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jeudi 23 juillet 2020

REMARQUES EN PASSANT 32


Remarques en passant 32.pdf
pour une lecture plus agréable…



AUTONOMIE
Une excessive quête de l’autonomie finit toujours par se briser sur le mur de la solitude.

AVANT-GARDE
Toute avant-garde a pour vocation ultime de devenir l’arrière-garde de celle qui lui succédera. Sa nouveauté même, qu’elle ne peut renouveler sans la trahir et se trahir, la condamne à sombrer dans le terrorisme académique par lequel elle tentera, désolant paradoxe, d’institutionnaliser sa révolution. La production d’une théorie, triomphe de l’avant-garde, consacre son échec.
Ne sont réellement d’avant-garde que ceux qui ne savent ni ne prétendent l’être. Ne revendiquant ni un statut, ni une conquête, mais le seul droit de créer conformément à leur nécessité intérieure. Voir PSITTACISME

AVEU (spontané)
Sur France-Inter, Fabienne Sintès, comme le journal arrive, nous ordonne : « Ne bougez pas ! On s’occupe de tout ! » Il est toujours admirable de voir l’inconscient déjouer la censure du conscient et clamer la vérité urbi et orbi… Quel aveu !

CAPORAL (épinglé)
« Si la Terre veut laisser un bon souvenir dans l’univers, il serait temps qu’elle disparaisse. »
Jacques Perret, Le caporal épinglé, 1947
Curieuse façon de faire porter à notre mère les fautes de ses enfants…
Je suis loin de partager les idées politiques de ce remarquable écrivain, un des meilleurs prosateurs de notre littérature, mais me replonger dans ce livre septuagénaire, qui m’avait enchanté à mes 16 ans, a été un vrai bain de jouvence littéraire et humaine.
Ce récit somptueusement écrit, si somptueusement qu’il paraîtrait affecté à nombre de lecteurs d’aujourd’hui, peu habitués à autant de luxuriance et de pertinence, est un chef-d’œuvre de justesse, non tant dans la description que dans la restitution vivante et précise, non seulement de la vie des prisonniers de guerre français de la seconde guerre mondiale, mais de la chair et de l’esprit d’une civilisation dont l’apogée consistait à entamer au grand galop l’effrayant processus d’un suicide programmé. C’est toute une atmosphère, toute une façon de vivre et de se vivre qui renaît dans ces pages très denses où une élégante et nerveuse légèreté ouvre à tout instant sur une gravité pudique qui atteint à la profondeur sans jamais perdre le perspicace recul de l’humour.
Ainsi, parlant de ceux de ses copains, prisonniers de guerre comme lui, qui pouvaient sortir du camp et nouer des idylles avec les allemandes esseulées, Perret note-t-il : « En fait de relations, plusieurs en cultivaient et des plus tendres, ajoutant d’autres chaînes à leurs chaînes et réalisant peu à peu les principales ambitions de l’homme libre qui sont une vie régulière, un foyer implacable et l’amour à la sauvette. »
Comment mieux résumer nos éternelles, douloureuses et comiques contradictions ?
La langue ici prend tout son sens, donne tout son suc, flatte autant les papilles que le nez, déploie ses trésors avec une évidence irrésistible.

CHURCHILL
J’étais tombé lors d’une vente de livres au bénéfice d’Amnesty sur le premier opus de Winston Churchill, Savrola, mal traduit et parfois un peu niaiseux, mais tout de même impressionnant pour un jeune homme de 23 ans, et avant même le tournant du siècle. J’ai fini par me décider à le lire et ne l’ai pas regretté. Sa vision du monde et sa carrière s’y affichent déjà en creux. C’est assez curieux, cette élaboration d’un destin que le destin va confirmer, comme une prémonition, ou une autosuggestion. Nous sommes plus que nous ne le savons (et ne voulons le savoir, et pour cause) le fruit de nos propres prophéties autoréalisatrices.

CLIENTÉLISME
On ne reprochera pas au maire LR de Chilly-Mazarin de pratiquer la langue de bois. C’est toujours édifiant, un salaud qui n’a pas peur de l’être ! Contestant la régularité de sa récente défaite électorale, il déclare tout tranquillement : « J’ai une clientèle qui ne s’est pas déplacée dans ce contexte ». La corruption est désormais si présente que de cynique elle est devenue inconsciente et peut se déployer en toute candeur, puisque plus personne ne la remarque.

COMPLEXITÉ
On nous rabâche commodément ce truisme : « Ça n’est pas simple, les choses sont plus complexes… » que ne le croient des crétins de votre genre, sous entendu, voire ouvertement formulé.
Le fait qu’un problème soit complexe ne signifie pas que nous ne devrions pas chercher à le réduire à l’essentiel pour lui apporter une solution simple. Tel est au contraire notre devoir, et les mathématiques nous l’enseignent, pour qui la meilleure solution d’un problème est la plus courte et la plus simple possible. Contrairement à la statistique, la mathématique est efficace lorsqu’elle est élégante, c’est à dire d’une simplicité raffinée, refusant la commodité de la quantité au profit de la beauté de la qualité.

CONSENSUS
Tout consensus trop partagé m’inquiète, toute unanimité m’est suspecte : qui est le loup qui guide ces moutons et vers où mène-t-il ce troupeau si heureux de consentir ? Voir LANGUE

CONTRADICTIONS
La contradiction est l’essence même de la condition humaine. L’être humain, animal pourvu de conscience, est contradictoire par nature. Ce sont nos contradictions qui nous permettent de vivre et ce sont elles qui nous détruisent. Seuls parmi les humains, les plus parfaits imbéciles et certains salauds d’exception sont démunis de contradictions, et par là même inhumains.
Nos contradictions sont là pour nous limiter et notre seul moyen de les dépasser est de les reconnaître et de les assumer. Le contraire en somme de la mégalomanie libérale, qui niant les contradictions tombe sous leur empire en croyant les dominer…

COUPLE INFERNAL
Nous autres humains avons deux défauts principaux : la peur et la paresse, qui s’entendent à merveille, tellement qu’elles sont mariées et absolument fidèles l’une à l’autre. Grattez la peur, vous tomberez sur la paresse, grattez la paresse, vous verrez surgir la peur. On ne dépasse ses peurs qu’en allant à leur rencontre, et notre paresse, à qui tout travail fait peur, répugne à cet effort.

