libéraux n’ont en fin de compte qu’un but, qu’une visée : exercer un pouvoir de plus en plus absolu dans tous les domaines. En ce sens, ils sont aussi fondamentalement nuisibles qu’eux, leur ambition n’étant pas seulement illégitime et destructrice, mais littéralement contre nature – comme le prouve le saccage programmé de notre environnement.
Rendre la vie à peu près impossible à 90% des humains pour enrichir les 10% restants, voilà l’idéal du néo-libéralisme : la liberté totale d’une minorité ne peut se construire que sur le total esclavage de la majorité.
La réussite des néo-libéraux, ç’a été, grâce à la communication et avec l’aide intéressée d’une prétendue science économique qui cache l’idéologie la plus grossière et la plus sommaire, d’imposer leur dictature sans trop passer par la violence physique, le militarisme et les « forces de l’ordre », du moins dans les débuts et dans les pays de tradition démocratique, le caractère ultra violent des libéraux-nazis apparaissant en revanche très tôt au grand jour dans le traitement réservé aux pays pauvres.
Consommation et communication ont ainsi permis d’obtenir que les citoyens, renonçant à la démocratie, se mettent pratiquement d’eux-mêmes dans l’état de servitude volontaire dénoncé il y a déjà bien longtemps par La Boétie.
Comme tous les régimes d’essence fasciste, les régimes néo-libéraux fonctionnent sur un système oligarchique étatisé mis en place par des élites autoproclamées. Il y a déjà un bon moment que les états occidentaux ne sont plus que des caricatures de démocraties qui virent peu à peu au régime autoritaire et policier sans lequel la prédation libérale-nazie ne pourrait se maintenir au-delà d’un certain seuil.
En effet, le problème des néo-libéraux (revers de cette insatiable avidité qui fait leur force et qui est particulièrement visible dans la progression géométrique de la corruption, des paradis fiscaux et des rémunérations des grands de ce monde), c’est qu’ils ne savent pas s’arrêter à temps, c’est à dire au moment où l’oppression, ne menaçant pas encore la survie des opprimés, demeure « acceptable », gérable.
Comme Hitler voulait toujours plus d’espace vital, comme Staline voulait toujours mieux contrôler l’état et la population, les fous de pouvoir et de profit en veulent toujours plus. Jusqu’à la caricature : rémunérations démentes, profits insensés, escroqueries colossales, domaines immenses (voir par exemple l’accaparement de la Patagonie par ces nouveaux riches), prise de possession des grandes villes par la spoliation des couches populaires (Paris, Venise sont de bons exemples de ces nettoyages par le vide), bref privatisation progressive du patrimoine commune de l’humanité. C’est Goering razziant les musées européens, c’est le régime nazi dépouillant les juifs.
Si bien que tôt ou tard, quand la cruauté du système se fait jour à travers son discours lénifiant, les libéraux-nazis sont contraints de passer à la version dure – que d’ailleurs beaucoup d’entre eux appellent de leurs vœux (lié à leur incapacité à aimer, le sadisme plus ou moins policé de la plupart des hommes de pouvoir et de profit transparaît régulièrement dans leurs relations à autrui comme dans leur discours – dernier exemple en date, DSK).
Répression, état policier, obsession sécuritaire, contrôle de la population, terrorisme et contre-terrorisme, tous les ingrédients de la mise en place du régime dictatorial sont peu à peu mis en œuvre. Mais il est clair qu’en dépit de ses efforts désespérés le néo-libéralisme finira par s’autodétruire d’une façon ou d’une autre. Il est dans sa nature d’être contre nature, l’idéologie libérale n’est pas viable et la vie la fera disparaître tôt ou tard.
Comme tous les systèmes d’exploitation de l’homme par l’homme, le libéral-nazisme est un cancer. Cette tumeur parasitaire finit par détruire l’organisme dont elle se nourrit, et la mort de la victime entraîne celle de son bourreau : le lierre ne survit jamais longtemps au chêne.
Au faîte de sa puissance, le néo-libéralisme est déjà en chute libre et ses tenants le sentent, plus ou moins consciemment – ce qui décuple leur rage de pouvoir et de profit en attisant leur fondamentale insécurité.
Car contrairement à ce qu’ils prétendent, les libéraux-nazis ne sont pas des riscophiles. Les seuls risques qu’ils prennent, ce sont ceux dont ils ne se rendent pas compte. L’idéologie néo-libérale est une idéologie de la peur généralisée, et les libéraux sont l’incarnation même de la trouille, de la peur de vivre, de la lâcheté devant l’autre et de la haine ; ils ont du présent une telle peur panique qu’ils sont prêts à lui sacrifier le passé et l’avenir.
Le problème, c’est que les néo-libéraux nous entraînent avec eux dans leur chaos final, tout comme Hitler a enseveli l’Allemagne avec lui dans son apocalypse, tout comme l’implosion du communisme a détruit la société russe.
Hitler a certes perdu la seconde guerre mondiale. Mais il est en train de gagner la troisième. Il ne trouverait rien à redire au faux darwinisme néo-libéral qui érige la force en droit et le pouvoir et le profit en raisons de vivre : une telle idéologie mène en toute logique à la consécration d’une race de seigneurs exploitant les faibles et liquidant les déviants.
Sida, guerres civiles et génocides constituent ainsi le début d’une solution finale du problème africain. Dérégulation et délocalisation sont l’amorce d’une solution finale du problème de l’emploi ; et les OGM sont essentiellement le début d’une solution finale au problème de l’auto-suffisance…
Liquider tout ce qui fait obstacle à sa mégalomanie, tel est le vrai programme du néo-libéralisme. C’est pourquoi, allant au bout des logiques totalitaires nazie et soviétique, le cancer néo-libéral ne détruit pas seulement l’humanité, mais la nature et met en péril la planète entière.
Parce que, pour la première fois dans l’Histoire, l’homme de pouvoir, ce raté de l’évolution, est en mesure de réaliser ses rêves et de concrétiser sa démence, l’humanité est en danger de mort.
Nous ne sommes pas assez nombreux à être convaincus que l’humanité doit muter ou disparaître. Muter pour mûrir, ou s’entêter pour mourir, je l’écrivais déjà il y a plus de vingt ans, Cassandre parmi d’autres.
Rien n’a changé. Il faut reconnaître que si les hommes de pouvoir sont encore au pouvoir, c’est parce qu’au fond de nous, nous les acceptons. Nous nous sentons plus ou moins solidaires de nos bourreaux, ils sont un peu nos héros, ceux qui se permettent ce que nous n’osons pas nous permettre. Tout comme les allemands se sont plus ou moins consciemment sentis solidaires d’Hitler, tout comme beaucoup de russes se sont sentis solidaires de Staline, nous sommes dans notre grande majorité plus ou moins consciemment solidaires de la consommation, de la croissance, du développement, de l’économisme et de la « loi de la jungle » ; nous espérons une petite part du gâteau, ou au moins quelques miettes, nous voulons davantage tirer notre épingle de ce jeu absurde qu’y mettre fin.
C’est notre acceptation des hommes de profit et de pouvoir, c’est notre résignation à leur idéologie, notre acquiescement à leur « activité » qui leur donnent un pouvoir qu’ils ne pourraient prendre et encore moins conserver sans notre complicité.
Tant que nous accepterons qu’un seul homme puisse raisonner et agir en termes de pouvoir et de profit, aucun progrès digne de ce nom ne sera possible.

LIBÉRAL-NAZISME
On me dit parfois : Tu exagères, avec ton libéral-nazisme !
Un énergumène mal embouché m’a même traité de « révisionniste », en appelant aux foudres de la justice contre mes écrits « délictuels » et demandant, rien que ça, au directeur de la revue où j’avais commis ma chronique de choisir entre lui ou moi !
Je persiste et signe. Je parle d’expérience. Entre onze et treize ans, à l’École Saint-Sulpice, un de mes meilleurs amis s’appelait Gérard Longuet. Il était absolument bourré de tics et se rongeait notamment les ongles jusqu’au sang.
Parti en pension à la fin de ma troisième, je l’avais perdu de vue. Je l’ai retrouvé, très peu de temps, cinq ans plus tard au Quartier Latin.
Tout comme son camarade Madelin, avant de faire la carrière sulfureuse de néo-libéral tendance mafieuse que l’on sait, ce charmant jeune homme a commencé par être l’un des plus excités meneurs du mouvement Occident.
Je le vois encore, armé d’un tuyau de plomb et littéralement assoiffé de sang, partir à la chasse aux « Rouges ». Lesquels à leur tour, j’ai pu le vérifier à leurs côtés, ne rêvaient que de massacrer les fachos !
Les uns et les autres me dégoûtaient tant que j’avais fini à l’époque par adhérer au Centre Démocrate de l’ineffable Lecanuet, pour cause d’Europe, déjà !
Je ne me sentais rien de commun avec tout ce que ces jeunes idéologues avides de violence et de pouvoir, puis de profit, avaient en commun.
On ne dira jamais assez que fascisme, nazisme, « communisme » stalinien, capitalisme à l’ancienne ou néo-libéralisme, tous ces systèmes maffieux partagent les mêmes « valeurs » odieuses et le même substrat idéologique : règne du plus fort, compétition généralisée et de préférence truquée, amour de la violence et de toutes les formes de guerre, mépris des faibles et volonté de les éliminer, indifférence totale à la souffrance et à la mort d’autrui, confusion systématique entre la sphère publique et la sphère privée, accumulation démentielle de richesses, usage de la peur et de toutes les formes de torture pour maintenir l’ « ordre » ; il n’est pas un des principes exaltés par Hitler dans Mein Kampf qu’on ne puisse retrouver sous une forme ou une autre dans les pratiques ultra-libérales actuelles. Vérifiez par vous-mêmes si vous ne me croyez pas.

LIBERTÉS
Le libéral-nazisme respecte nos libertés, il met juste quelques conditions à leur exercice : nous pouvons parler, à condition de ne pas être entendus ; nous pouvons écrire, à condition de ne pas être lus ; nous pouvons nous opposer, à condition de ne rien faire ; nous pouvons faire grève, à condition que ça ne dérange personne, et surtout pas le pouvoir. Bref, nous avons le droit d’exister, pourvu que nous ne tentions pas de vivre.

CRÉATION DE RICHESSES
Malgré la crise finale en cours, j’entends encore nombre d’imbéciles évoquer d’une voix extatique l’une des pires tartes à la crème du libéral-nazisme : la création de richesses. Contre toute évidence, les tenants de la croissance indéfinie s’accrochent à ce concept délirant, alors que depuis plus d’un demi-siècle, nous avons grâce à lui pratiqué à l’échelle planétaire la pire création de pauvreté de l’histoire, en même temps que la plus grande destruction de richesses – particulièrement de richesses non renouvelables.

DISCOURS
Nivellement par le bas et libéral-nazisme vont de pair. Comme la propagande de type hitlérien qu’elle remplace sur un mode de moins en moins soft, la communication entretient si bien le décervelage qu’elle finit par y succomber, car le langage se venge : on a les pensées de son vocabulaire et de sa syntaxe. Sarkozy parle comme il pense, c’est à dire à la fois comme un pied et comme un porc. La bassesse répugnante de son langage reflète ce que sa personnalité a d’essentiellement vil.

RENAZIFICATION
On a dénazifié l’Allemagne après la guerre. Mais le chiendent a la vie dure. Il me semble que nous sommes en train de nous renazifier.
Entre documentaires, romans et films, l’Europe se passionne littéralement, avec une espèce de nostalgie répugnante, pour la seconde guerre mondiale et tout particulièrement pour le nazisme et ses horreurs. La louable volonté de lutter contre l’oubli et le négationnisme finit par avoir bon dos. Les « Bienveillantes » marquent le pic de l’exploitation de cette veine à des fins pour le moins ambigues. Nous sommes ainsi faits que la complaisance est souvent présente dans la dénonciation. Pour moi, cette omniprésence des régimes totalitaires et en premier lieu du régime hitlérien est un des signes du retour au nazisme, dans sa version soft, ce que j’appelle le libéral-nazisme, et du fait que, terrorisé et fasciné, l’inconscient collectif voit s’approcher la bête et s’y prépare à sa manière un peu gribouille, en s’y plongeant.
Et de fait, malgré quelques soubresauts de révolte molle nous nous accoutumons peu à peu au monde monstrueux que nous avons contribué à créer, parce que s’il nous indigne bien un peu, il nous permet encore de vivre, alors que tant d’autres autour de nous en crèvent.

RACAILLE (bis)
Comme presque toujours, « c’est çui qui l’dit qui y est »… Les voyous brûlent voitures, écoles, crèches ? Nous brûlons notre planète. Ils ne font que suivre notre exemple suicidaire, à bien plus petite échelle ; comme nous, ils sont destructeurs et autodestructeurs, et certainement pas plus inconscients ou plus cyniques.
En cinquante ans d’agriculture industrielle, 90% des terres agricoles françaises sont devenues biologiquement mortes. On y trouve vingt fois moins de vers de terre qu’auparavant. Dérisoire ? Non, tragique. Cette violence faite à la terre, elle nous la rend : bien que ces dix dernière années aient été les plus sèches depuis longtemps, ce sont aussi celles qui ont vu les pires inondations. Les sols n’étant plus fouillés et ameublis deviennent imperméables et n’absorbent plus l’eau qui ruisselle. La violence de notre civilisation est criminelle, suicidaire, irresponsable. Pourquoi nos enfants ne suivraient-ils pas notre exemple ?
J’avoue trouver infiniment comique l’indignation grotesque des bien-pensants de tout bord et la rage puérile des imbéciles devant ce miroir rapetissant qui leur est tendu. Saisiraient-ils l’occasion pour se remettre un peu en question, se dire : Tel père, tel fils, telle société, tels citoyens ? Surtout pas, bonne conscience et cynisme cohabitent aujourd’hui en une effarante synergie néo-nazie qui culmine chez ces pitres aussi pitoyables qu’impitoyables, les Bush, les Poutine, les Sarkozy.
On croit rêver. On ne rêve pas. Ce sont bien les assassins de la planète qui crient au meurtre parce que les générations qu’ils ont volontairement sacrifiées à leur appétit de pouvoir et de profit tentent de se rebiffer. Le plus grave, en vérité, ce ne sont pas les événements des banlieues, c’est la lecture qui en a été faite. Et qu’ils aient été délibérément encouragés par une série de provocations du Ministre de l’Intérieur visant à créer le climat de peur et le désir de « sécurité » favorables à son élection à la présidence en 2007. Là encore, la méthode est typique du libéral-nazisme et a servi maintes fois, voyez entre mille autres exemples l’incendie du Reichstag et la liquidation programmée d’Allende.
Les jeunes des banlieues nous ressemblent comme deux gouttes d’eau ; c’est en effet une raison suffisante pour les haïr…
Voir VIOLENCE

DISPARAÎTRE
Comme les juifs au temps des nazis, la race des citoyens est appelée à disparaître. La mondialisation permet au libéral-nazisme d’exercer une intenable pression sur l’ensemble des populations du globe, tant « riches » que pauvres, les réduisant plus ou moins vite selon les contextes particuliers à accepter un esclavage de fait et à s’y adapter.
Il ne s’agit même plus de se soumettre ou de se démettre, mais de se soumettre ou de disparaître. Et se soumettre ne vous garantit même pas de ne pas disparaître, mais seulement d’être « accompagné » des soins palliatifs accordés aux mourants méritants, au cas où votre élimination deviendrait nécessaire au bien-être des élites, c’est à dire à la croissance indéfinie de leurs profits et de leur pouvoir.
Naturellement, la soumission est la forme la plus lâche de disparition, et l’exemple du régime hitlérien est là pour le prouver : ce ne sont pas seulement les juifs qui ont disparu, c’est l’Allemagne, et la silencieuse soumission des allemands ne signe pas seulement leur complicité avec les horreurs nazies ; elle est la marque de leur absence à eux-mêmes et à toute espèce d’humanité.
Ce qui est en train de disparaître parce que les citoyens du monde entier ont choisi de se soumettre, c’est l’idée même de civilisation. »

Voir aussi à ce sujet sur mon blog la chronique : « Faites donner les pauvres ! » et la dernière chronique de Didier Porte sur Mediapart, dans laquelle il cite mot pour mot les moments les plus croustillants des discours proprement effarants de Gattaz et Moscovici lors du séminaire d’été du MEDEF.

Au fait, bel exemple hier sur France-Inter matin de la manière de faire insidieuse du libéral-nazisme et de ses communicants : le jour de la rentrée, stigmatisation larmoyante de l’ignoble école publique avec l’exposition plus que complaisante du cas d’une certaine Justine Touchard et le tam-tam médiatique autour de cette fille d’une journaliste de Challenges, dont on nous assure avec des sanglots dans la voix qu’elle a vécu un terrible burn-out scolaire. Vous voulez noyer votre chien ? Dites qu’il est enragé et montrez-le mordant une pauvre petite fille sans défense…
J’oubliais de signaler qu’il s’agissait aussi de faire la promotion du livre qui vient de sortir chez Flammarion, écrit à quatre mains par la mère et la fille…
Car France-Inter depuis deux ans change peu à peu de nature : c’était une radio de service public, cela tourne à l’officine promotionnelle.
France-Inter rejoint ainsi tout doucement les radios de services privés.
Curieux monde, décidément !

Quatre livres bien utiles, parmi d’autres, pour cerner directement ou par la bande la question du libéral-nazisme : Gilles Châtelet, Vivre et penser comme des porcs, (malgré des analyses parfois absonses, et une tendance à une sorte de préciosité inversée, doublée d’un goût discutable pour les private jokes réservées aux membres du club…)
Roland Gori, La Fabrique des imposteurs (une analyse très fine du règne du paraître, de notre "civilisation du faux-semblant")
Thomas Piketty, Le capital au XXIe siècle (vient de paraître)
Franz Broswimmer, Une brève histoire de l’extinction en masse des espèces (aussi remarqauble que glaçant, un livre capital malgré quelques répétitions)

Plus un bonus tonique et astringent, avec cette suggestive chronique de Fabrice Nicolino parue dans Charlie Hebdo n° 1106, le 28 août :

RETRAITE OU DÉBÂCLE GÉNÉRALE ?

jeudi 18 juillet 2013

PRESQUE RIEN, LES COULEURS DE LA LUMIÈRE

Dans le prolongement de mon exposition à l’Alliance Française de Venise en janvier de cette année sera ouverte du 15 juin 2013 au 25 avril 2014, à l’Hôtel de la Plage à Wissant, dans le Pas-de-Calais, entre les caps Blanc-Nez et Gris-Nez, l’exposition

PRESQUE RIEN
LES COULEURS DE LA LUMIÈRE
CILL RIALAIG, WISSANT, VENISE


À cette occasion, et dans le cadre de « L’été de la peinture » organisé par l’association Art et Histoire de Wissant du 21 au 28 juillet, Jean Klépal et Alain Sagault participeront à deux rencontres le 23 juillet et le 26 juillet à 15 h. La première pourrait s’intituler : « Presque rien, mais encore ? » et la seconde : « La peinture a-t-elle encore un sens ? »
Les deux textes que je propose ci-dessous tentent d’esquisser un début de réponse personnelle à ces deux questions…


On n'est jamais là pour rien, 30x45, 2010 DSC_3799
On n’est jamais là pour rien, 2010, 30x45 cm

« Quand l’imaginaire est réel, le réel est imaginaire. Là où il n’y a rien, il y a tout. »
Cao Xuequin (1723-1763), Le rêve dans le pavillon rouge

« La peinture n’est que la recherche des souvenirs de Dieu, dans le but de voir l’univers tel qu’Il le voit. »
Ohran Pamuk, Mon nom est Rouge

« Sublimes sont les paysages de montagnes silencieuses, les précipices et la mer uniforme. »
Edmund Burke

Je cherche en aquarelle l’immobilité vibrante, le silence parlant, quand l’écume de la vie se dépose et se dissipe, quand se découvrent le cœur du ciel pur et son reflet à la surface de l’eau. Alors tous deux, le ciel et la mer, s’appellent et se répondent, miroirs réciproques, images passagères de l’infini accordé au fini.
Peindre à l’aquarelle, pour moi, c’est chercher à faire percevoir tout avec presque rien, à travers les infinies variations des couleurs de la lumière.
Je crois qu’en aquarelle, il ne s’agit pas de peindre la lumière des couleurs, mais de découvrir les couleurs de la lumière. Ce qui compte dans une aquarelle, ce n’est pas tant la couleur que ce que la lumière en fait, tout comme dans un vitrail. L’aquarelle réussie, baignant dans la lumière intérieure du papier, rayonne. Ainsi peut-elle évoquer l’essence du paysage, séjour de nos âmes.
Le paysage, c’est le pays sage : un ancrage qui permet de dépasser le simple fait d’être soi et d’une conscience individuelle et de s’ouvrir au monde comme la lagune s’ouvre à la mer, pour mieux devenir elle-même. Toute vraie présence est présence au monde.
L’aquarelle joue avec l’eau, l’air, la terre et le feu, elle peint les quatre éléments émergeant du néant. Pour faire voir le cinquième.
Le cinquième élément, c’est la lumière, cette vibration invisible sans qui nous ne verrions rien.
Cette absence qui crée toute présence, je la trouve dans l’ambiguïté délicieuse, dans l’ubiquité fascinante qui, sur la plage de Wissant, sur les îles Skelligs au large des côtes du Kerry, et dans la lagune de Venise, marie si souvent jusqu’à les fusionner le ciel et la mer, si bien qu’entre ces éléments confondus on touche presque du regard le mystère de l’infini.
Le rêve du peintre, c’est de donner à voir l’universel dans le particulier, l’infini dans le fini.

Là, la plage, 2012, 36x51 cm
Là, la plage, 2012, 36x51 cm


PRESQUE RIEN,
ENTRE CIEL ET MER, À L’ÉCOLE DE WISSANT


À propos des nombreux artistes qui ont découvert ce village de pêcheurs autour du couple de peintres formé par Adrien Demont et Virginie Demont-Breton, on parle parfois d’École de Wissant.
On a peut-être raison…
Ce qui est sûr, c’est que j’ai été très tôt à l’école de Wissant. Presque dès ma naissance. Et depuis je reviens chaque année à l’école, pendant les vacances !
C’était une école assez douce, même si elle était parfois rude. Mais à Wissant, on respire bien, on ne manque jamais d’air…
À l’école de la plage, figure de l’infini, à l’école de la mer, sans cesse en mouvement, changeant sans cesse, à l’école du vent, qui soulevait en moi de grands élans, des envies de chevaucher la rafale, d’affronter la bourrasque, à l’école du ciel et des nuages, à l’école des flammes du couchant.
À l’école, tout aussi tôt et tout autant, de la peinture des peintres de ma famille, dont tableaux et études illuminaient nos lieux de vie et y chantaient un culte désintéressé de la beauté plus que jamais nécessaire aujourd’hui, dans une époque qui ne comprend que les « valeurs » de l’argent et méprise stupidement ce qu’elle croit inutile, l’essentiel en vérité. Ce qu’exaltaient de leur mieux mes arrière-grands-parents Adrien Demont et Virginie Demont-Breton, c’étaient la joie et le courage de vivre, car « l’École de Wissant », était aussi, et peut-être avant tout, une école de vie.
Ils m’ont appris le regard, et l’indépendance du regard, l’attention contemplative à ce qui est sous nos yeux et la fidélité à notre vision intérieure. Leur présence essentielle m’a longtemps un peu écrasé, mais quand, les événements aidant, j’ai fini par comprendre que je ne les sentirais plus peser sur mes épaules si je montais respectueusement sur les leurs, ils m’ont aidé, de bien des manières, et ils m’aident encore.
Je voulais marcher sur leurs traces, mais non dans leurs pas. C’est ainsi que grâce à mon maître et ami vénitien, Franco Renzulli, j’ai découvert et pratiqué la tempera à l’œuf, l’eau-forte, les émaux à froid, avant de découvrir, lors d’une seconde résidence d’artiste en Irlande, l’aquarelle.
Exposer à Wissant mes dernières recherches, grâce à Michel et Anne-Marie Coenen, dont le Musée du Moulin avait accueilli en 1994 et en 1996 mes premières créations, grâce aussi à l’association Art et Histoire de Wissant, est pour moi un moment aussi émouvant qu’essentiel.
Depuis une dizaine d’années mes tentatives s’orientent toujours davantage, à travers notamment l’aquarelle, vers ce que j’appelle le presque rien, à la recherche des couleurs de la lumière.
Cette recherche, je me rends compte chaque jour davantage de ce qu’elle doit à la lumière de Wissant dont mon inconscient d’enfant a été si tôt et si profondément pénétré, de sorte que ce paysage, métaphore de l’infini, s’est ancré dans mon regard au point de renaître sans cesse et tout naturellement dans ma peinture, toujours lui-même mais sous les aspects infiniment variés que chaque jour repeint sous nos yeux le jeu des éléments, l’amour sans cesse recommencé de la terre, de l’eau, de l’air et du feu.

mercredi 10 avril 2013

REMARQUES EN PASSANT 27 : NUIT, NEIGE ET BROUILLARD

Sambuco, neve e nebbia, 26-3-2013
Sambuco, neve, nebbia e notte, 26-3-2013
Si le lecteur veut y voir plus clair, il lui suffit de cliquer sur les photos…

« (...)j’appartiens » à une nation, qui, aujourd’hui, ne s’intéresse plus à aucune des nobles manifestations de l’intelligence, dont le veau d’or est l’unique dieu. (…) L’industrialisme de l’art, suivi de tous les bas instincts qu’il flatte et caresse, marche à la tête de son ridicule cortège, promenant sur ses ennemis vaincus un regard niaisement superbe et rempli d’un stupide dédain… »
Hector Berlioz, Mémoires

« Si on ne peut pas échapper aux salauds, au moins que ce ne soient pas toujours les mêmes. »
« Les majorités, ça devrait être interdit par la démocratie. (…) Avec la majorité, il y a plus de démocratie possible, il y a plus que la majorité. »
Romain Gary, Adieu Gary Cooper

Que notre époque marche sur la tête, qu’elle ait perdu à la fois le nord et la boussole, bref qu’elle barbote entre nuit et brouillard, deux histoires entre mille autres nous le prouveraient si nous en doutions encore : la triste histoire d’un ministre du Budget qui fraudait le fisc, et l’histoire tragicomique de ce rat, kamikaze ou badaud, qui court-circuite une centrale nucléaire et manque de peu la faire exploser une seconde fois…
C’est du Shakespeare.
Lequel n’a jamais été plus actuel que dans ce chaos mondialisé plein de bruit et de fureur, où l’on ne sait pas qui sont les plus idiots, de ceux qui en ânonnent le pitoyable storytelling ou de ceux qui l’écoutent encore. D’où l’urgence de courir voir « Roméo et Juliette » à la Tour vagabonde, très beau théâtre élisabéthain itinérant, actuellement installé à Paris, au bord de la Seine, à hauteur du Pont Marie. C’est un spectacle revigorant, plein d’une belle énergie juvénile, fastueux sans ostentation, remuant sans agitation, érudit sans cuistrerie, et qui, en nous faisant vivre au naturel cette écriture shakespearienne palpitante où les personnages philosophent tout en agissant et commentent leur histoire sans pour autant oublier de la vivre, nous rappelle que la communication n’est que la mascarade de l’impuissance et de la démission.
En ces temps de lucre triomphant et de chosification galopante, ce serait une belle idée de monter, à l’usage des financiers de tout poil, « Le marchand de Venise »…

Toujours hors Remarques, deux autres événements qui me semblent positifs, un grand, un petit, aussi importants à mes yeux l’un que l’autre au bout du compte…
L’image de l’univers juste après sa naissance (ou presque…), prouesse inouïe qui me laisse rêveur et me pose toute une série de questions auxquelles je suis bien incapable de répondre, mais qui m’enrichissent de toute l’ignorance qu’elles me donnent envie de combler.
Dans ces moments-là, trop rares, cette époque me fascine, m’épate, m’étonne au sens ancien du terme. Comme chaque fois que je me sens dépassé, ça me donne envie de me surpasser !
Agréable désir de « rester dans le coup », même si s’il est plus qu’étrange de penser que notre fantastique univers a pu donner naissance au marigot minable dans lequel barbotent les Sarkozy, les Cahuzac, tous ces pauvres types assoiffés de fric et de pouvoir qui ne cessent de nous pourrir la vie, comme le notait déjà si bien l’ami Berlioz, voir la citation ci-dessus enchâssée. Que de microcosmes dérisoires engendrent cet univers infini !
Je dis l’ami Berlioz, car il me semble impossible à un être humain digne de ce nom de lire ses Mémoires sans devenir son ami à titre posthume (ce qui est plus sûr, car rien ne dit qu’il m’eût pris en amitié !).
L’autre événement est minuscule, je saute du macrocosme au microcosme ; mais l’infiniment grand et l’infiniment petit ont en commun l’infini…
Dans les bâtiments désaffectés du Quartier Craplet, ancienne caserne du 11ème bataillon de chasseurs alpins à Barcelonnette, se sont installées depuis deux ou trois ans, à l’initiative de l’actuelle municipalité, de nombreuses activités plus orientées vers la paix que vers la guerre, vers la création que vers la destruction.
Ainsi de l’École Supérieure d’Ébénisterie, ouverte il y a bientôt deux ans, qui s’attache à donner une formation complète et adaptée aux besoins actuels. J’ai apprécié l’esprit d’entreprise humaniste qui anime cet établissement récent, aussi respectueux du futur travailleur que soucieux de lui trouver un travail ! Et l’efficacité réelle qui en résulte, la quasi totalité de ses élèves trouvant du travail à leur sortie.

Trêve de remarques éparses, revenons au si commode ordre alphabétique !

ACADÉMIE FRANÇAISE
Michel Serres, cette grande coquette à la pensée constamment minaudière, est tout à fait à sa place à l’Académie française, puisque le but inavoué de cette institution plus cacochyme que vénérable est de regrouper une quarantaine d’esprits brillants et superficiels dont les créations et les travaux ne risquent surtout pas de déranger l’ordre établi, en excluant soigneusement les vrais créateurs, toujours infiniment suspects aux yeux d’un État que leur irréductible originalité dérange jusqu’en ses fondements. Ainsi, cette réunion des plus éminentes nullités du Bottin mondain intellectuel fait-elle depuis quatre siècles bravement obstacle à toute création véritable, portant au pinacle les habiles plutôt que les convaincus et les talents plutôt que les génies, afin de conserver tout son lustre à cette médiocrité triomphante qui caractérise les carrières réussies.
Cela dit, j’aurais aimé y siéger, non pour le contenu, mais pour le contenant : si les académiciens ne sont pas un cadeau, le paquet-cadeau où ils sont emballés est véritablement emballant. Quel plus beau bâtiment que celui de l’Institut ?
Sur Michel Serres et sa poussive Petite Poucette, voir le texte de Jean Klépal sur son blog Épistoles improbables, et l’échange de commentaires auquel il a donné lieu.