CRÉATIVITÉ versus CRÉATION, du zéro à l’infini…
L’être humain ne peut être véritablement créateur que s’il croit à quelque chose, qui le motive et d’une manière ou d’une autre le dépasse. Notre époque honore les créatifs autant qu’elle ignore les créateurs. C’est que nous ne croyons plus en rien, aveuglés par un relativisme complaisant qui nous décharge de la responsabilité de choisir et de juger, seuls moyens de créer dans la durée.
Qui ne croit en rien ne peut envisager la durée, et réduit sa perception et sa compréhension du monde à son minuscule champ de vision. Voir DURER

DIEU
Je n’ai rien contre Dieu, du moment qu’il se conforme à l’idée que je me fais de Lui.
Qui d’entre nous n’a pas pensé cela un jour ou l’autre en son for intérieur ?

DIRIGER
Je ne veux pas être dirigé, je n’ai jamais accepté de l’être. Pourquoi voudrais-je diriger, et de quel droit ?

DROITS
« J’ai tous mes droits ! » criait Julia à sa mère, quand elle avait huit ou neuf ans.
« Commence par faire tes devoirs ! » répondait Bernadette.
Comment mieux résumer l’éternel et nécessaire conflit des générations ?

DUPONT-MORETTI
À mes yeux jusqu’ici le type même de l’avocat indigne, dont la pratique fait la honte d’une profession qu’il déshonore et discrédite, alors qu’elle est absolument essentielle à la justice. Quant à sa nomination ministérielle apparemment aberrante, elle ne devrait étonner aucune personne sensée : il n’est que trop « naturel » que les pervers narcissiques se cooptent entre eux pour le plus grand malheur des gens normaux…
J’ai peur, et serais heureux de me tromper, qu’il s’agisse d’attaquer de front ce qui reste d’indépendance à la justice, afin que puisse se déployer encore plus pleinement la corruption institutionnalisée au service de laquelle la présidence actuelle est d’autant plus dévouée qu’elle lui doit un pouvoir qu’elle sait illégitime et dont elle abuse de toutes les manières possibles. Mais qui nous oblige à voter pour eux ? Relisons La Boétie, et mettons-le enfin en pratique.

DURER
Comment faire durer les choses sans tomber dans la routine ? Comment se renouveler et accueillir le changement sans s’éparpiller ni perdre son cap ? Répondre à sa nécessité intérieure implique à la fois de l’inscrire dans la durée et de la faire évoluer dans le temps. Voir CRÉATIVITÉ

ÉCRIRE
Méfions-nous de nos habitudes de lecture, qui tendent toujours à devenir des œillères.
Écrire ne consiste pas à respecter des bienséances et des préjugés qui ne concernent qu’une infime partie de nos sociétés et y figent des sillons improductifs parce que fermés sur eux-mêmes. J’ai toujours souhaité m’autoriser à creuser tous les sillons qu’il me semble pouvoir, et parfois devoir, explorer, aussi déplaisants puissent-ils être ou paraître. On doit pouvoir écrire contre soi-même, si cela s’avère nécessaire. 
Le seul devoir d’un écrivain, comme d’un peintre, comme de tout artiste digne de ce nom, c’est d’être fidèle à sa nécessité intérieure. C’est une vérité que le règne de la communication a fait perdre de vue, substituant dès lors la forme au fond et l’apparence à l’âme. Cette perte de sens et cette manipulation du langage et des affects ne sont pas pour rien dans le désastre en cours, qui dépasse de loin cette petite pandémie, modeste signe annonciateur d’une apocalypse désormais inévitable et que d’ailleurs presque personne ne souhaite réellement éviter.
L’envie de plaire, c’est la mort de l’art. Je n’emploie pas des mots vulgaires ou déviants par facilité ou pour séduire, encore moins pour faire plaisir ou me faire plaisir, mais parce qu’à cet endroit-là ces mots à mes yeux s’imposent, que je les ai pesés et qu’à mes yeux ils ont leur poids de vérité.
Le lecteur éventuel est libre de ne pas pouvoir ou vouloir le voir, cela va de soi. L’écrivain ne prétend pas imposer une vérité, il est heureux que chacun lise avec ses yeux et non les siens, mais il exprime de son mieux la sienne, dont il ne prétend pas davantage qu’elle soit La Vérité, et dont il sait d’expérience qu’il lui arrive d’évoluer.