ACCÉLÉRATION
Cette impression en vieillissant que le temps s’accélère, d’autant plus désagréable que tu sens bien au fond de toi que c’est ton corps qui peu à peu ralentit et n’arrive plus à suivre.

ACTES MANQUÉS
Il est des acte manqués si réussis qu’on ne peut qu’admirer l’habileté de notre inconscient à nous faire agir comme il l’entend au nez et à la barbe de notre conscience. Les plus doués d’entre nous pour cet exercice sont par un juste retour des choses ceux qui voudraient tellement tout contrôler que tout leur échappe, jusqu’à leur propre conduite…

ACTUALITÉ
C’est parce que je suis d’une autre époque que je suis d’actualité. Rien de moins présent que l’homme qui ne vit qu’au présent. Être actuel, c’est être de tous les temps. Vivre au présent perpétuel est le seul moyen d’être vraiment vivant.

AFFAIRES (écrit avant la dernière, qui n’est pas la moindre, comme disent les anglais)
Pour dire la profondeur de la vérole dont est atteint notre pays, il suffit de constater le peu d’intérêt porté par l’opinion publique aux innombrables et gravissimes affaires de corruption peu à peu révélées depuis une vingtaine d’années. Nous sommes gouvernés par des mafieux, et ça ne dérange personne. Ce qui prouve que, loin de nous être étranger, l’esprit mafieux vit et prolifère en nous à notre insu de notre plein gré, faisant de nous les dignes compatriotes d’un cycliste trop chargé.
Les réactions de ses amis à la mise en examen de l’ex-président pour abus de faiblesse en sont une éclatante illustration. Qu’une clique de politiciens tarés rompus depuis des années sous la houlette de leur parrain à toutes les bassesses et à toutes les ignominies puisse impunément s’en prendre avec une telle stupidité dans la violence à un juge qui fait tout simplement son travail montre assez que la corruption, si profonde qu’elle est devenue inconsciente, d’une grande partie de la classe politique a déteint sur l’ensemble de la nation au point de nous rendre incapables de distinguer le vrai du faux et le bien du mal.
Voir CORRUPTION

ANALPHABÉTISME
Quelques perles échappées aux colliers dont s’orne la langue de bois des membres de nos prétendues élites, dont l’incapacité à parler leur langue atteint désormais des sommets impensables il y a seulement quinze ou vingt ans :
L’insupportable Eva Bétan : « Deux ou trois évidences, qui est que… »
L’imbuvable Hélène Jouan : « Vous consacrez un long chapitre dans votre livre sur la réforme nécessaire… »
Le lamentable et sinistre Christian Jacob : « Tant que la lumière ne sera pas fait là-dessus… »
Un universitaire, dont je ne retrouve plus le nom, tant mieux pour lui : « L’occasion de redécouvrir une œuvre auquel le CNRS vient de consacrer un passionnant dictionnaire. »
Je pourrais multiplier ces sinistres citations, le massacre est permanent…
Le pire, c’est que nous finissons par ne plus les entendre, ces fautes de plus en plus graves, parce qu’elles portent de plus en plus sur la structure même de la langue, qui n’est désormais plus assimilée ni comprise.
Il n’y a pas que l’économie qui est en crise ; la langue, ce liant vital, littéralement fout le camp. Ainsi s’accomplit le processus rétrograde de la Tour de Babel. Comment nous comprendrions-nous ? Étrangers à nous-mêmes, nous ne parlons même plus notre propre langue.

AQUARELLE
Je cherche en aquarelle l’immobilité vibrante, le silence parlant, quand l’écume de la vie se dépose et se dissipe, quand se découvrent le cœur du ciel pur et son reflet à la surface de l’eau. Alors tous deux, le ciel et la mer, s’appellent et se répondent, miroirs réciproques, images passagères de l’infini accordé au fini.

ARGENT
Avoir beaucoup d’argent ne m’a jamais intéressé : ça coûte trop cher. Mais ce que j’ai toujours voulu, c’est en avoir assez pour ne pas avoir à m’en soucier.

ART CONTEMPORAIN
L’art réellement contemporain, c’est celui que les contemporains ne reconnaissent pas encore comme tel.

ARTISTE
Un artiste que ne taraude pas l’urgence de la perfection, un artiste qui cherche à obtenir un résultat plus qu’à parcourir un chemin, n’est en rien un artiste : ce n’est qu’un spéculateur. L’artiste de marché cherche à créer – de la valeur ! Créateur, mais seulement « créateur de richesses ».
En art, on n’est pas, on fait. Un artiste qui revendique un statut (Je suis peintre !) au lieu de dire ce qu’il fait (je peins…) se condamne à l’impuissance artistique, tout en se séparant de ses frères humains en une démarche élitiste particulièrement dérisoire et stupide : l’étiquette n’est pas le vin, la cote n’est pas l’œuvre. À l’extrême, déchéance absolue, il devient une marque (Buren ? celui qui fait des rayures…) et tombe dans l’industrie – d’où il n’est au fond jamais sorti.
Non que l’artiste doive se nourrir d’amour et d’eau fraîche. Mais la « réussite », si elle peut couronner plus ou moins légitimement l’artiste et son œuvre, ne constitue jamais la preuve qu’il y a bien eu création. Elle n’indique qu’une chose, la bonne réception du message, mais ne dit rigoureusement rien de sa qualité.
Ce qui nous renvoie à l’éternelle question de l’avoir ou de l’être, qui ne s’est jamais posée de façon plus essentielle qu’aujourd’hui. Allons-nous continuer à nous définir par l’avoir, ou allons-nous enfin chercher à être ? Contrairement à ce que veut croire l’idéologie de l’action qui sous-tend le libéralisme, il ne suffit pas de faire, il faut savoir pourquoi l’on fait.
Vivre n’est ni avoir ni faire, vivre c’est avant tout être. La pratique artistique, c’est agir pour être. Pour mieux être…
C’est en quoi le combat pour l’art véritable, pour l’art partagé, me semble plus que jamais un enjeu capital, à la fois moral, écologique et politique.
Nous avons tous à être les artistes de nos vies, à devenir des artistes de la vie.

BABEL
Qu’on y songe, et qu’on relise la Bible : la mondialisation, c’est très exactement la Tour de Babel. Plus haut elle monte, plus dure sera la chute.

BOURGEOIS
Dans ma famille, disait ce jeune bourgeois en rupture de ban, à l’intérieur de leur étroitesse, ils sont plutôt larges d’esprit.

CALCULATEURS
Nous le sommes tous plus ou moins. La différence, c’est que certains d’entre nous le sont consciemment, alors que la majorité l’est inconsciemment. Il n’est pas certain que les calculateurs conscients et organisés soient les plus égoïstes.

CATASTROPHE
Nous faisons tous semblant de croire que nous ne savons pas que nous courons à la catastrophe – c’est que nous sommes la catastrophe. Nombreux sont pourtant les indices qui montrent que notre espèce en tant que telle a conscience du danger qu’elle représente pour elle-même et pour les autres formes de vie de la planète du fait des deux conquêtes de ce que nous appelons encore le progrès, conquêtes qui lui ont donné sur la nature un empire si total qu’il ne peut que s’écrouler sous son propre poids : je veux parler du progrès technologique, qui nous assure un pouvoir qui dépasse de loin notre capacité à l’exercer, et du progrès médical qui a permis à la population humaine de croître de façon si exponentielle au cours des soixante dernières années qu’elle est désormais beaucoup trop nombreuse pour pouvoir être supportée de façon équilibrée par notre écosystème.
Que notre espèce ait pris une sorte de conscience collective de l’impasse où elle s’est engagée et qu’elle soit en train de chercher les moyens, y compris les plus radicaux, d’en sortir, j’en veux pour preuve non seulement la multiplication des conflits, non seulement l’incompréhensible atonie des peuples et de leurs dirigeants répétant sans cesse les mêmes erreurs archi répertoriées, mais encore les massacres apparemment inexplicables de plus en plus souvent perpétrés par des « fous furieux », massacres qui plus que de la folie me semblent relever de la loi qui veut qu’une espèce en surnombre se régule d’elle-même par tous les moyens à sa portée.
Individuellement (appelons ça le niveau microcosmique), pas de doute : ces actes sont incompréhensibles et atroces. Au niveau macrocosmique en revanche, ils résultent de la prise de conscience collective constamment différée et systématiquement occultée de la voie suicidaire sans retour qu’en tant qu’espèce nous avons empruntée depuis plus de deux cents ans. La vie est un phénomène infiniment complexe – qui fonctionne selon des règles très simples. S’en affranchir, ou plutôt croire s’en affranchir, c’est se condamner à mort. Nous ne sommes même plus dans le couloir de la mort, nous avons commencé à nous exécuter.

« CHIENS DE GARDE »
Les nouveaux chiens de garde : si l’on veut mesurer le degré d’abêtissement et de lâcheté, la nullité intellectuelle et morale des aboyeurs des média et autres experts de la pensée unique, les Christophe Barbier, les Laurent Joffrin, il faut voir ce film. La servilité intéressée, la complicité crapoteuse entre escrocs de bas vol, tout y est. La rage aussi, dès que le peuple veut dire son mot autrement qu’en la fermant, dès qu’il ose réclamer des miettes, et ne parlons même pas de s’inviter à leur table ! Corruption si ordinaire, si totale, qu’elle semble aller de soi ; être pourri est tellement la chose la plus naturelle du monde qu’aucun de ces porcs ne voit son groin ni la bauge infecte où il se vautre, persuadé, d’être le roi des animaux, et ses amis avec lui, quand ils ne sont qu’une association de parasites.
Stéphane Fuchs, Reynié, Colombani et les « think tank » : pensée unique – en fait pensée inique – pas morte. Valets de l’oligarchie, simples courroies de transmission, chargés de mettre en forme le storytelling, de donner un joli costume, de gazer et masquer la réalité brutale du libéral-nazisme.

COMPARAISON
Il est encore plus agaçant de retrouver ses propres défauts chez les autres que de leur découvrir des qualités qu’on n’a pas.
Ces défauts-là sont impardonnables, puisque nous les partageons, et que l’autre nous les fait voir dans un miroir où ils ne sont même pas atténués par le fait d’être nôtres, et par la bonne image qu’à force de la déformer nous parvenons si adroitement à garder de nous, même au cœur des pires turpitudes. Nous les détestons donc doublement, consciemment chez eux, inconsciemment chez nous.

COMPLEXITÉ
En art, la vraie complexité ne se voit pas, elle se sent. Il n’est même pas besoin de la comprendre, car on la vit : la vraie complexité est communion. Une complexité qui se voit s’avoue par là même artificielle, et c’est pourquoi elle plaît au vulgaire, qui préfère le spectacle à la vie.

COMPROMIS
La démocratie, c’est l’art du compromis, dit-on souvent. Voire : quand le compromis « proposé » se résume pour l’une des parties à la formule : « Pile, je gagne, face, tu perds » (comme c’est le cas dans la si exemplaire affaire de Notre-Dame des Landes !), l’accepter ne relève pas du bon fonctionnement de la démocratie mais d’une démission devant un chantage. La démocratie n’est pas l’art du compromis, pas plus que la révolution n’est la solution magique à tous les problèmes. La démocratie consiste à réduire autant que possible les rapports de force au bénéfice de l’harmonie sociale et environnementale en faisant passer l’intérêt général avant l’intérêt particulier. Cela implique parfois des conflits ouverts. Quand on vous déclare la guerre, il n’est plus temps de négocier, comme le rappelait Churchill disant à Chamberlain : « Ils devaient choisir entre le déshonneur et la guerre. Ils ont choisi le déshonneur, et ils auront la guerre ». Une phrase qui s’applique parfaitement aux deux désastreux septennats de Mitterand.
La « social-démocratie » n’est que le faux-nez d’une alliance oligarchique entre les hommes de pouvoir du public et du privé. Elle n’est ni sociale ni démocratique, et les « compromis » qu’elle impose vont toujours dans le même sens, comme le montrent de façon lumineuse l’histoire de la Cinquième République ou celle des États-Unis.
Le capitalisme néo-libéral mène depuis trente ans une guerre civile mondiale des riches contre l’humanité, comme le rappelle on ne peut plus clairement Samir Amin dans l’article suivant : Capitalisme libéral, capitalisme de connivences et lumpen développement.
La question est : voulons-nous ou non en prendre enfin conscience et agir en conséquence ?

COMPTES
Je ressemble finalement beaucoup à mon père qui faisait ses comptes au centime près, en partie double, notant la moindre endive, la moindre carotte. Je ne fais pas les comptes de mon ménage et ne les ai jamais faits, mais je fais depuis toujours les comptes de ma vie, avec le Dictionnaire d’un homme moyen, les Remarques en passant, en notant mes rêves aussi, et en tenant des journaux de voyage. Je note un peu tout sans forcément séparer l’essentiel de l’accessoire, tombant ainsi parfois dans l’erreur que je reproche à Aillagon qui, faute de savoir ce qui survivra en art, prend tout sans aucune hiérarchie.
Les comptes ne font pas le détail, ils prennent tout en compte, ce qui veut dire qu’ils ne tiennent pas compte de la qualité, mais seulement de la quantité.
Je me sens des comptes à rendre à la vie, à mon espèce, mais même si je m’en rends bien compte, j’ai du mal à ne retenir que ce qui compte, de peur de perdre, à travers un détail négligé, une part de l’essentiel.
Et puis, au bout du compte, savons-nous toujours ce qui nous est essentiel ?

CONFIANCE EN SOI
On n’a vraiment confiance en soi que quand on est capable de reconnaître ce qu’on doit aux autres.

CORRUPTION
Perte de repères ou refus de voir l’évidence ? Beaucoup de nos élus et nombre de nos concitoyens semblent croire que la corruption n’est que le résultat somme toute anecdotique d’une bien compréhensible faiblesse humaine, d’ailleurs à peu près générale.
Désastreux aveuglement. La corruption est avant tout une déshumanisation. Un cancer de l’ego dans lequel l’hypertrophie du moi fait que l’individu ne peut plus voir autrui que comme un complice à utiliser ou un objet à parasiter, à vampiriser pour assurer son propre développement indéfini.
La corruption est un crime majeur parce qu’elle détruit radicalement la possibilité d’une société humaine équilibrée au profit d’un système oligarchique de caractère mafieux, où une majorité de citoyens abusés est exploitée par une association de malfaiteurs.
La façon dont de nombreux élus réagissent depuis le début de l’affaire Cahuzac donne à penser que le "tous pourris", loin d’être un fantasme populiste, constitue le désolant mais assez lucide diagnostic d’une inconscience profondément ancrée dans les mœurs politiques, particulièrement depuis la Ve République, dont la Constitution manifestement antidémocratique offre à la corruption un véritable boulevard.
À de trop rares exceptions près, le personnel politique français s’oppose par tous les moyens depuis des années à toutes les tentatives de moralisation, à commencer par le cumul des mandats. Et, en un renversement tout de même ahurissant, condamne bien davantage ceux qui ont l’audace de révéler les scandales que ceux qui les créent.
Si nos élus veulent nous sauver du populisme dans lequel d’après eux nous barbotons, qu’ils commencent par ne pas le nourrir, que dis-je, le gaver, toujours davantage…
Voir AFFAIRES

DÉMIURGES
Quand j’écoute Mahler (souvent), je pense toujours tôt ou tard à Proust. Mahler est à mes yeux le Proust de la musique. Contemporains, congénères, tous deux bâtissent un monument apothéotico-apocalyptique de leur époque, une sorte de synthèse universelle brassant tous les thèmes au creuset d’une intelligence sans cesse fécondée par l’émotion.

DIFFICULTÉ
En art, comme dans tout le reste, il faut chercher la difficulté. Pas la facile, celle qui épate, mais la difficile, celle qui révèle et transporte. En ce sens, Van Gogh et Munch sont allés bien plus loin à mes yeux que Dali ou Picasso. C’est qu’il y a loin de la tête au cœur.

DJIAN
Il vitupère, non sans quelque raison, les écrivains « de talent », ceux qui écrivent « bien ». Mais il serait plus crédible s’il écrivait bien lui-même, et surtout s’il avait quelque chose à dire, ce qui d’après le peu que j’ai réussi à lire de lui n’est vraiment pas le cas. S’il suffisait d’être tourmenté et d’avoir mauvais caractère pour être un grand écrivain, lui et moi serions des génies.

DRÔLE
Je n’ai jamais pu être drôle que quand j’en ai envie. Être drôle parce qu’il faut être drôle, quoi de plus ennuyeux ? La drôlerie obligatoire, le boute-en-train de service, j’ai toujours trouvé ça très triste.

ÉVOLUTION
Sans l’avoir voulu, je suis passé d’une peinture explosive, rutilante, expressionniste, que je ne renie pas du tout, à une approche minimaliste, apaisée, introspective. Comme si l’individu s’estompait pour devenir caisse de résonance, pour faire écho à l’infini en lui.
Je suis aujourd’hui à la croisée des chemins, démuni, apeuré, en attente, en espoir de renaissance, comme le Clown de Michaux, le premier texte que j’aie osé lire en public, il y a très longtemps.
L’évolution recommence sans cesse car chaque fois qu’on sait enfin faire quelque chose, on prend conscience de tout ce qu’on ne sait pas encore faire et qu’il est nécessaire de découvrir, sous peine de tourner en rond dans le confort le plus inconfortable qui soit, la mise en scène de ce qu’on sait si bien faire qu’on ne le fait plus, mais qu’on fait semblant de le faire, ce qui au passage rassure les autres, ainsi capables de nous « identifier », c’est à dire de nous étiqueter. On est re-connu, parce qu’on n’entre plus dans l’inconnu.
Creuser ce qu’on sait faire pour le dépasser, s’essayer à ce qu’on croit ne pas pouvoir faire, mais dont on veut être sûr qu’on n’en est pas capable, bref écouter notre nécessité intérieure.
La paix n’est ni un repos ni une conquête, mais un cheminement juste – parce qu’ininterrompu.
Voir FAIRE et SAVOIR-FAIRE où je dis la même chose autrement, ce qui s’appelle radoter, ou, si l’on est indulgent, enfoncer le clou.

EXIGENCE
Je suis toujours surpris quand je vois des gens qui se disent exigeants exiger que les choses aillent plus vite que la musique. Quand on est vraiment exigeant, on ne peut pas être pressé.

FAIRE
Ce qu’on a déjà fait, on ne peut plus le faire. On peut seulement le refaire. Pour ne pas refaire, il faut creuser, approfondir, sous peine de se répéter. Créer, ce n’est pas refaire, c’est faire. Les artistes qui se laissent aller à refaire, qui se contentent de faire ce qu’ils savent faire, ne sont plus dans la création. Nous devons sans cesse chercher à faire ce que nous ne savons pas encore faire à l’aide de ce que nous savons déjà faire.
La technique est nécessaire mais si elle se substitue à l’émotion, elle avoue bien vite son impuissance à créer. Sans technique on n’aboutit rien, sans émotion on ne crée rien.
Voir ÉVOLUTION et SAVOIR-FAIRE

FOI
Je n’ai foi ni en Dieu, ni en l’homme, ni en moi. Mais j’ai foi en l’univers, j’ai foi en la vie, j’ai foi en la beauté et en l’amour. C’est assez pour continuer à vivre, envers et contre tout.

FRANCE-MUSIQUE
Très belle émission sur Karol Shimanovsky par un producteur qui a parfaitement choisi œuvres et interprètes, permettant un remarquable premier contact avec cet assez passionnant compositeur, dont la musique rêveuse et comme étouffée me parle à première oreille infiniment. Je pourrais en dire autant de cette autre émission, superbe, qui nous donnait à entendre d’admirables morceaux de Lili Boulanger, dont les si émouvants D’un matin de printemps et D’un soir triste.
Il est fréquent que France-Musique, fidèle en cela à l’une de ses vocations, exhume des perles oubliées, éclaire des zones d’ombre délaissées, et ces surprises ont toujours le goût excitant et doux des découvertes qu’on faisait enfant les jours de liberté, en fouillant les greniers.

GAUCHE (écrit avant les exploits du camarade Cahuzac…)
Une gauche qui donne le pouvoir à des minorités agissantes sur la majorité, une gauche qui ne pense qu’à la jouissance, qu’au plaisir, je veux dire à son plaisir, une gauche de droite, en somme, pas moyen de m’y reconnaître.

GIONO
Même quand il veut faire simple – surtout quand il veut faire simple ! – tôt ou tard Giono se guinde. Alors l’écrivain bouffe l’homme, et le lecteur se retrouve spectateur, à admirer le virtuose. Ce que je préfère jusqu’ici de lui, c’est la trilogie d’Angelo où ce maître magicien a mis son incroyable maîtrise au service, non de l’écriture, mais de son sujet, non de sa thèse, mais de la vie. Bref, pour une fois, il s’est amusé – y compris dans le terrible Hussard.

HABILES (toujours avant les exploits du camarade Cahuzac…)
La stupidité des habiles n’est pas moindre que celle des naïfs. Elle est mieux déguisée, voilà tout. Et, contrairement à ce que veut croire le sens commun, plus naïf que jamais en l’occurrence, ses conséquences sont bien pires : la stupidité du naïf est si évidente qu’il ne peut guère nuire qu’à lui-même, alors que l’habile, dont aucun obstacle ne peut mettre en échec l’adresse, engendrée et constamment attisée par son incurable avidité, entraîne avec lui dans ses délires rationnels tous ceux qui lui sont inférieurs en habileté, sans compter ceux de ses égaux en rouerie qui, à malin malin et demi, peuvent espérer tirer à sa place les marrons du feu.

HOMOPHOBIE
Un certain Bruno Roger-Petit, se disant chroniqueur politique, a récemment donné à propos du débat sur le mariage gay sur le site du Nouvel Observateur une bien révélatrice définition de l’homophobie, sous le titre :

"Ne soyons pas frileux sur ce qu’on appelle homophobie"


On peut tourner les manifestations de l’opposition en tous sens. Entre les gentils opposants, et les méchants opposants, entre les arguments naturels et les arguments religieux, entre les propos compatissants et les saillies hostiles, on parvient toujours au même résultat, au même constat, à la même conclusion : quels que soient les formes et les arguments, les opposants au mariage pour tous et au droit à l’adoption dénient aux lesbiennes et aux gays toute capacité à élever des enfants à raison de ce qu’ils sont. Au risque de déclencher une vague de protestations sans précédent (tant pis, ce n’est pas grave) force est de conclure que tous leurs arguments, tous, reposent sur une position homophobe. Celle-ci peut être directe ou indirecte, franche ou insidieuse, larvée ou revendiquée, étayée ou instinctive, culturelle ou religieuse, peu importe : dès lors que l’on dénie à une personne homosexuelle le droit d’élever un enfant à raison de sa sexualité, on professe l’homophobie. Disons les choses telles qu’elles se présentent : ce n’est pas parce que l’on proteste de sa non-homophobie pour contester le droit aux homosexuels d’adopter et d’avoir des enfants que l’on ne tient pas des propos objectivement homophobes."
De fait, ce grand inquisiteur de la très sainte cause homosexuelle n’est pas frileux ! Si je comprends bien ce qu’infère ce texte ignoble, ou vous pensez comme les homosexuels, ou vous êtes homophobe. Le débat n’a pas lieu d’être, toute pensée « déviante » est d’avance disqualifiée, pire, devrait en bonne logique tomber sous le coup de la loi.
C’est ainsi que les minorités opprimées, s’étant légitimement transformées en lobbys pour lutter contre l’oppression, deviennent en toute bonne conscience des minorités opprimantes et finissent, désolant paradoxe, par ressembler aux pires de leurs adversaires. Israël constitue de cette terrifiante dérive un véritable cas d’école. Du train dont vont les choses, ce sera bientôt un honneur et une preuve de liberté d’esprit d’être déclaré homophobe par les homophiles.
Mariage gay ? Pour l’instant, mariage triste, mariage entre le libéralisme débridé et l’hédonisme élitiste d’une gauche dévoyée, dans lequel les prétendus pionniers de la liberté tous azimuts ne sont en fin de compte que les commerciaux de l’asservissement mondialisé.
Ceci dit, devant les agressions inadmissibles subies par des homosexuels tout récemment, qu’il soit bien clair qu’homophobe ou non aux yeux de l’ayatollah Roger-Petit, je condamne radicalement ces violences stupides, criminelles et d’une révoltante lâcheté.

HUMOUR
Là où notre époque est peut-être la plus triste, c’est quand elle se mêle d’être drôle. Nous sommes devenus incapables d’humour (sauf involontaire, voir ci-dessus l’entrée HOMOPHOBIE), ni même de rire sainement de quoi que ce soit, et la plupart de nos comiques semblent croire qu’être amusant c’est être lourd, vulgaire et grossier. Gros et gras, notre humour sent le fast-food et le Nutella, voire pire : assumant pleinement notre déchéance nous en revenons maintenant au pipi-caca. C’est ainsi qu’un de ces crétins comme en sécrète à la chaîne notre monde de productivité maximale a jugé aussi utile qu’urgent de publier un guide des pissotières parisiennes. Je dis crétin parce que non content de se pencher sur ce sujet nauséabond, l’abruti en question, commentant son opis, pardon, opus majeur, a trouvé très spirituel de déclarer que, quand on savait que dans les toilettes de l’École Normale Supérieure Jean-Paul Sartre était venu maintes fois se soulager, on n’y pissait plus de la même manière.
Outre que je ne connais pas trente-six manières de pisser, je ne vois pas bien en quoi l’urine existentialiste diffère assez de la pisse ordinaire pour appeler une telle dévotion…
Cette époque a tellement besoin d’adorer qu’elle le fait jusque dans les vespasiennes.

IMPORTANCE
Nous voulons presque tous nous donner une importance que nous n’avons pas. Par malheur, certains d’entre nous y arrivent.

JEUNESSE
Dans « Les nuits de la pleine lune », le précieux et très ennuyeux Eric Rohmer faisait dire à Fabrice Lucchini (dont j’ai beaucoup apprécié l’entretien avec Télérama, à l’occasion duquel il avait laissé au vestiaire la défroque de cabot qui parfois l’engonce) : « On est vieux quand on n’éprouve plus le besoin de séduire. »
Je suis de l’avis exactement contraire : rien de tel pour rajeunir que de ne plus avoir envie de séduire. Être jeune, ce n’est pas chercher à plaire, c’est être soi-même. Quitter la séduction, c’est retrouver le meilleur de l’enfance.

LAIDEUR
« La fausse beauté reste fort en deçà de la laideur vraie et vivante. »
Cette phrase de mon cher Suarès me semble particulièrement adaptée à cet incroyable roman, véritable autobiographie d’une époque, qu’est « Le Démon », publié par Hubert Selby en 1976, et bien supérieur à tous égards à l’ennuyeux et à peu près illisible « Last exit to Brooklyn ». Enfin quelqu’un, et un ami en plus, qui parle du Démon, le meilleur, et de loin, des Selby que j’aie lus jusqu’ici ! Il y a plus de trente ans, ce livre m’a complètement chamboulé, tant il incarnait formidablement la réalité profonde de ce que j’appelle le libéral-nazisme à travers la descente aux enfers de son incroyable (parce que tellement vrai, tellement nous !) anti-héros.
Ce livre est à notre époque ce que « Les liaisons dangereuses » ont été au siècle des ténébreuses Lumières : un témoignage, un chef-d’œuvre, c’est à dire une fiction plus vraie que la réalité. Personne n’a mieux donné à voir, à sentir, à comprendre, à vivre surtout, que consommer c’est consumer.
Merci à l’ami Dejaeger d’en avoir parlé dans son chouette blog, Court toujours !

LÉGITIMITÉ
Je crains qu’on puisse soutenir qu’il n’y a plus de gouvernements légitimes sur cette planète (à supposer qu’il y en ait jamais eu), puisqu’en réalité il n’y a plus de gouvernements ; les gouvernements apparents ne gouvernent plus rien du tout. C’est la finance qui gouverne.
Or la finance n’a pas été élue, la finance n’a aucun titre à gouverner ni la moindre compétence pour ce faire. La finance d’ailleurs ne gouverne pas, elle exerce le pouvoir. En fonction de son seul intérêt à court terme, de son intérêt mal compris par conséquent. Non seulement le pouvoir financier n’est pas légitime, mais il est désastreux pour ceux qu’il exploite comme pour lui-même. C’est que la finance ne se contente pas d’exploiter, elle opprime ; ne se contente pas d’opprimer, mais détruit tout autour d’elle avant de se détruire.
La finance, c’est le règne du veau d’or à travers la loi du plus fort. Quand l’argent mène le monde sans aucun frein, il n’est pas besoin des mayas pour annoncer, sinon la fin du monde, du moins la fin de notre monde.

MATHÉMATIQUES
Je les déteste, et elles me le rendent bien. C’est par leurs bons soins que le rationalisme non seulement s’est introduit pour de bon dans la pensée occidentale jusqu’à la constituer littéralement, mais qu’il est devenu abstrait, ce qui au bout du compte en a fait un idéalisme sectaire, soit tout le contraire d’un authentique rationalisme.

MICROCOSME ET MACROCOSME
Nous avons tous une tendance aussi naturelle que dangereuse à confondre notre microcosme avec le macrocosme, disons à considérer que notre micro est le macro…
Or notre micro n’est jamais qu’une infime partie du macro. La plupart des intervenants que j’entends ces temps-ci, comme la plupart des politiques, à commencer par ces deux ectoplasmes, Hollande et Ayrault, tiennent un discours qui dans le court terme du micro peut paraître juste, mais qui, dès qu’on l’envisage au point de vue du macro, se révèle radicalement délirant. Les idéologies de la croissance et de la technologie salvatrice, pour ne prendre que cet exemple, replacées au niveau macro, ne tiennent pas une seconde la route et avouent crûment leur débilité comme la pauvreté intellectuelle de leurs zélateurs.
Nous devrions sans cesse, au lieu de nous replier sur notre micro, tenter de le mettre en perspective globale, de le resituer à sa vraie place, minuscule dans la majuscule du macro dont il dépend en dernier ressort. C’est pourquoi, scotchés à notre micro, nous avons toujours un temps de retard sur le macro, au moment même où nous croyons le maîtriser.