ENNEMIS
Nous avons trop souvent tendance à penser que nos ennemis sont comme nous. Qu’ils nous ressemblent, qu’ils ne seraient pas capables de faire ce que nous ne croyons pas être capables de faire, etc.
Nous faisons la même erreur avec nos amis, et c’est la raison principale pour laquelle ils finissent parfois par devenir nos pires ennemis.
Cette tendance à l’analogie, voire à l’identification, est un dangereux manque de respect et de bon sens. Nos ennemis sont différents de nous, ils en ont le droit et croient souvent en avoir le devoir. Inférer de nos ressemblances que nous sommes identiques a quelque chose de rassurant pour l’esprit mais relève d’un rêve fantasmatique digne des Bisounours.
Nous vivons toujours dans un monde différent de celui de nos ennemis, leur vision du monde ne se confond nullement avec la nôtre. Penser par exemple qu’un Sarkozy, un Hollande, un Macron ou un Philippe sont des humains comme nous est une erreur mortelle. De ce point de vue, il suffit de rassembler les différents propos d’Emmanuel Macron, prototype du mutant libéral-nazi, pour saisir qu’il est fondamentalement étranger à toute notion d’humanité. Il « raisonne », si l’on peut dire, d’une toute autre manière que le vulgum pecus qu’il méprise tant, précisément parce qu’il n’a rien de commun avec lui, ni les valeurs, ni les comportements.
Dans le monde du pouvoir, les enjeux ne sont pas les mêmes, on ne pense pas de la même façon quand on parle en milliers ou en milliards d’euros.
C’est sans doute pourquoi, compte tenu des problèmes colossaux engendrés par notre croissance tous azimuts, la part d’inhumanité qui a toujours existé chez les hommes et femmes de pouvoir prend désormais dans l’approche des libéraux-nazis une place si prédominante qu’elle exclut toute empathie, toute compréhension d’autrui. Pour le néo-libéral contemporain comme pour le nazi, tout être différent de lui ne peut prétendre au rang de sujet et se voit à tous égards relégué dans la catégorie des objets à utiliser, manipuler, et au besoin détruire à volonté.
C’est absolument navrant, mais il me semble évident que tant que nous nous obstinerons à penser que les hommes et femmes de pouvoir sont nos semblables, nous demeurerons sous leur coupe. Le monde global financiarisé est un monde abstrait, un monde de mort dans lequel l’être vivant, qui est identité et qualité, est ravalé au statut de la chose indifférenciée, domaine de la masse indistincte et quantifiable gérée par la statistique.
Dans ce monde-là, l’être humain devenu inutile n’a pas de place, et doit s’identifier à la machine avant d’être remplacé par elle, dont il n’est en somme qu’un ersatz, une mauvaise copie.

ENSEIGNANTS
Ce qui rend les professeurs malheureux, ce n’est pas que certains de leurs élèves soient stupides, c’est de constater qu’ils souhaitent à tout prix le rester et se donnent un mal fou pour y parvenir. Et de savoir par leur propre exemple que la même énergie consacrée à l’épanouissement de leur intelligence potentielle leur permettrait d’épanouir leurs possibilités…

ERREUR
L’avantage de se tromper, c’est que l’on s’enrichit toujours à reconnaître son erreur. Avantage dont nous prive trop souvent notre orgueil, ce fossoyeur acharné de notre véritable intérêt.

ÉVIDENCE
Nier l’évidence est la grande affaire de notre époque. Elle y déploie des talents d’aveuglement volontaire encore inédits. Pataugeant désespérément entre les pages somnifères du pensum mémoriel d’un de ces littérateurs convenus qui labourent les chemins bien tracés de la mode littéraire, j’y découvre que le genre n’existe pas. Hasard ? Mon regard se pose sur le fil électrique de la lampe qui me permet de déchiffrer ces pédantesques âneries, au bout duquel, unis dans un évident bonheur et une exquise complémentarité, la prise mâle et la prise femelle s’épousent pour me faire jouir de la lumière de leur énergie partagée.

FANTE (John)
Pas un tricheur, Fante ! Met ses couilles sur la table, bien saignantes, bien arrosées à la sauce humour, et du pain pour saucer, qu’on laisse rien traîner. On s’en lèche les doigts, parce que c’est encore tout frais, du vrai tout frais, cent ans après ça palpite comme au premier jour, c’est tellement autre chose que les petits plats rances des chochottes littéraires que notre trop douce France produit en grande série, labellisées et formatées, à grands coups de prix littéraires bidons.

FLÂNERIE
À Venise, même faire les courses est une flânerie. Se promener dans la vie semble être le fin mot de cette cité, la plus civilisée qui soit. J’ai toujours eu ce sentiment que se promener dans une vraie ville, c’est se promener dans la vie. À l’inverse, déambuler dans une de nos villes modernes, c’est errer dans un cimetière de morts vivants.

GILETS JAUNES
Le peuple des Gilets Jaunes aura représenté ce qui n’est pas encore pourri dans ce pays, face aux morts vivants, maîtres et esclaves réunis, de l’oligarchie financière mondialisée.
Quant à Macron, ce dépendeur d’andouilles dont le caractère obtus et féroce a été pris à tort pour de la fermeté, il laissera le souvenir d’un petit garçon perché sur son ego et jouant avec un déguisement trop grand pour lui.

IDÉOLOGIE
La pire des idéologies, c’est l’idéologie inconsciente. Le pire des idéologues est celui qui n’a pas conscience de l’être. C’est bien sûr le cas de tous les idéologues…

JOUIR
On ne jouit vraiment de la vie qu’en présence de la mort.
Ce n’est pas par hasard qu’à propos de l’orgasme on parlait autrefois de « petite mort ».

JUNGLE (loi de la)
Pure invention de la mégalomanie humaine visant à justifier l’insatiable et obscène avidité des hommes de pouvoir et de profit, la prétendue « loi de la jungle » n’existe pas dans la nature. Plus on l’étudie de près, plus on s’aperçoit que la vraie loi de la nature est plutôt d’ordre symbiotique, fondée sur la coopération volontaire ou involontaire et l’équilibre global à long terme des forces en présence.