MORT
Depuis la mort de Bernadette, j’ai encore plus de mal à me concentrer.
Je ne sais pas vraiment pourquoi. C’est comme si plus rien ne valait vraiment la peine. Ce qui veut probablement dire qu’en sus du chagrin de cette mort prématurée qui me semble tellement injuste, j’ai pris pleinement conscience d’être mortel.
La mort m’a toujours préoccupé, sans doute parce que pendant 7 ans, entre cinq et douze ans, j’ai vu mourir à la maison, et parfois dans ma chambre, les trois grands-parents chéris que j’avais eu la chance de connaître et d’aimer. Je crois que je ne m’en suis jamais tout à fait remis.
La mort de Bernadette semble avoir détruit en moi l’envie de vivre qui m’a longtemps animé. J’ai encore envie de créer, je n’ai plus vraiment envie de vivre.
À cela s’ajoute évidemment l’horreur humaine, l’autodestruction de cette espèce si pleine de possibilités et si incapable de les utiliser à autre chose qu’à détruire et se détruire.
Ma conscience individuelle de la mort se double de la conscience toujours plus vive et plus douloureuse du suicide collectif en cours, que je vois venir depuis trente ans, dont je me suis fait avec d’autres le Cassandre impuissant.
Non seulement je ne peux l’empêcher, mais telle est la puissance de l’inconscient collectif qu’il n’est pas en mon pouvoir de ne pas y participer…

MORTS
Nos morts nous accompagnent. Les miens en tout cas font route avec moi. Non seulement par les signes matériels de leur ancienne présence, qui m’entourent, et par les souvenirs si vifs que je garde d’eux, mais du fait de leur bien réelle présence en moi. Ils sont là avec moi. Je ne sais pas s’ils ont encore conscience, s’ils vivent encore d’une manière ou d’une autre en dehors de moi, mais ils vivent en moi : je peux les entendre je les sens, par moments je les vois. Je leur parle, ils réagissent, je leur demande conseil, je les retrouve en rêve. J’ai toujours vécu au présent perpétuel. Ce n’est pas qu’un cadeau, parce que c’est un lien qu’on ne peut ni défaire ni resserrer, on est constamment entre la vie et la mort.
Je devrais peut-être peindre cette présence de mes morts, comme quand j’avais fait un tableau pour la mort de mon père, en 1995, à la sortie de l’hiver. La peinture à ce moment-là devient un pont entre vivants et morts, à travers une sorte de chamanisme.

NATURE
Pour peindre la nature aussi belle qu’elle est, il faut arriver à faire croire qu’on l’a peinte encore plus belle qu’elle n’est ; ainsi s’approche-t-on de la beauté réelle de la nature, sans jamais l’atteindre qu’en donnant l’illusion de l’avoir dépassée.
Je ne parle pas ici seulement de paysage : toute peinture, si « abstraite » se veuille-t-elle, est peinture de la nature – peinture des éléments. Ce que nous dit la peinture, c’est que nous sommes la nature. La peinture, ce sont les éléments en train de jouer entre nos mains. La peinture, c’est la nature en train de se voir à travers nos yeux.

NEW AGE
J’ai toujours du mal avec les cucuteries New Age, même si certains aspects de cet idéalisme me paraissent utilisables. Une chose est sûre, je n’ai aucune envie d’un monde parfait, et j’accepte la réalité telle qu’elle est pour moi, ce qui implique que je ne me crois pas responsable à la place des autres, mais responsable seulement de ce qui dépend réellement de moi. Quant à « l’amour inconditionnel » et autres fariboles pour ravis de la crèche et débiles légers, je les leur laisse. Mon amour est hautement conditionnel, et ne l’a pas qui veut. Je ne souhaite pas non plus être aimé de tout le monde, et ce qu’on appelle la « réussite » ne m’a jamais intéressé. Le monde de Régis Abitbol non seulement ne me tente pas, mais me fait carrément gerber, parce que j’aime le désir d’amour, pas les fantasmes de toute-puissance qui n’en sont que l’ersatz.
Pascal avait raison de dire : « Qui veut faire l’ange fait la bête », et je ne crois pas que ces idéologies New Age voisinent par hasard avec la mondialisation financière. C’est tellement une bonne idée pour l’oligarchie de tenter de nous faire croire que chaque individu est responsable de tout ce qui lui arrive ! Idéologie infiniment perverse, dont j’ai toujours combattu et combattrai la fausse innocence.

OBJECTIVITÉ
Le mot est aussi idiot et mensonger que le serait la chose, si elle existait. Notre seule possibilité d’être objectif, c’est d’avouer notre subjectivité.

OUTIL
Les outils informatiques sont si souples et si complets qu’ils nous donnent facilement l’impression que du seul fait de les avoir nous pouvons les utiliser correctement. Ce n’est évidemment qu’une dangereuse illusion, comme en témoignent les innombrables livres et photos particulièrement laids et mal foutus commis par des amateurs nullement distingués dont les ambitions créatrices poussent en tous sens sur le terreau d’une navrante incompétence.
Abusé par ses réflexes de consommateur, le bipède contemporain, confondant comme jamais l’être et l’avoir, croit naïvement qu’acheter l’outil c’est connaître le métier.

PAROLE
Notre parole nous sert sans cesse à nous rassurer sur le bien-fondé de nos opinions : notre discours est constamment truffé de chevilles qui sont en fait des béquilles destinées à nous convaincre nous-mêmes autant qu’à convaincre les autres. « Y a pas de doute ! C’est vrai que, il est certain que, c’est sûr que, il faut (bien) avouer que », etc.
Actuellement, c’est le tentaculaire « effectivement » qui tient la corde ; impossible à la plupart d’entre nous de dire trois mots sans y insérer cet adverbe à la fois pédant, laid et ridicule, mais qui a l’incomparable mérite de permettre aux imbéciles de reconnaître explicitement la véracité de leur propos à l’instant même où ils le tiennent, en un dérisoire tour de passe-passe supposé éviter la discussion, puisqu’elle n’a « effectivement » pas lieu d’être !
« Effectivement » a cette vertu proprement magique de circonscrire la discussion à celui qui parle, et qui s’avoue d’entrée tellement d’accord avec lui-même que l’auditeur est censé n’avoir d’autre choix que de le rejoindre dans la vérité.
La vérité, en l’occurrence, c’est que nous sommes aujourd’hui si peu sûrs de notre vérité que nous éprouvons le besoin obsessionnel de nous la reconfirmer sans cesse, tant nous la sentons à tout instant prête à nous échapper…

PAUVRETÉ
Si encore Sarkozy n’était qu’infâme… Mais en plus il est stupide. Il s’est mis dans la main des grands patrons en annonçant son plan de carrière : sa volonté de faire du fric après l’intermède présidentiel, qui lui servirait ainsi de rampe de lancement. Après le pouvoir et le paraître, le profit, pour toujours plus de pouvoir et de paraître. Il n’est pas sûr que ses maîtres aient envie de lui faire l’aumône. C’est qu’il est voyant, son Raymond…
Que ne faut-il pas faire pour exister quand on n’est pas capable d’être ?

PEINTURE (la vraie)
Les peintres amateurs peignent ce qu’ils voient ; les peintres professionnels, ce qu’ils observent. Les vrais peintres, qui ne sont ni amateurs ni professionnels, mais seulement peintres, peignent ce qu’ils vivent.
On peut partager une observation, mais on n’est changé que par une émotion. L’art est communion, qui intègre en un transcendant mystère la réalité, la réflexion et le vécu. Se contenter d’observer est une paresse ou une lâcheté – tout comme se contenter de réfléchir.
C’est l’émotion qui permet d’observer et de réfléchir, puis de créer.

POPULAIRE (culture)
Les écoutant ces derniers temps, j’admire la façon dont de nombreux musiciens, à la charnière entre dix-neuvième et vingtième siècle, ont su chacun à leur manière tirer le meilleur des traditions populaires qu’ils revisitaient. Dvorak, Smetana, Ravel, Respighi, Vaughan-Williams, Granados et de Falla, Bartok ou encore d’Indy et Canteloube. Leur intérêt pour le folklore, la musique ancienne, leur sont terreau dont leurs racines se nourrissent, et ils savent intégrer le passé au présent sans en affadir la sève, au moment même où ces cultures disparaissent peu à peu, fauchées par l’ère industrielle. Même chose pour des peintres comme Breton ou Millet, évoquant le monde agricole à l’aube de l’exode rural.
Les créateurs sombrent dans l’intellectualisme quand ils ne se nourrissent plus du peuple. Les grands musiciens, les grands peintres, les grands écrivains toujours se nourrissaient de ses racines et de son énergie : les exemples probants sont bien trop nombreux pour être cités, à commencer par Mahler dont la musique littéralement alchimique sublime les refrains populaires.
À l’inverse, stérilité de ces intellectuels qui se voudraient créateurs alors qu’ils ne se nourrissent que d’eux-mêmes, alors qu’ils vivent entre eux, en petits cénacles autocongratulateurs, autoadulateurs. Tout comme avant lui le nouveau roman, l’art contemporain de marché a perdu tout contact avec la réalité, il se nourrit de lui-même, il est autophage et masturbateur, à la fois autiste et corrompu. Et du coup désespérément ennuyeux.
Ces gens-là n’ont rien à dire, mais ils savent faire parler d’eux.
Voir POPULISME

POPULISME
Le populisme, cette nouvelle tarte à la crème. Il faut voir avec quelle haine (et quelle peur sous-jacente) les têtes pensantes de la sous-oligarchie intellectuelle (Reynié, Colombani, Caroline Fourest, Pascale Clark) prononcent ce mot, qui leur permet sans autre examen de rejeter à l’extrême-droite toute pensée tendant à dénoncer clairement la catastrophique et criminelle dérive de la mondialisation financière entamée depuis une cinquantaine d’années, et la pensée unique qui l’accompagne et la promeut. Leur usage populiste du mot populisme relève de la pire rhétorique, celle qu’ils diagnostiquent sans cesse à tort chez les autres. Bel exemple de « C’est çui qui l’dit qui y est ! »
Ce n’est pas Beppe Grillo qui est inquiétant, c’est le rejet borné, quasiment fanatique, de ce qu’il a à dire, de la révolte et des espoirs qu’il porte, par une classe politico-médiatique qui se prend pour une élite pensante et agissante quand elle n’est qu’une oligarchie bornée en pleine déconfiture.
_Voir POPULAIRE

RACINES
Qui ignore le passé n’a ni présent ni futur. Sans racines, aucun arbre ne pousse.

RELATIVISME
Se méfier du relativisme : il conduit tout droit au négationnisme. Si tout se vaut, le pire devient inconcevable – tout comme le meilleur. Plus rien n’ayant de valeur autre qu’anecdotique et provisoire, la vie ne vaut plus la peine d’être vécue. C’est pourquoi il est essentiel que nous décidions de survivre pour témoigner.

RESPECT
C’est mon respect de la vie sous toutes ses formes qui m’amène a penser que beaucoup d’hommes ne méritent pas d’être respectés.
Il m’arrive sans aucun doute de faire partie du lot.

RÉUSSITE
Elle est toujours ambiguë. Quand on obtient enfin ce qu’on voulait vraiment, on s’aperçoit la plupart du temps qu’on a reçu en même temps tout ce qu’on ne voulait pas. Réussir est en fin de compte bien moins satisfaisant que se contenter de faire. Réussir n’est que la cerise sur le gâteau, et il n’est pas rare qu’en y croquant trop fort on se casse les dents sur le noyau.

SAUVAGERIE
La civilisation n’est pas encore arrivée dans ces contrées écartées : on n’y aime pas la sauvagerie.

SAVOIR-FAIRE
Faire ce qu’on sait faire, parce que ça marche : le plus sûr moyen pour que ça ne marche plus.
Le savoir-faire n’est qu’un tremplin vers l’art, s’en contenter, c’est renoncer à créer.
Le savoir-faire nous fait la courte échelle pour que nous le laissions derrière nous. Apprendre à l’oublier est le seul moyen de ne pas le perdre… de ne pas s’y perdre.
Car se reposer sur ce qu’on sait faire nous empêche de faire ce que nous ne savons pas faire. Qui sait n’apprend pas.
Voir FAIRE et ÉVOLUTION (pas de doute, je radote – ou je désespère d’être entendu…)

SENSIBLERIE
À la barbarie répond la sensiblerie, cette corruption de la sensibilité : une époque qui produit des êtres humains assez sauvagement stupides pour obéir à la voix intérieure qui leur propose de massacrer leurs congénères engendre en miroir inversé des zozos assez indiciblement crétins pour « respecter la vie » au point de s’interdire de tuer le moustique qui les pique. Devant l’horreur de la réalité, la sensiblerie est la pire des réactions, tant moralement que sur le plan de l’efficacité.

SOUVENIR
Ce n’est pas le souvenir en lui-même qui compte mais la trace qu’il a laissée en nous. Même quand le souvenir a disparu, sa trace demeure présente – et influente –, petit morceau inaliénable de notre vision du monde, et qui a contribué à la modeler. D’où l’intérêt du petit opuscule nommé « Agrégats », consacré par l’ami Klépal à ses souvenirs d’une époque révolue, celle de son enfance.

TRAHISON
Je lutte contre la classe dont je suis issu, mais je ne me sens pas la trahir, au contraire. C’est elle qui a trahi toutes les valeurs qu’elle m’avait inculquées, et auxquelles j’ai toujours tenté d’être fidèle. Je dis bien tenté, traître moi-même.

TSUNAMI (le génie du)
Pourquoi ai-je appelé, le jour même, pile trois semaines avant le terrible raz-de-marée du 26 décembre 2004, cette aquarelle peinte le 5 décembre de la même année : « Le génie du tsunami » ? Je me souviens très bien m’être demandé, quand ce titre a surgi de mon inconscient ce jour-là : « Pourquoi ce mot, que je connais, mais n’utilise jamais, et surtout pas en peinture, m’est-il venu à l’esprit ? Pourquoi l’associer au mot génie ? »
Mais le titre, comme l’œuvre, s’est imposé. Cette aquarelle m’était venue comme une vague irrésistible, se peignant quasiment toute seule. Mais je ne peux m’empêcher de penser que quelque connexion cachée m’avait comme averti, sans que je comprenne un seul instant de quoi il s’agissait. Le jour du tsunami, l’aquarelle et son titre m’ont littéralement sauté à la figure.
Peut-être aussi que la force souterraine soudain déployée qui avait renversé tout obstacle, faisant jaillir la peinture comme un geyser ou une éruption, m’avait impressionné, et que ce titre était un signe de reconnaissance de cette évidence que la création – la vie –, quand elle prend vraiment son essor, nous échappe et nous dépasse, comme je l’ai si souvent vérifié en tous domaines.