LOGIQUE (imparable)
« Décidé à ne fréquenter que mes égaux, je ne fréquente bien évidemment personne, puisque je suis sans égal. » John Kennedy Toole, La conjuration des imbéciles
On n’a sans doute jamais plus abruptement dénoncé la contradiction inhérente à l’individualisme…

LANGUE (française)
Je reviens souvent sur l’usage de plus en plus désastreux de la langue française par ceux dont il est pourtant la langue natale. C’est que je partage l’inquiétude qu’exprimaient ces lignes malheureusement encore plus actuelles que de son temps, écrites en 1942 par un grand philosophe trop oublié, Louis Lavelle, dans son livre La parole et l’écriture.
« La corruption de la parole et de l’écriture est la marque de toutes les autres corruptions : elle en est à la fois l’effet et la cause. Et l’on ne peut songer à purifier l’une ou l’autre sans purifier son âme elle-même. La période où nous vivons est à cet égard pleine de péril : il faut veiller pour les conjurer. »
Texte que je pense utile de mettre en résonance avec ces quelques lignes de José Saramago, écrivain portugais dont il serait opportun, à l’heure d’une pandémie instrumentalisée par des pouvoirs aussi autoritaires que corrompus, de lire L’Aveuglement :
« À la fin de ce siècle, il est devenu possible pour la première fois de voir à quoi peut ressembler un monde dans lequel le passé, y compris « le passé dans le présent », a perdu son rôle, où les cartes et les repères de jadis qui guidaient les êtres humains, seuls ou collectivement, tout au long de leur vie, ne présentent plus le paysage dans lequel nous évoluons, ni les mers sur lesquelles nous faisons voile : nous ne savons pas où notre voyage nous conduit ni même où il devrait nous conduire. »
Un peuple qui ne comprend plus sa langue, c’est un bateau sans gouvernail ni boussole.
Je ne me livrerai ici qu’à un trop rapide florilège, car relever les fautes d’accord orales et écrites des élites désespérément incultes qui nous dispensent la Bonne Parole et nous assomment de toutes les façons possibles tout en écorchant sans pitié leur pauvre langue serait aussi impossible que remplir le tonneau des Danaïdes…
De la sympathique Laure Adler : « Est-ce qu’un arbre peut-il être bien partout ? »
De Jean Viard, sociologue douillettement installé dans l’actuel sens de l’histoire et redoutable pisseur de copie : « « C’est les deux éléments qui fait que je ne suis plus un enfant… » Un tel énoncé, pardonnable à un enfant, l’est beaucoup moins à un adulte si sûr de lui et de son « savoir ». Que d’experts aussi présomptueux qu’incompétents nous aura pondu l’université française !
D’un autre membre de l’élite, député « marcheur » de l’Indre, qui ferait bien de s’asseoir un peu pour réviser sa grammaire défaillante, cette joyeuseté : « leurs enfants sont des victimes collatéraux ». Affreux macho, va !
D’un « syndicaliste » plus intrépide dans ses attaques contre sa langue natale que dans la défense des travailleurs (nul besoin de nommer ce consternant ravi de la crèche) : « des choix qui seraient faits de façon unilatéraux »…
Même machisme grammatical chez Delphine du Vigan, écrivaine moraliste, une sorte de mauvaise copie de la Comtesse de Ségur semble-t-il, lâchant benoîtement ce pet linguistique : « Je trouve important l’attention qu’on porte à ce sujet ».
La journaliste qui traite de la musique classique sur France-Inter a réussi l’autre jour une fausse note grammaticale qui la situe tout aussi haut dans la hiérarchie des pires massacreurs de notre langue, hiérarchie où les places sont pourtant chères, vu le nombre de candidats et l’excellence de leur analphabétisme : « Les festivités battent son plein » a-t-elle suavement gazouillé, la bouche en cœur.
D’un autre journaliste de France-Inter, cette jolie réussite : « Pékin retire sa carte de presse aux trois correspondants. »
« Ce que disent les auditeurs sont importants aussi » déclare sans frémir Nicolas Demorand. Et de renchérir dans la créativité clownesque, évoquant « des outils entre la main du président ».
Rejoint avec une ardeur fanatique par sa complice, l’ineffable Léa Salamé : « Mais l’ampleur de ces émeutes sont-elles assimilées à… ».
Et Fabienne Sintès, chez qui le surmenage libère une belle imagination lexicale, d’évoquer le moment de la « déconfination ».
Notre sympathique et spirituel cousin belge, Alex Vizorek, a-t-il alors raison de proclamer que « les conséquences de l’erreur n’est pas inhumaine » ?
Je m’élève contre l’indulgence de cet énoncé d’une si effroyable barbarie qu’il ne serait pas déplacé dans la bouche de l’improbable Muriel Pénicaud.
On peut trouver comiques tous ces errements. Pourtant, les conséquences de ces fautes de plus en plus fréquentes, à défaut d’être inhumaines, pourraient bien devenir mortelles, non seulement pour notre langue, mais pour les pensées et les émotions qu’elle est censée véhiculer. Ces énoncés, monstrueux parce qu’incohérents, à force d’être répétés deviennent normaux, puis contagieux, avant d’imposer comme nouvelles normes des structures linguistiques décérébrées, qui minent en profondeur la langue et la communication qu’elle est censée porter.
Car le problème n’est pas seulement grammatical, il est essentiellement moral et politique au sens le plus noble de ces deux termes : toute langue véhicule la vision du monde et les valeurs de la société ou de la nation qui la parle. Chacun de nous en est le produit avant de contribuer à la produire, et à ce double titre devrait s’en faire le garant. Quand on s’adresse au public, on a un devoir d’exemplarité. Mais les élites actuelles ont depuis longtemps renié tout sens de la responsabilité, que ce soit personnelle ou collective, et je respecte trop mon lecteur pour le rappeler à l’aide de quelques exemples de l’actualité ou du passé récent. Toute honte bue, « sachants » et experts » contribuent donc allègrement à la déliquescence de leur langue, « ça n’a pas d’importance, ce n’est que du français et de toute façon, tout le monde fait pareil… ».
Toute langue vivante évolue naturellement avec le temps. Mais à son rythme, et si j’ose dire à sa façon, selon son génie propre. Je soutiens que l’appauvrir ou la brutaliser, lui imposer des normes artificielles (l’écriture inclusive, par exemple, véritable machine de guerre idéologique contre la nature de la langue), c’est anéantir progressivement notre compréhension du monde et de nous-mêmes. Voir CONSENSUS

LUMIÈRE
Cette lumière du matin à Venise en janvier, j’ai envie de la nommer vapeur lumineuse, tant elle est à la fois très pure et vaporeuse. Très douce et très lumineuse, elle m’intègre à cette ville, je me sens partie de cette poussière lumineuse qui, sans estomper les monuments, leur confère une délicate vibration, les couvre d’une poudre transparente et dorée. Cette lumière-là, nous vibrons avec elle, elle nous contient, nous enveloppe et nous pénètre. Dans la lumière de Venise, nous devenons nous-mêmes lumière.

MAHLER
La musique de Mahler me fait penser au cinéma d’Hitchcock : il me semble qu’elle se sert elle aussi du cliché pour arriver au symbole. En puisant dans une veine populaire parfois au bord de l’épuisement, oubliée ou démonétisée, elle lui rend sa force et sa noblesse originelles en même temps qu’elle les lui emprunte et s’en nourrit, car le cliché, c’est toujours du symbole qu’un usage excessif a vidé de son énergie initiale et de son sens profond pour lui substituer une image et une pensée creuses, faciles à digérer et à classer. Hitchcock et Mahler avaient besoin de la sève populaire et de ce que recelaient d’authentique éthique les valeurs bourgeoises dévoyées pour revenir à l’essentiel originel, et la culture populaire retrouvait ponctuellement dans leurs œuvres la justesse et l’élan que l’évolution de nos sociétés lui avaient fait perdre.
Hausser l’anecdote au niveau du symbole, retrouver dans l’affadi la puissance initiale de l’émotion, c’est se donner la chance d’incarner dans le connu sa part d’inconnu. Retrouver la profondeur de ce qu’un usage excessif ou indifférent avait rendu superficiel, c’est peut-être cela, la poésie. Paraphrasant Rilke (« Il est tant de beauté dans tout ce qui commence »), j’ai envie de dire : Il est tant de beauté dans tout ce qui recommence.

MAÎTRE ?
Rester autant que possible le maître de mon univers a toujours été pour moi beaucoup plus important que d’être reconnu. Je n’ai jamais été prêt aux compromis, ou plutôt aux compromissions qu’exige le succès, sans doute parce que mon petit monde est fragile et que le succès est brutal…
Être maître de ma vie et de mon temps, c’est au fond toute mon ambition. Démesurée, j’en conviens, coûteuse aussi en temps et en énergie, vaine parfois, obtuse à l’occasion, mais à tout instant vitale.

MARCHÉ (du livre)
Le marketing du livre tue, sinon le livre, du moins la littérature, bien plus sûrement que l’analphabétisme.
Il me semble qu’il y a encore de la qualité par ci par là dans ce qui s’écrit aujourd’hui, mais noyée sans recours sous le tsunami de la quantité, qui nivelle tout. La quantité n’a pas d’états d’âme, et pour cause, étant la négation même de l’âme.

MASQUE
Bien qu’habitué au confinement volontaire, sans être du tout pour autant un ermite, je trouve qu’il a été appliqué bien trop brutalement et de façon excessive, en tout cas dans notre Vallée. À ma connaissance, l’Ubaye n’a connu que de très rares cas, et bénins.
Les conséquences de ce confinement tardif et infantilisant sont déjà chez nous redoutables.
Je reste également à titre personnel plus que réservé quant au port du masque en toute occasion, surtout quand je regarde celui que dans sa mansuétude intéressée m’a fait parvenir notre présidente de la Communauté de Communes de la Vallée de l’Ubaye.
Le texte parfaitement incohérent du prospectus qui l’accompagne montre clairement à mes yeux le côté cataplasme sur une jambe de bois de ce genre de précaution symbolique et ses dangers, qui relèvent aussi de la symbolique. Le masque aura été durant cette épidémie un objet de marketing, un des personnages principaux du story-telling pervers qui a mis en scène cette épidémie comme un funèbre grand-guignol.
Le théâtre m’a appris que le port du masque n’a rien d’anodin, qu’il peut être un merveilleux révélateur ou un terrible instrument de séparation, de négation de la personne et de répression directe ou indirecte. Les cagoules portées par nos actuels Robocops et autres GIGN ou GIPN sont d’inadmissibles perversions, qui ont grandement contribué à traumatiser nos sociétés. Un pouvoir qui masque ses forces de l’ordre se déclare par là-même illégitime.
Un pouvoir qui masque sa population ne l’est pas davantage. Et une population qui se laisse masquer ou qui veut l’être ne mérite pas de vivre sous un gouvernement légitime.

MASQUER
Masquer une population entière n’a rien d’anodin. On ne saurait mieux lui intimer l’ordre aussi formel qu’implicite de fermer sa gueule, voire, dans toute la mesure du possible, de s’abstenir de respirer.

MENSONGE (légitimité du)
Puisqu’il détient la vérité, mentir pour la faire admettre est aux yeux du Tartuffe néo-libéral un devoir sacré. Au nom de sa religion révélée, il est prêt à toutes les casuistiques pour nous la faire partager, voire à l’Inquisition si faute de parvenir à nous y convertir il se voit à regret contraint de nous l’imposer.

MUSIQUE DE CINÉMA
Je n’avais pas aimé Le Voleur de Bagdad , de mon cher Raoul Walsh, à la Cinémathèque, il y a bien longtemps. Depuis, non seulement le flm a été restauré, mais il a retrouvé sa musique d’origine, très supérieure aux versions suivantes (il y en a au moins trois), une somptueuse partition symphonique dans le goût classique d’un quasi inconnu, Mortimer Wilson, un modèle de musique de cinéma, trop souvent méprisée à tort, voir Korngold, Hermann, Rota, même Morricone, malgré ses boursouflures et sa vulgarité. Ce superbe nanar se voit enchanté par ces retrouvailles avec sa musique originale, et l’atmosphère de rêve oriental façon Mille et Une Nuits devient parfaitement crédible... Là encore, magie de la musique ! Qui me fait penser, dans un autre genre, aux musiques de Tati, et à ses bandes-son, toujours d’une admirable justesse et d’une grande portée symbolique.