VIN (goûter un)
Goûter un vin à partir de critères d’analyse est absolument stupide. Le goût n’est pas une question d’analyse, c’est avant tout une appréciation synthétique. On aime ou n’aime pas, et il s’agit de savoir si on l’aime, comment et pourquoi, mais surtout pas en définissant des critères variés, à noter sur une échelle de 100. Le goût est global, et on retrouve ici la notion de ki, qui se sent mais ne s’explique pas.
Ces rationalisations pseudo scientifiques témoignent peut-être de l’influence allemande sur les Etats-Unis, mais plus encore du prétendu pragmatisme anglo-saxon, cette espèce d’efficacité bornée qui veut des certitudes et ne laisse place ni à l’intuition ni au rêve, qu’elle croit très intelligent de remplacer par les calculs fumeux d’une science et d’une publicité mécanistes. Le goût, contrairement à ce que veulent croire les amateurs de certitudes, n’est pas seulement d’ordre cérébral, il relève aussi du corps, il engage corps et âme la personne complète, en bloc. En matière de goût, toute analyse qui se voudrait scientifique manque d’entrée son objectif et se condamne à l’impuissance, tout en ouvrant la porte à toutes les tricheries.

VIVANT
Essere vivo, se sentir vivre. Depuis quelque temps, je me dis parfois, et c’est sans doute une réflexion de vieux, que c’est notre raison d’être, qu’il faut et qu’il suffit d’être conscient de vivre pour accomplir notre mission d’être vivant.
C’est ce que j’ai souvent vu faire aux vieux paysans italiens ou français qui occupent les bonnes heures du jour assis ensemble au soleil à regarder passer le temps.
Qui pour eux seuls, avec douceur, prend le temps de passer.

jeudi 21 mars 2013

L’HOMME, CE ROI AU SOURIRE SI DOUX…

Envie, ce jour, de nous tendre un miroir, à la lumière des événements de tout ordre qui composent notre époque, où tout est inédit sans pour autant que rien ne change…
Mais d’abord vous mettre en joie par cet extrait du sagace éloge du miroir, instrument vital de la conscience (ou de l’inconscience) de soi, tiré du délicieux « Voyage dans le boudoir de Pauline » de L.F.M.B.L., alias Louis François Marie Bellin de la Libordière, paru au moment où, après la longue agonie de la Révolution de 1789, tout commençait à rentrer dans « l’ordre ».
Nous ne sortons pas d’une révolution, nous y entrons. Vous trouverez donc bon que le reflet du miroir que je nous propose ici soit un tantinet moins badin que la prose assez succulente du ci-devant L.F.M.B.L.…

Le Miroir
Voyage dans le boudoir de Pauline, Louis François Marie Belllin de la Llibordière, Paris, An IX - 1800

Nous sommes très sensibles, nous les hommes.
Nous n’avons jamais été aussi sensibles.
Nous sommes infiniment sensibles au respect par la nature de nos droits imprescriptibles. Nous ne pouvons accepter que d’autres créatures vivantes aient le droit de vivre autrement qu’à notre service, à notre dévotion, prêtes à tout instant à se sacrifier pour satisfaire nos moindres besoins, nos plus infimes désirs.
Les platanes doivent s’écarter devant les motos qui sortent de la route, sous peine d’être tronçonnés sans pitié.
Les requins doivent laisser la priorité aux surfeurs, dont le plaisir est infiniment plus important que la survie d’une espèce qui a eu tout le temps de profiter de la vie, compte tenu de son ancienneté.
Qui sait s’il y aura encore des surfeurs dans deux cents millions d’années ? Laissons-les vivre, et s’éclater !
Quant aux rhinocéros, leur devoir le plus sacré est de nous apporter le secours de leurs cornes pour servir de béquilles à nos membres défaillants et nous éviter d’être nous-mêmes cornus, tout en assurant la continuité de l’espèce pour laquelle nous sommes prêts à tous les sacrifices, même humains…
L’homme-roi sait de source sûre que le monde a été créé pour l’homme et non l’inverse. Il lui arrive même, particulièrement quand il vient de déféquer de façon satisfaisante, de penser que le monde a été créé par l’homme et non l’inverse, en vertu du fait, reconnu de la création toute entière, que Dieu a créé le monde.
L’homme-roi ayant créé Dieu à son image, il en découle naturellement que l’homme est en dernier ressort le seul et unique Créateur de l’Univers.
L’homme-roi en déduit à juste titre qu’il n’a, envers un monde qui lui doit tout, que des droits. Le seul devoir de l’homme-roi consiste donc à faire en sorte de rester roi à tout prix, quitte à se montrer inhumain.
Tout ce qui dérange le confort et les plaisirs de l’homme-roi est par définition nuisible et doit être éradiqué sans aucune pitié.
Nous respecterons la nature quand elle nous respectera, et ce n’est pas demain la veille. En attendant, tuons-la pour lui apprendre à vivre.
Car tel est notre bon plaisir.

P.S. : Au fait, la dernière phrase de notre auteur est tronquée ; je vous en livre donc la fin, aussi drôle que lucide, et quelque peu désenchantée :
« Tous nos yeux sont fixés ensemble sur le miroir de Pauline, et, à coup sûr, chacun de nous n’y regarde que lui-même. »

mardi 5 mars 2013

DES SEINS ANIMÉS !


Vive les Femen ! Elles ne trichent pas, elles !

LA PLASTIQUE DU PLASTIQUE


Rembourser les prothèses mammaires, encore une de ces brillantes idées de la compassion universelle dévoyée. Sauf lorsqu’il s’agit de réparer autant que possible les dégâts créés par des interventions chirurgicales nécessaires, je suis contre, parce que je n’ai pas envie d’être tout contre.
Mais aussi parce que ce n’est pas en trichant avec sa réalité qu’on améliore son image de soi.
Rembourser une démarche qui indique une névrose sans la soigner, c’est encourager le mensonge à soi-même et à autrui, pire, le légitimer. Pire encore, c’est faire croire que les minables stratagèmes de la chirurgie plastique peuvent réussir à tromper sur la marchandise, donc, plus que pire, avouer que l’on tient le corps pour une marchandise qu’il s’agit de vendre.
Croire que l’apparence peut changer l’essence, c’est une ânerie et un mensonge de publicitaire, c’est se vendre au marketing. Cette illusion vieille comme le monde ne résiste pas à l’expérience : quand tombe la gaine et se répandent les chairs, s’effondre la confiance. Quand la paume s’arrondit sur du plastique, quand elle caresse du botox, on n’est plus seulement dans le mensonge de l’un, mais dans la déception de l’autre, et la supercherie révèle crûment le manque d’estime de soi qu’elle voulait cacher, comme le mépris pour autrui qu’elle implique.
Illusoire prise de pouvoir sur son propre destin : d’un coup de bistouri magique, on n’est plus ce qu’on est, on est ce qu’on se fait – mais on sacrifie du même coup la réalité au fantasme, et l’être au mieux-être…
Et pour finir, l’on devient ce que l’on croit qu’autrui veut que l’on soit, comme ces actrices ravissantes qui se défigurent pour rejoindre l’image à la mode, et y perdent l’essentiel de ce qui faisait leur charme personnel.
Ce n’est pas la chair en elle-même, matière inanimée, qui compte, mais l’énergie qu’elle dégage, la chaleur qu’elle rayonne, la vie qu’elle recèle.
Toucher un sein inanimé, qu’on le veuille ou non, c’est toucher la mort. Et que vaut la raideur contrainte d’un sourire botoxé ?
Non, décidément, je n’aime pas les momies vivantes.
Il n’y a évidemment aucune raison valable pour que la société prenne en charge des interventions de chirurgie esthétique sauf dans des cas aussi sérieux que le bec-de-lièvre par exemple.
Il n’est donc pas anodin que les pouvoirs publics puissent envisager le remboursement de la chirurgie plastique à visée purement « esthétique ». Il est dans la logique du libéral-nazisme d’encourager la chosification de l’être humain, sa réduction à une matière éminemment plastique, interchangeable à volonté.
Ainsi déresponsabilisé et désidentifié, l’individu peut être pris en charge, modelé, formaté, « adapté » ; que dis-je, il s’adapte de lui-même au modèle « proposé » (imposé, en vérité par l’opinion consensuelle manipulée) se normalise et trouve son « bonheur » à n’être plus lui-même, mais une sorte de clone. Le véritable assistanat, il est là, et pervers, puisqu’il s’agit de promouvoir la tricherie systématique qui est la base même de toutes les politiques de pouvoir et de profit !
Ce qui nous amène au si dangereux concept de « Think positive » qui n’est qu’une version anoblie et adoucie des dogmes libéraux. On est avec cette idéologie dans la pensée magique, autrement dit dans la communication. Pratiquée sur soi-même comme une forme d’auto persuasion, à la façon du Dr Coué, la pensée positive relève du choix de l’individu ; imposée par la société comme un mode de vie quasi obligatoire, comme un onzième commandement, elle se fait pure manipulation des esprits.
Restons nous-mêmes : chères, très chères compagnes, la vie est déjà bien assez dure ; aidez-nous à vous connaître et à vous aimer pour ce que vous êtes ! Donnez-nous notre sein quotidien, non le sein en général, non le sein « idéal », mais votre sein, celui dont la forme et la consistance nous parlent de vous seules, et non le postiche de poupée gonflable mondialisée qui vient s’interposer, air-bag importun, entre deux êtres vivants qui ne demandent qu’un voluptueux corps à corps…

P.-S.
Dans la foulée, peut-être serait-il utile de retirer au sympathique Stéphane Hessel les deux prothèses que les chirurgiens esthétiques de l’information lui ont greffé à son insu de son plein gré, et dont l’énormité déforme bien maladroitement et malhonnêtement sa svelte silhouette d’honnête homme ?
Quels que soient par ailleurs ses mérites, et contrairement à ce que racontent des médias avides de mythification et prompts à la mystification, le sémillant auteur d’Indignez-vous ! n’a jamais appartenu au Conseil National de la Résistance ni participé le moins du monde à la rédaction de la Déclaration universelle des droits de l’homme.
Et n’en déplaise à L’Équipe, non, Stéphane Hessel n’a gagné ni le Tour de France ni Roland-Garros.

Voir à ce sujet l’article de Claude Moisy, journaliste, ancien PDG de l’AFP dans Le Monde : L’auteur d’"Indignez-vous !" victime d’une fabrication

lundi 24 décembre 2012

QUASI NIENTE à l’Alliance Française de Venise


Quasi niente à l’Alliance Française
ENTRÉE À VENISE


On arrive à Venise comme, après tous les méandres de l’insomnie, on finit par descendre sur la plage d’un songe.
On vole vers Venise comme à un rendez-vous d’amour. La hâte du désir fait compter les minutes lentes. On désespère de toucher au bonheur. La ville ne paraît pas. Rien ne l’annonce. On la cherche au Levant. On s’attend à en voir quelque signe, et sur le ciel flotter les pavillons de la chimère. L’horizon, où elle se dérobe, est un infini muet, miroitant et désert. Parfois, on a cru découvrir une tour, un clocher sur la plaine marine ; mais on doute du mirage salin. Est-ce la mer ? est-ce la terre ferme ? ou plutôt, quel mélange fluide, quel transparent accord des deux pâtes sur la palette ?
Tout est ciel. C’est le ciel immense des salines, une vasque de rose et d’azur tendre, un océan de nacre, qu’irise, çà et là, quelque perle de nuage. On appelle la mer, et on l’a au-dessus de soi, ce firmament tranquille. Puis, le crépuscule rougit. Une tache de sang coule sur la voûte et s’étend vers la terre. Venise n’apparaît toujours pas. Elle est là-bas, pourtant, dans l’ombre lucide, d’un violet si délicat et si languissant qu’on penne au sourire de la volupté douloureuse.

André Suarès, Voyage du Condottiere

PRESQUE RIEN
les couleurs de la lumière


Idéalement, peindre à l’aquarelle, c’est marier l’eau, l’air, la terre et le feu, peindre, à travers la lumière, les quatre éléments émergeant de la nuit du néant. Pour faire voir le cinquième, qui est l’invisible.
C’est pourquoi peindre à l’aquarelle, c’est pour moi chercher à faire percevoir tout avec presque rien, à travers les infinies variations des couleurs de la lumière.
Je crois qu’avec l’aquarelle, il ne s’agit pas de peindre la lumière des couleurs, mais de découvrir les couleurs de la lumière, d’où l’importance du gris et de ses métamorphoses. Ce qui compte dans une aquarelle, ce n’est pas la couleur, mais ce que la lumière en fait, tout comme dans un vitrail. L’aquarelle réussie, baignant dans la lumière intérieure du papier, rayonne. Ainsi pouvons-nous tenter d’évoquer l’essence du paysage, séjour de nos âmes.

GRIS
Le ciel gris clair, si fréquent à Venise, et qui explique en partie le goût des vénitiens pour la couleur. Un gris lumineux et neutre, une absence de couleur qui fait mieux ressortir toutes les couleurs, à commencer par les tonalités infiniment variées de l’ocre des briques et des tuiles.
Dans cet écrin gris, Venise se dresse immobile, suspendue dans le temps et l’espace, et son silence fait irrésistiblement penser au silence éternel de ces espaces infinis si bien mis en scène par Pascal…
En me levant ce matin et en allant aux fenêtres qui donnent sur le campo San Silvestro, absolument désert à cet instant, sans même un pigeon, j’ai vécu le bref éblouissement d’un de ces moments d’éternité après quoi nous courons en vain et qui ne viennent à notre rencontre que quand nous ne les attendions plus.
Ce sont ces moments-là que depuis le début je tente de peindre, quelle que soit la manière ou la technique.


Affiche Quasi niente à Venise
Casino Venier, Alliance française de Venise

jeudi 13 décembre 2012

AKWABON ?

AKWABON ?

Il a neigé hier.
Ce matin, un soleil diffus émerge lentement de la montagne, rayonne de son mieux à travers des nuages qui s’effilochent doucement, et des lambeaux de ciel bleu aguicheurs te sourient.
AKWABON ? Tu sais qu’il pleuvra cet après-midi, la météo te l’a dit.

Illuminé par le soleil levant, le givre sur la vitre est devenu dentelle de cristal et d’argent et ses entrelacs compliqués révèlent des paysages de contes de fée regorgeant de très anciens symboles qu’il te semble reconnaître…
AKWABON ? Inutile de nervaliser : tu sais que le givre fond sous le soleil qui l’anime, et déjà de grosses gouttes bêtes coulent sur la dentelle, effacent les signes et diluent le paysage qui se dissout en longues traînées larmoyantes avec la touchante sottise des gros chagrins baveux d’enfant.
Sous tes yeux, la dentelle se défait, les symboles s’en vont à vau-l’eau.
Ce n’est pas que l’eau n’ait pas de mémoire, c’est qu’elle ne veut pas se souvenir. Et sait pleurer pour oublier.

Une voix très pure s’élève, flèche de lumière qui te pénètre et te révèle comme si tu n’avais encore jamais existé, ton corps tout entier transparent résonne, c’est ça la musique, une transparence rayonnante, la simplicité de l’indicible accepté ; et la voix te renvoie à l’évidence de ce temps où tu n’avais rien à prouver, rien qu’à te laisser vivre dans l’harmonie d’une totale absence de projet, et tu voudrais voir chanter celle qui chante et que jamais le chant ne s’arrête.
AKWABON ? Tu sais bien que le disque a une fin, que tu n’auras jamais assez de temps devant toi pour retomber en enfance, tu sais bien que la voix s’est éteinte, et tu sais aussi, pauvres de nous, que si le chant n’était pas trop court, tu finirais par le trouver trop long…
AKWABON chercher à durer, chercher à parfaire, puisque tu as de tout temps l’étrange pouvoir de te lasser même de la perfection ?