MYTHIFIER
Mythifier, c’est mystifier. L’adoration est aussi mauvaise conseillère que la colère.

NATURE
On vit mieux avec une prairie vivante qu’avec un gazon mort.

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© Sagault 2012
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NATURE
« La nature n’est que poésie » professait l’autre jour Alain Baraton, un des trop rares rayons de soleil du désormais glauque France-Inter. C’est vrai et à mes yeux de la façon la plus profonde, qui n’a rien à voir avec ce qu’un romantisme dévoyé a pu rendre ridicule, ce côté bêta et gnangnan dont Christophe s’est si bien moqué dans la chanson composée en l’honneur de mamzelle Victoire par son héros, le sapeur Camembert :
"Petits voiseaux,
Qui zêtes dans le feuillage
Ousque murmure l’onde du clair ruisseau,
Chantez, chantez, dedans le vert bocage,
Le gai printemps, époque du renouveau !"

NOMBRILISME
L’art au service de l’artiste est une triste caricature de la démarche authentique dans laquelle l’artiste est au service de l’art.
C’est pour avoir oublié ces principes essentiels que l’art « contemporain » a sombré dans la spéculation, le vide et la stupidité. Cantonné dans son ghetto spéculatif, semblable en tout point à la « civilisation » barbare qui l’a engendré, l’art contemporain de marché, n’ayant rien à dire, passe son temps à se dire et se vendre au lieu de se faire.
Face au règne de l’auto-promotion, les artistes gagneraient à se souvenir de cette parole d’Évangile : « Qui s’élève sera abaissé, qui s’abaisse sera élevé ».
De ce point de vue de radicale humilité, la peinture a encore tout à apprendre et tout à découvrir. Tout reste toujours à peindre. Une nouvelle approche de la picturalité du monde est possible, qui laisserait au magasin des accessoires de grand-guignol mégalomanie infantile et provocations convenues pour revenir à la modestie de l’artiste voué à l’art. Le vrai peintre parle le monde de son mieux, il n’est pas en train de parler de lui au travers du monde. Dans ce dernier cas, c’est son personnage qui s’exprime, dans le premier c’est son âme.
La vraie peinture n’est jamais dans l’avoir, elle est dans l’être du faire. C’est pourquoi elle est inévitablement humble, et c’est par cette humilité même qu’elle accède au sublime.
Nous ne ferons pas mieux que nos prédécesseurs, nous ferons autrement. La compétition n’a aucun sens en art. Ce qui reste de la peinture romaine, par exemple, est d’une qualité qui ne sera pas dépassée, mais rejointe par d’autres chemins et selon d’autres visions.
En art, seule compte donc l’émulation. Il ne s’agit pas de dépasser nos prédécesseurs, mais d’apprendre d’eux pour devenir nous-mêmes, qu’ils n’auraient pas davantage pu être que nous ne pourrions devenir eux-mêmes. Le faussaire se mord la queue, car pour devenir l’autre il s’oublie, abandonnant son identité d’artiste pour celle de ce simple exécutant qu’est le copiste qui d’ailleurs éprouvait souvent le besoin d’illuminer sa tâche machinale en décorant d’une manière ou d’une autre sa copie.
On ne peint pas son nombril. On peint le monde tel qu’il s’incarne à travers soi. Notre peinture s’agrandit de l’humilité avec laquelle nous contemplons l’univers auquel nous appartenons.
Tout le contraire de l’attitude dominatrice de tant d’artistes modernes et contemporains, démiurges en peau de lapin.

« NORMALITÉ »
Ceux d’entre nous qu’un confinement solitaire prolongé ne mettrait pas peu ou prou face à la folie ne devraient pas être considérés comme normaux. Rien ne dispose plus à la folie qu’une solitude imposée.

OPTIMISME
Quand tout va mal, le seul moyen de retrouver l’optimisme, c’est d’aller au bout du pessimisme. De l’avaler comme on prend une potion amère, mais salutaire, qu’on pissera en même temps que les toxines qu’elle libère et qui nous empoisonnaient de leur feinte douceur.

ORDRE
L’ordre à tout prix, c’est le comble du désordre.

PENSEURS
Si un penseur nous ennuie, c’est sans doute qu’il ne pense pas. Quiconque pense vraiment n’est jamais ennuyeux. Ne pas confondre, comme le font tant d’intellectuels plus soucieux de statut que de réflexion, pensée vivante et pensée morte. La première nourrit, la seconde assomme.
Nul besoin de donner des exemples, suffit d’écouter les « intellectuels médiatiques » (on n’est pas loin ici de l’oxymore…) qui souillent à longueur de temps de leurs déjections les media plus ou moins officiels.

PENSEURS (bis repetita…)
Les philosophes qui n’ont pas de problèmes ne sont pas des philosophes, ce ne sont que des penseurs. Les penseurs n’ont pas de problèmes, parce qu’ils bâtissent des systèmes hors sol aux fondations abstraites. Le vrai philosophe prend à bras le corps la vie, qui est à la fois le problème et sa solution. Laquelle est fort simple, disent les philosophes dignes de ce nom, suffit d’accepter le problème et de ne pas en chercher la solution, puisque la solution consiste à vivre pleinement le problème.

PERVERSITÉ
Plus une société est pervertie, plus elle sent le besoin d’être hypocrite, plus elle est corrompue, plus elle affectera la vertu, et quand le gouffre qui sépare ses actes de son discours deviendra trop évident, plus elle apparaîtra obscène, plus elle aura recours à toutes les formes de censure possibles.

PHOTOGRAPHIE
« Comment avez-vous trouvé la Chine ?
Je ne sais pas, je n’ai pas encore regardé mes photos. »
La photo souvenir a fait place à la photo vision, qui est une des formes de télé-vision. Nous n’entrons plus en contact avec le monde mais avec l’image que nous en prenons et tentons de fixer. Avec cette vision « à distance », plus rien n’est vécu en « live », et nous ne connaissons plus du monde que le souvenir d’un souvenir. Nous aimons désormais les lieux pour les photos que nous allons en faire, pour les souvenirs où nous allons les ranger, non pour eux-mêmes. Cette perception abstraite est celle du touriste de masse, qui n’a plus le temps de vivre son voyage et doit se rabattre sur le souvenir. Mais comme celui-ci, n’ayant pas été vécu, est mort-né, nos photos dorment de plus en plus souvent dans nos ordinateurs et sur le cloud. Témoins muets d’une vie que nous n’avons pas pris le temps de vivre…

PODOSOPHE
Personnage sentencieux pour qui la philosophie consiste à penser avec ses pieds. Alain Finkielkraut a su tendre vers cet idéal avec une persévérance justement récompensée par son accès précoce à un état de gâtisme avancé.

PODOSOPHIE
Branche morte de la philosophie fondée sur l’usage exclusif de la mauvaise foi, de la malhonnêteté intellectuelle et d’une rhétorique visant à dissimuler l’absence de tout effort pour penser la réalité. Cette discipline de manipulation grossière jouit d’une faveur particulière dans notre époque tout entière vouée au marketing et au storytelling. Les nouveaux philosophes, qui n’étaient ni nouveaux ni philosophes, ont bâti leur succès médiatique sur son usage immodéré. Parmi les intellectuels en mal de célébrité qui se sont illustrés dans cette douteuse discipline, citons deux des plus pénibles radoteurs de la droite moisie, Brückner et Finkielkraut, dont les éructations sont à la pensée ce que le Big Mac est au gigot à la ficelle.

PSITTACISME
Le psittacisme, c’est, dit le dictionnaire, « le fait de répéter quelque chose comme un perroquet en raisonnant sans comprendre le sens des mots que l’on utilise. »
On devrait parfois écouter les vieux. Du moins quand ils ne sont pas au pouvoir…
Ils ne radotent pas toujours, et de toute façon, nous radotons tous, enfants, adultes ou vieillards. Car de tous les radotages, le pire est ce que j’appelle le psittacisme du contemporain. Regarder les vieux et plus encore les écouter peut nous permettre de comprendre à quel point le contemporain est prisonnier de sa contemporanéité. Le consensus collectif plus ou moins inconscient d’une société modèle tellement la pensée et l’absence de pensée de la majeure partie de ses membres qu’il suffit de les écouter réellement pour s’apercevoir qu’ils disent tous à quelques fioritures près exactement la même chose, prisonniers qu’ils sont d’une idéologie et d’une atmosphère bien plus largement partagées qu’ils n’en ont conscience. La littérature française actuelle en fournit chaque jour des exemples consternants.
Ce modèle, norme contemporaine inconsciente, les vieux le remettent en cause par leur seule présence – d’où qu’elle soit si souvent vécue comme dérangeante. C’est qu’à leur époque, aussi bizarre que cela paraisse, ils ont eu leur propre contemporanéité, leur modèle consensuel breveté sans garantie du gouvernement, dont ils ont pu, pour les moins stupides d’entre eux du moins, constater la relativité puis la caducité. Le fait qu’ils y sont forcément restés peu ou prou englués leur permet de voir à quel point le nouveau modèle non moins breveté qui a succédé au leur lui est identique dans son uniformité, son conformisme et sa pauvreté intellectuelle et morale.
En cela comme en bien d’autres matières, les vieux pourraient être très utiles aux jeunes qui pensent penser par eux-mêmes alors qu’ils ânonnent des slogans imposés par une vision du monde collective. C’est d’ailleurs pourquoi penser que la jeunesse va sauver l’humanité relève de la pire démagogie ou de la sottise la plus obtuse, comme l’a prouvé cet admirable enculage de la jeunesse qu’a été la prétendue Révolution culturelle de ce vieux salopard de Mao.
Ainsi chaque génération tend-elle à développer avec une irrésistible ardeur la logorrhée narcissique de son conformisme particulier… Voir AVANT-GARDE

RELATIVISME
Tout est possible, tout devient donc impossible…
On ne peut pas tout faire à la fois. Ni tout être en même temps.
Le relativisme, c’est la mort de toute réflexion autonome, parce que cela empêche tout choix. On ne peut choisir qu’en jugeant, en hiérarchisant.
Si tout se vaut, aucun choix n’est possible, donc aucune action.

RESPONSABILITÉ
La seule idée d’être responsable, fût-ce seulement de soi, tétanise l’actuel « citoyen du monde » occidental.