Tu es à Marseille et l’ami Claude, qui est homme de bonne volonté, te dit : Si tu veux être édité, va à la Charité, y a plein de gens qui se remuent, ça bouge…
AKWABON ? Bien sûr que tu veux être édité, mais pas n’importe comment, ni à n’importe quel prix. Et tu n’as pas envie d’aller voir fumer en liberté trois ou quatre de ces « criateurs » à la mode conceptuelle qui croient avoir inventé le fil à couper le beurre parce qu’ils ont remplacé l’acier par du plastique ou l’inverse, et ne t’apprendront rien puisqu’ils savent tout d’avance, alors que tu peux aller retrouver ton fils et discuter le coup avec lui sous le mûrier du petit jardin colonial incongru où il crèche, quelque part en haut de Montolivet. Pas envie d’aller faire voler ton dragon ni de regarder voler celui des autres. Tu n’écris pas pour ça.
Envie d’éprouver tes racines, de laisser circuler la sève du silence autant que le sang des mots entre lui et toi : vous avez tout à vous dire, puisque vous n’avez rien à vous vendre – vous avez payé pour ça, et pour une fois, ce n’était pas trop cher : il ne s’agissait pas d’argent.
Tu as toujours détesté la drague, il te faut des séductions un peu moins vulgaires, et si possible pas de séduction du tout – des coups de foudre. Et les coups de foudre ne doivent rien ni au hasard ni à la volonté.
Battre des ailes pour faire du vent, merci bien ! Ce que tu veux, c’est sentir battre des cœurs pour nourrir la vie.
Tu as presque regretté d’avoir répondu sèchement à Claude que ça ne t’intéressait pas.
Pourtant, face à la corruption marchande qui a envahi jusqu’à nos façons de sentir, tu n’as qu’un cap possible : tu ne veux pas te perdre dans le présent, tu veux t’y retrouver.
Ce qui nous amène, par un de ces détours qui n’en sont pas puisqu’ils renvoient au cœur du problème, à Gros Textes : quand l’ami Artufel t’a proposé d’y écrire une chronique, au plaisir narcissique qui t’a fait accepter d’entrée (« Pourquoi pas ? ») a aussitôt succédé la question dont il est ici question (« Pour quoi ? ») :

AKWABON ?
Quand je reçois Gros Textes, j’ai toujours d’abord la même réaction :
AKWABON
C’est la même chose, en moins douloureux, en moins paniquant, que quand j’entre dans une FNAC…
À la FNAC, je craque. Indigestion. Gros Textes ? Y en a moins, mais c’est encore trop. Je sais que je ne lirai pas tout. Et je m’en veux. D’autant plus que je sais du coup que les autres lecteurs ne liront pas tout non plus. Donc que tous ne me liront pas !
C’est trop. Nous sommes trop. Trop nombreux, trop riches, trop créatifs, trop prolifiques !
À quoi bon vivre pour être noyé dans la masse ? À quoi bon vivre, si c’est pour grouiller ?
Nous sommes tous des lemmings. Le prouvent surabondamment les conduites suicidaires si merveilleusement variées et ingénieuses qui se multiplient à l’heure actuelle sous l’impulsion de la plus autodestructrice des idéologies, l’ultra libéralisme, ce serpent qui se mord la queue et croit qu’il suffit pour vivre de repeindre la mort aux couleurs de la vie – tout comme cet autre serpent, le communisme, s’imaginait qu’il suffirait pour durer à l’infini de repeindre la vie aux couleurs de la mort.
Dès lors, pourquoi écrire, y compris dans Gros Textes, puisque j’ai l’impression de n’avoir plus rien à dire, ou plus exactement que ce que je pourrais dire non seulement n’intéresserait personne, mais ne changerait pas d’un iota (qui c’est, çui là ?) le cours des choses ?

AKWABONÉCRIR ?
Comme souvent, la réponse est dans la question : pour se poser des questions et qu’elles ne s’envolent pas l’instant d’après parce que ça m’arrange…
Iota, par exemple, sékwa ?
Ensuite, écrire pour trouver des réponses, de ces réponses qui peuvent rester, et qu’il faut garder précieusement, parce qu’elles sont justes – et que des justes, il n’y en a pas tant que ça.
Iota, j’apprends, désolé, je savais pas, que c’est la plus petite lettre de l’alphabet grec. C’est donc mieux que rien : ce que j’écris a une chance, infime, certes, mais réelle, de changer un petit quelque chose dans le cours des choses : un iota, ce n’est pas tout à fait rien.
Ledit cours en effet ne me convient pas. N’a pas l’heur de me plaire. Me débecte carrément. Me fout vraiment en rogne. Me remplit d’une rage folle. M’engorge le foie. Eh oui, ne plus avoir la foi fait tort au foie.
Iota ou pas, je ne peux pas me contenter de bosser, bouffer, baiser, dormir (par ordre croissant de nécessité personnelle, et même en essayant de ne pas confondre beaucoup et bien). Il me faut en plus enrager. Sinon, plus rien ne (se) passe.
Mais pourquoi se battre contre des moulins à vent ? Pour qu’ils ne soient jamais sûrs d’avoir tout à fait gagné. Pour n’être jamais sûr d’avoir définitivement perdu.

AKWABONÉCRIR ?
Écrire, ça me soulage quand j’enrage. Faire dégorger le poireau. Gerber un bon coup de temps en temps, puisque je me fais sans cesse de la bile.
Écrire, ça me fait rêver – et ça fait vivre mes rêves ; écrire, ça fait monter le cours de mes rêves – ça leur donne cours. Même si c’est toujours trop court.
Écrire, ça m’occupe ; c’est le coup de la grenouille qui est tombée dans le seau de lait et s’y agite tant et plus pour ne pas se noyer, n’espérant plus rien, mais ne pouvant pas désespérer : la vie est ainsi faite qu’elle n’arrive pas à se désespérer…
Quand elle y arrive, ce n’est plus la vie, c’est la mort !
On en revient toujours là : même dans le laid, arriver à faire son beurre. Pour ne pas perdre pied. Mieux, si possible, pour prendre son pied : écrire, c’est rager vers plus de vie.
Parce qu’il y a, quand même, toujours cette idée souterraine rampant sournoisement dans les profondeurs tortueuses de mon inconscient, cet espoir fou, ce rêve peut-être pas irréalisable : Et si quelqu’un, quelque part, tout à coup, me lisait ? Me lisant, en était – rêvons ! – changé ? Comme révélé, transluminé…
Et me faisant savoir qu’un instant j’ai donné sens à son existence donnait tout à coup sens à la mienne ?
Mais la vraie réponse est encore plus belle, encore plus exaltante, encore plus naturelle, inattendue et évidente que toutes celles que je viens d’énumérer : la vraie réponse, c’est que le pire est encore le meilleur !

AKWABON ? BON À RIEN.
À quoi ça sert ? À rien. C’est comme un feu qui ne veut pas s’éteindre. Et qui souffle tout doucement sur ses braises, en espérant toujours qu’on y remettra du bois.
C’est un feu qui ne veut pas mourir et se réchauffe en brûlant le bois qu’il attend.
Et en fin de compte…
EST-IL BESOIN QUE ÇA SERVE ?
Suffit de faire. C’est gratuit. Ça ne rapporte rien. Ça ne sert à rien. Pourtant, pendant et après, tu te sens mieux. Une fois encore, tu as essayé de partager.
De toute façon, tu n’as pas le choix : si tu ne faisais pas envers et contre tout feu de tout bois, tu ne serais pas toi-même. Tu ne serais pas juste.
Tu ne pourrais même plus te demander : AKWABON ?
Ni te répondre avec Cyrano : « C’est bien plus beau lorsque c’est inutile. »

mercredi 28 novembre 2012

LE DUO COUILLON FLIPPÉ ET L’AFFAIRE NOTRE-DAME DES GLANDES


Je ne connais malheureusement aucune injure suffisamment grossière et dégradante pour donner une idée juste de l’insondable connerie des deux sinistres clowns en train de se disputer la tête d’une droite qui peut revendiquer avec des arguments plus solides que jamais le titre de championne du monde de la bêtise et de l’ignominie.
Inutile d’en dire plus. Laissons COUILLON et FLIPPÉ à leur danse de Saint-Guy, et parlons de choses infiniment plus sérieuses, de choses graves.

Vivre ou (con)voler ? Peut-être faudra-t-il choisir…

Venons-en à L’AFFAIRE NOTRE-DAME-DES-GLANDES
Bernard Maris écrivait l’autre jour à très juste titre que « La bataille contre l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes est autrement plus importante que celle du Larzac ».
C’est qu’il s’agit ici d’un choix crucial, un choix de civilisation, et d’un pas de plus ou de moins vers le désastre final déjà en cours. Pour une fois, il est vrai qu’il n’y a pas d’alternative ! Ou nous continuons d’aller dans le mur de la croissance tous azimuts, et nous n’irons plus bien loin, ou nous commençons enfin à penser en termes d’écologie authentique et de décroissance, et l’espèce a encore quelques chances de survivre.
En ce sens, l’annulation de ce projet aussi stupide que nuisible et dépassé serait un signal (enfin !) que quelque chose bouge encore dans le cortex désespérément atone des « têtes pensantes » de ce Parti de centre droit mou qu’est devenu le si mal nommé Parti Socialiste.
Car ce projet est à l’évidence une de ces usines à gaz perverses concoctées par les requins des multinationales pour permettre au privé de ruiner le public tout en s’enrichissant sur son dos, double bénéfice ! En témoignent clairement, me semble-t-il, les quelques éléments d’information que voici :

« L’étude indépendante demandée par le collectif des élus contre l’aéroport (CeDpa) montre une nouvelle fois l’étendue de ce grand projet inutile. Quels sont les points intéressants qui soulignent les fautes dans la Déclaration d’Utilité Publique de 2008 ?

À la demande du collectif d’élus opposés au projet de l’aéroport Notre-Dame-des-Landes, un cabinet d’études européen indépendant nommé CE-Delft a analysé la solidité économique de l’étude menée lors de la Déclaration d’Utilité Publique ; puis comparé les deux projets, le réaménagement de l’aéroport Nantes Atlantique et la construction du nouvel aéroport.

Des procédures administratives incohérentes

Une Déclaration d’Utilité Publique (DUP) a été décrétée en février 2008 suite à une enquête publique qui présente de nombreuses zones floues. Lors de l’enquête publique, 80 % des contributions faites aux sept enquêteurs étaient opposées au projet. Cependant, l’enquête s’est quand même avérée positive pour déclarer une DUP. Sur les sept enquêteurs qui ont fait le travail, deux ont abandonné leur position avant la fin de la commission d’enquête. L’enquête amenant à la DUP n’a donc été signée que par cinq enquêteurs. En 2010, les enquêtes parcellaires ont continué et en 2011 la concession de ce futur aéroport a été donné à Vinci. En juin 2012, les enquêtes sur la gestion des eaux et les zones humides seront lancées et avant 2014 les études environnementales, foncières et archéologiques.
Lors de la DUP, l’ACIPA a déposé cinq recours au Conseil d’Etat pour annuler la procédure. Ils ont été rejetés sans motivation. Afin de poursuivre les recours juridiques, la Cour européenne des droits de l’Homme a été saisie par l’ACIPA en 2010. La Cour européenne a pour traiter la demande et faire en sorte que l’État français motive ses rejets. Parallèlement, trois recours sont en cours depuis la publication du cahier des charges au Tribunal Administratif de Nantes. Tous les recours ne sont pas suspensifs.
Par ailleurs, le projet était condamné par le Grenelle de l’environnement en 2007 qui dans ses lois ne prévoyait pas d’augmentation de capacité aéroportuaire. Le projet Notre Dame Des Landes est multiplié par trois. Jean Marc Ayrault et François Fillon ont fait pression disant que cet aéroport serait le premier aéroport HQE et qu’il n’était ici que question de transfert, donc le projet de NDDL ne rentre pas dans le cadre des lois du Grenelle.

Entre pressions et soutiens politiques, les choses bougent

Le projet est aujourd’hui connu partout en France mais également en Europe. En 2009, le CeDpa a été créé. il regroupe 1000 élus opposés au projet, 500 élus des Pays de Loire et 500 élus de la France entière. En 2011, ils se sont constitués en association pour financer l’étude indépendante publiée depuis le mois d’octobre dernier. Il entend bien faire pression pour faire bouger les politiques. L’ACIPA quant à elle regroupe 42 associations, partis et syndicats qui se réunissent tous les mois. Des comités de soutiens se développent partout en France et un collectif de pilotes de Nantes Atlantique a rejoint le mouvement. Tous travaillent avec des géographes à dénoncer le projet et mettre en avant une « métropolisation » à outrance. De plus en plus d’actions sont organisées, des installations de jeunes en maraîchage entendent bien rester sur la commune et une opération « citoyens vigilants » est mise en place depuis trois ans. Il s’agit de deux personnes par jour qui stationnent devant les bâtiments importants de Nantes : la préfecture, le siège du Parti Socialiste, de l’UMP, le CG…

L’argument de la saturation de Nantes Atlantique ne tient pas

Michel Tarin explique : « au niveau des passagers il y a bien une augmentation du trafic. Depuis 2004, notamment l’arrivée des compagnies low-cost, on est à 3,3 millions de passagers par an ». Néanmoins ce qui sature un aéroport ce n’est pas le nombre de passagers mais le nombre de mouvements c’est dire de décollages et d’atterrissages. Nantes Atlantique stagne à ce sujet depuis dix ans. « Ce sont les avions qui aujourd’hui sont plus remplis qu’avant puisqu’en 10 ans on est passé de 40 à 80 passagers par avion » ajoute-t-il. La particularité de Nantes Atlantique a été qu’il y a eu une augmentation très importante des vols charters vacances, c’est une des principales plateformes qui accueillent le plus d’évolution dans ce sens-là.
À ce propos, l’étude du cabinet CE-Delft propose un comparatif des aéroports. En surface, l’aéroport de Nantes avec ses 320 ha est dans la moyenne internationale, sa piste de 2 900 m de long est la même que celle de l’aéroport de San Diego aux États unis. Sur ces pistes qui font la même taille, on traite à San Diego 223 000 mouvements annuels alors qu’à Nantes on traite à ce jour 42 000 mouvements. San Diego traite 17 millions de passagers par an quand Nantes Atlantique peine à traiter 3,3 millions de passagers.
Michel Tarin explique que « La longueur de piste par ailleurs ne veut pas dire grand-chose. À Gatwick, le deuxième aéroport de Londres, la piste fait 3 200 m, et bien un A380 ne peut pas décoller sur une piste a pleine charge. On y traite pourtant 280 000 mouvements avec 35 millions de passagers par an sur 270 ha ».
Nantes Atlantique peut accueillir encore jusqu’à 200 000 mouvements, même si ce n’est pas souhaitable, sans problème technique majeur. Il ajoute que le projet de Vinci à Notre-Dame-des-Landes, aujourd’hui modifié par rapport au projet initial, compte deux pistes de 2 900 m qui ne pourront pas accueillir d’A380. Souhaitons nous refaire un aéroport à l’identique qui ne sera de toute façon jamais un grand hub intercontinental ? NDDL nécessite 940 ha pour la plateforme aéroportuaire, mais la DUP compte 1 650 ha. Ce sont plus de 2 000 ha de terres agricoles qui sont menacés !

L’avenir du transport aérien en question

« Lors du débat public en 2002, le baril de pétrole était entre 30 et 40 dollars, aujourd’hui c’est autour de 125 dollars le baril » souligne Michel Tarin. Par ailleurs, depuis 2007, même les compagnies aériennes se lancent dans le transport ferroviaire. Air France depuis cinq ans a fait le choix du TGV et l’a déjà mis en place sur le Thalys Nord au départ de Paris. L’objectif est de desservir un maximum de voyageurs sur les trois grands hubs européens, que sont Paris Roissy, Londres et Francfort, par le train. La société gagne 35 % de ses mouvements avec le TGV en doublant en même temps son nombre de passagers à l’intercontinental.
C’est sur ce constat que le gouvernement anglais a choisi de ne plus agrandir l’aéroport d’Heathrow (qui compte deux pistes de 3900 m et 3600 m), 72 millions de passagers par an et 560 000 mouvements.

Construire un aéroport sur une zone humide et des terres agricoles

Certains politiques ont décidé que la perte des terres du bassin Notre-Dames-des-Landes n’était pas très grave car ce n’était « que de la lande ». Cela rappelle vaguement les propos de certains ministres d’Etat quand on parlait de faire un camps militaire dans le Larzac, un « désert agricole » à l’époque ! Mais le bassin de Notre-dame-des-Landes est le principal bassin laitier de Loire Atlantique, une zone d’élevage et de production qui verrait la suppression de près de 500 emplois si le projet arrivait à terme. Les documents officiels de la DUP prévoient 39 exploitations dont 15 fortement impactées. Ils n’ont même pas prévu la disparition des exploitations qui se trouvent au milieu de la future piste. À l’époque de l’étude, il y avait 82 exploitations, pour certaines impactées de façon très minime, entre 15 et 18 disparaissent car elles sont sur les pistes mais une cinquantaine d’autres vont disparaître car elle n’auront plus de capacité économique pour fonctionner. « Quand vous perdez le tiers de votre surface d’exploitation, ce n’est pas rien ! » souligne Michel Tarin.
La perte des terres agricoles augmente d’année en année, la Loire Atlantique est un département "pilote" pour l’artificialisation des sols, 2500 ha de terres ont été perdus depuis 15 ans.
Cette partie d’aéroport se trouve complètement sur des zones humides, le travail de repérage fait par les porteurs de projet a dénombré 98 % de la surface en zone humide. Pourquoi 98 % et pas 100 % ? car ils n’ont pas pu sonder les routes sous les maisons et les stabulations des fermes. NDDL est un plateau avec deux bassins versants, la Loire d’un côté et la Vilaine de l’autre. Un projet de ce type sur un château d’eau va poser énormément de problèmes car il va falloir faire des compensations. Le projet se retrouve sur la deuxième périphérie nantaise. En 1970 il y avait 12 000 habitants sur les 12 communes, en 2005 il y en avait 53 000 (dernier recensement), aujourd’hui on est aux environs de 55 000 habitants. « On déplace un aéroport qui se trouve à sept kilomètres de Nantes pour le placer à 17 km au Nord de Nantes. Tous les ponts sont bouchés au nord et on souhaite encore saturer le nord ? Quel aménagement souhaitons nous ? » souligne Michel Tarin.
Une deux fois deux voies viendra couper la campagne entre Nantes et Rennes, et un périphérique supplémentaire va être mis en place. Le sud de Nantes qui a peu d’activité va encore être le laissé pour compte. Les géographes sont très remontés sur le renforcement de l’axe Nantes-Rennes car selon eux cela devrait plutôt être un axe Nantes-Saint-Malo.

Vinci, la grande surface de l’aéroportuaire

Vinci a été choisi comme concessionnaire en 2011 pour Nantes-Saint-Nazaire. Il faut savoir que la société gère également Quimper, Dinard, Rennes, Angers. Actuellement, elle est en pourparler avec Lorient. Tous les aéroports du grand ouest vont être sous la coupe de Vinci. Il y a aujourd’hui 14 aéroports commerciaux dans le grand Ouest et 147 en France. En comparaison, en Allemagne il y en a 49 et en Grande Bretagne 37.

Un financement revu à la hausse pour les collectivités, à la baisse pour Vinci

En novembre 2010, le projet est passé de 16 % de fonds publics à 44 %. Lors de la DUP, le concessionnaire, alors inconnu, devait prendre en charge la totalité du projet et l’Etat le barreau routier qui correspondait à 16 % de fonds publics. En 2011, lors du choix du concessionnaire, Vinci devait apporter 400 à 500 millions au projet. Néanmoins, comme le projet coutait plus chère qu’annoncé dans de la DUP, L’Etat est passé de 91 millions à 138 millions, et les Collectivités Locales qui ne finançaient rien apportent leur contribution à hauteur de 115 millions d’euros. Le coût du projet est estimé à 554 millions d’euros sans taxi-voie. De plus l’aéroport n’est plus conçu pour neuf millions de passagers mais pour quatre millions, c’est à dire le même nombre que dans l’aéroport actuel.
« La seule chose qui a augmenté ce sont les places de parking de Vinci ou il y avait à la base 7000 places et dans le projet de Vinci il y en a 10500 ! » ajoute Michel Tarin. Le plus grave c’est qu’en septembre 2010, les collectivités ont du voter le budget sans connaitre aucun chiffre puisque le cahier des charges n’a été donné qu’en février 2011. Le concessionnaire ayant été nommé en janvier 2011. Vinci en 2011 s’est désengagé au niveau financier puisqu’il ne met plus que 310 millions d’euros au projet. Mais d’où sortent les 310 millions d’euros de Vinci ? Le nombre se décortique en trois parts :
- 100 millions d’euros c’est le résultat du bénéfice fait sur Nantes Atlantique entre 2010 et 2017.
- 100 millions d’euros empruntés sur les marchés financiers cautionnés par les collectivités locales, c’est écrit en noir sur blanc dans le cahier des charges
- 100 millions d’euros des actionnaires de Vinci avec un rendement annuel de 12 % imposé.

Une étude économique biaisée par des erreurs de calcul volontaires

La loi d’orientation sur les transports intérieurs du 30 décembre 1982 (LOTI) oblige à démontrer que ce que l’on réalise est un bénéfice pour la Société. Une étude correcte doit donc comparer plusieurs projets d’infrastructures et envisager des solutions alternatives. Rien de tout cela n’a été fait par les porteurs du projets.
Les principales erreurs de calcul et les omissions sont :
- aucune réserve n’a été faite pour le dépassement de coût éventuels de construction alors que la moyenne européenne est de 40 %. L’étude est restée aux coûts de 2006.
- la construction du tram-train estimée à 150 millions d’euros n’est pas prise en compte alors que ses effets sont inclus dans le calcul de bénéfices pour la société Vinci
- les valeurs prises pour l’heure de transport économisée en 2025 sont fausses et estimées à 98 euros de l’heure en 2025 alors que le Comité Directeur des Transports les estime à 20 euros de l’heure.
- la concurrence du TGV n’a pas été prise en compte, ni la gestion de l’eau, ni les coûts minimisés sur l’environnement
- l’augmentation du baril de pétrole n’a pas été répercutée sur l’évolution du nombre de passagers
- le Plan d’Exposition au Bruit établi pour 10 ans, celui de Nantes Atlantique date de 2004. Le plan de 2004 est pour 3,5 millions de passagers et 110 000 mouvements. Or, en 2012, nous sommes à 42 000 mouvements par an. Toutes nouvelles constructions dans une zone PEB est impossible.
- l’étude estime 1000 emplois créés par million de passagers, sauf que ce sont les statistiques des trois grands hubs internationaux (qui comptent également le fret : 80 % du fret international est transporté dans les soutes des avions de ligne) qui ont été prises en compte. En France, pour les aéroport régionaux la norme est de 256 emplois par million de passagers.
Au final, alors que l’étude de la DUP compte un bénéfice positif entre 600 et 700 millions d’euros pour la collectivité, l’étude indépendante du cabinet CE-Delft ressort un « bénéfice négatif » entre 90 millions et 600 millions d’euros selon les différents scénarios envisagés. L’étude des porteurs de projets ne comporte aujourd’hui pas de scénario prudent et mise sur une baisse des coûts de l’aviation. Ce qui est peu probable aujourd’hui !
Changer l’orientation de la piste de Nantes Atlantique, qui est une alternative, correspondrait à 100 millions d’euros de bénéfices globaux pour la société, permettrait également d’avoir des A380 et de ne plus survoler Nantes et les grandes agglomérations. CQFD… »

Plus d’infos :
http://acipa.free.fr/Plus/Documents/documents.htm

Voyez aussi :
Notre-Dame-des-Landes : Tout passage en force aura de sérieuses conséquences juridiques

Et pour la « guerre » à la finance « ennemie » :
Comment la gauche s’est couchée devant les rapaces

lundi 5 novembre 2012

QUI A INVENTÉ SHERLOCK HOLMES ? BEAUMARCHAIS !

Je ne suis pas détective. Mais en furetant à droite et à gauche dans tous ces passés passionnants qui sont non seulement les archives de notre présent, mais en constituent, que nous en ayons conscience ou non, à la fois le squelette et une grande partie de la chair, il m’arrive de tomber sur de vraies perles.
Et quand je dis tomber, c’est comme un chien de chasse tombe en arrêt devant le gibier enfin découvert.
C’est ce qui m’est arrivé en feuilletant un joli petit in-16 tombé récemment en ma possession, intitulé « Beaumarchaisiana ou recueil d’anecdotes, bons mots, sarcasmes, réparties, satires... » et publié en 1812 par un certain Cousin D’Avalon à Paris, chez Davi et Locard.
Entre autres textes, y figure une très remarquable lettre de Beaumarchais adressée en 1776 à l’éditeur du journal londonien Morning Chronicle.
À vous lecteurs, si vous avez une âme de chasseurs d’imprévu, de tirer ; je veux dire de tirer tout le suc de ce très étonnant texte, écrit plus de cent dix ans avant la naissance officielle de Sherlock Holmes.
Internet, à qui hélas rien ni personne n’échappe, m’a appris presque aussitôt que ledit texte avait déjà été exhumé par un quidam nommé Philippe Lemaire en 2003, dans le n° 7 de La Nouvelle Revue Moderne, qui dit l’avoir « retrouvé dans un curieux Journal de Lecture du 19ème siècle. »
Peu importe la provenance, ce qui compte c’est que c’est donc Beaumarchais qui, par une extraordinaire prémonition, a inventé Sherlock Holmes, ou du moins sa méthode, et notez bien que c’est lors d’un séjour à Londres (où il était apparemment chargé de récupérer des documents secrets détenus par le chevalier d’Eon)…
Conan Doyle aurait-il connu ce texte qui donne bien avant qu’il en ait eu l’idée un parfait exemple de la méthode de déduction de son célébrissime héros ?
Ou le voyage dans le temps serait-il une réalité, comme semble l’annoncer l’excellent « Looper » sorti tout récemment sur nos écrans ?
Quoi qu’il en soit, rendons à Beaumarchais ce qui est à Conan Doyle et reconnaissons-lui un incontestable et très impressionnant droit d’antériorité…

Sherlock Beaumarchais
Panache fouillant sa bibliothèque à la recherche de la lettre de Sherlock Beaumarchais
© Sagault 2012

lundi 8 octobre 2012

FAITES DONNER LES PAUVRES !

Mais avant de passer aux choses sérieuses, je je livre pour information à mes éventuels lecteurs deux phrases d’Ivan Illich dans son essai "Énergie et Équité", paru en 1973, phrases judicieusement citées comme prophétiques dans un récent numéro de Charlie Hebdo par l’excellent Fabrice Nicolino.
La voici : « Une politique de basse consommation permet une grande variété de modes de vie et de cultures. La technique moderne peut être économe en matière d’énergie, elle laisse la porte ouverte à différentes options politiques. Si, au contraire, une société se prononce pour une forte consommation d’énergie, alors elle sera obligatoirement dominée dans sa structure par la technocratie et, sous l’étiquette capitaliste ou socialiste, cela deviendra pareillement intolérable. »

Venons-en à notre gros morceau, au si bien nommé choc de compétitivité.
Cher François Hollande, cher Jean-Marc Ayrault, sachez-le, il est un moyen bien simple de le provoquer, ce fameux choc absolument indispensable pour mettre un terme à la léthargie où nous plonge notre inconscience du vrai but de la vie : gagner toujours plus d’argent à n’importe quel prix.
Il est temps de rendre leur dignité aux pauvres en leur permettant de se rendre utiles. C’est en effet un spectacle répugnant que cette masse inutilisable et inexploitée, agrégat d’individus plus ou moins tarés que leur paresse empêche d’être compétitifs, et qui sont en conséquence un terrible poids mort pour nos dynamiques créateurs de richesses, ces pigeons autoproclamés qui sont comme chacun sait le sel du genre humain et que dans notre criminelle inconscience nous voudrions si injustement rançonner alors que nous leur devons le gîte et le couvert.
Sans peut-être s’en rendre compte, mais de manière on ne peut plus prophétique, Paul Reboux et Charles Muller dans l’un des premiers pastiches de leurs célèbres « À la manière de… » avaient imaginé la solution la plus cohérente, la plus rationnelle, la plus logique au problème des pauvres.
Que faire donner au pauvre, puisqu’il n’a rien ? bêle le sens commun, toujours incapable de la moindre conception un peu grandiose et prisonnier des apparences les plus grossières.
Il n’a rien, le pauvre ? Calamiteuse erreur ! Le pauvre s’a, le pauvre peut donner beaucoup, suffit qu’il donne de lui-même. Pour qui sait voir sans préjugés et sans vaine sensiblerie, le pauvre est un gisement inexploité, une mine de richesses insoupçonnées.
Pour redevenir compétitifs, une seule solution : faire donner les pauvres, comme le prouve le texte qui suit. Lisez-le en entier, il en vaut la peine. Hitler, cet économiste si novateur, s’en est sûrement inspiré pour provoquer le formidable choc de compétitivité national-socialiste, avec l’aide de tout ce que la Gross Deutschland comptait à l’époque d’entrepreneurs visionnaires, créateurs d’emplois à durée minimale et déterreurs de richesses inutilisées.
Les pauvres, voilà notre troupe de choc pour booster notre compétitivité et notre croissance : que leur malheur serve au moins à quelque chose, que leur malheur contribue enfin à notre bonheur !
Cher François Hollande, cher Jean-Marc Ayrault, gouverner, c’est prévoir.
Nicolas Sarkozy vous a montré le chemin et ouvert la voie. Comme lui, davantage que lui :

FAITES DONNER LES PAUVRES !
A la manière de… Octave Mirbeau
Reboux et Muller, 1908
Faites donner les pauvres ? J’ai déjà entendu ça quelque part…

0 | 15 | 30 | 45 | 60 | 75 | 90 | 105 | 120 | 135