ROMAN, GOTHIQUE, BAROQUE
Nous sommes dans une époque baroque, qui voit le sublime dans l’exubérance, le profond dans le complexe, le raffinement dans la sophistication. À mes yeux, sauf notables exceptions comme à Venise l’église de la Salute, de Longhena, sauvée par l’approche ésotérique de son concepteur, le baroque est toujours le signe d’une décadence et d’un épuisement. Il fait tomber l’art dans la décoration, tentant, souvent en vain, de retrouver de la force par l’accumulation et la variété, ces deux mamelles de la richesse superficielle.
Je crois que le sublime est dans le dépouillement, la profondeur dans la simplicité et le raffinement dans une constante recherche de l’épuré.
Ce qui explique la préférence marquée pour l’art roman de nombre d’amoureux de la beauté, qui considèrent, à tort selon moi, l’art gothique comme « impur » parce que trop décoratif et sophistiqué à leurs yeux. Cela me semble injuste, car il y a dans le gothique un élan vers la perfection céleste, une ardeur ascensionnelle, une volonté d’échapper à la matière en la mettant au service de l’esprit afin qu’elle incarne autant que possible le Royaume céleste, qui manquent au baroque, trop enclin à se satisfaire des apparences et des faux-semblants. Là où roman et gothique veulent prier et célébrer, le baroque veut séduire. Même flamboyant, le gothique ne triche pas, ignore le trompe-l’œil, ses sortilèges reposent sur d’extraordinaires audaces architecturales mises au service d’un dessein mystique et non d’un triomphe humain ou d’une reconquête comme dans le cas de la Renaissance tardive et de la Contre-Réforme.
Le contexte historique est totalement différent et il me semble plus juste et plus fécond de se souvenir que le gothique pousse sur le roman où il plonge ses racines, comme le prouve une étude approfondie du Mont Saint-Michel, archétype à la fois de l’âme gothique et de l’esprit médiéval. Mais on peut aussi évoquer entre beaucoup d’autres de nombreuses cathédrales françaises, dont celles de Rodez ou d’Embrun, la cathédrale de Barcelone, les églises des Frari et de San Zanipolo à Venise, les abbatiales de San Giovanni à Saluzzo et de Santa Maria à Staffarda. Le roman et le gothique s’y associent, s’y épaulent avec naturel et sans solution de continuité, les projets se marient parce que l’élan qui les engendre reste fondamentalement le même.
Moins austère mais non moins mystique, le gothique poursuit, affine et élève la méditation du roman, il reste fondamentalement contemplatif presque jusqu’à la fin, alors que le baroque reste essentiellement matérialiste jusque dans ses tentatives de mysticisme. Ses splendeurs s’affichent avec ostentation, au point de sombrer parfois dans la vulgarité qu’engendre toute accumulation. Le baroque architectural est un peu l’ancêtre de l’approche publicitaire, et la Contre-Réforme ressemble à une superbe campagne de marketing visant la rentabilité, alors que le gothique est tout entier dans l’exubérance de la gratuité…

ROTHKO
Ce qui est intéressant chez Rothko, ce n’est pas à mes yeux sa peinture, c’est sa mégalomanie, poussée à un point véritablement pathologique, et qui s’exprime à tout instant dans ses écrits, où l’art se fait constamment recherche de pouvoir. Ce n’est pas par hasard qu’ont poussé à la même époque les totalitarismes de tout poil avec leurs dictateurs fous et les artistes à prétention démiurgique. Ils sortent du même moule, celui des hommes de pouvoir. L’art n’a jamais d’intérêt qu’en ce qu’il échappe aux pauvres sortilèges du pouvoir pour entrer dans la magie sacrée de la beauté sous toutes ses formes. L’ego hypertrophié de beaucoup des artistes modernes et contemporains a bien souvent bouffé leur création. Ériger sa propre statue, même revendiquer un statut, sont les plus sûrs moyens de passer à côté de la création profonde. S’autopersuader de son génie est certes le moyen le plus aisé d’en convaincre les contemporains, mais la postérité n’est pas toujours aussi crédule, qui ne voit plus le prestidigitateur mais ce qui reste de son œuvre.

SENSURE
À propos du très recommandable entretien de Bernard Noël sur la SENSURE :
Très bon texte en effet, que je vais m’efforcer de faire lire. Mais ce ne sera pas évident, il règne ces jours-ci une anesthésie, voire un coma artificiel tout à fait inquiétant.
C’est l’humanité qui est en réanimation, et j’ai bien peur qu’elle n’ait plus ni la force ni l’envie de se réveiller – ni même la capacité de comprendre qu’elle, littéralement, n’existe plus ;
En pire, ce que les marxistes, qui s’y connaissaient, et voyaient la poutre dans l’œil de leur voisin capitaliste sans voir celle qu’ils avaient fichée dans l’orbite, appelaient l’aliénation…

TICS
Il y a au moins une production que la pandémie en cours ne freine pas : celle des tics de langage, ces mots-tics, béquilles destinées à soutenir le discours quand on n’est pas très sûr de ce qu’on avance, et qui de fait l’affaiblissent. Donner à notre propos tout son poids d’indiscutable véracité, tel est le but maladroitement recherché par notre inconscient tentant de venir au secours d’un conscient empêtré dans ses efforts de rationalisation des émotions qui sous-tendent la plupart de nos réflexions…
L’adverbe Effectivement jouit depuis quelques années auprès des beaux parleurs d’une faveur absolument exaspérante. Parmi les 150 mots qui composent désormais le vocabulaire du bavasseur moyen, homme politique, journaliste, expert plus ou moins patenté ou quidam désireux de se hausser du cul pour péter à la bonne hauteur, effectivement revient sans cesse à la rescousse pour pallier l’absence d’arguments dignes de ce nom et l’incohérence du discours décérébré qui tient lieu de réflexion aux amateurs d’éléments de langage et de philosophie de bistro. Si je dis « effectivement », plus besoin de prouver quoi que ce soit, l’adverbe vaut preuve implicite, surtout si j’ai la présence d’esprit de lui adjoindre un passe-partout comme « c’est vrai que » ou « Y a pas d’doute que », Sésame-ouvre-toi qui ferment d’entrée toute possibilité de réflexion.
Si vous ne passez pas déjà votre temps à vous appuyer lourdement sur ces béquilles, essayez, c’est imparable. Vous vous retrouverez aussitôt « en capacité de » (« en mesure de » serait plus français, mais la mode est une maîtresse exigeante) mettre fin à toute discussion, opération intellectuelle trop délaissée, dont l’objet théorique est la recherche commune d’une vérité partageable ou d’un compromis intelligent.

TOUTE-PUISSANCE
Avec les nouvelles technologies, tout le monde va se souvenir de tout et de tout le monde, effrayante perspective…

VENISE
Vous trouverez ci-dessous l’intéressant commentaire d’André Rey sur mon article de blog du 26-3-2020, UN RENARD DANS LA NEIGE. Répondre aux deux objections principales (passé encombrant et possibilités de survie dans le monde actuel) que soulève André Rey demanderait de longs développements. Je me suis contenté ici de resituer rapidement Venise dans son double contexte passé et présent.
Il m’écrit :

« Magnifique, le texte du confiné de Venise, autant que le vôtre dont je partage de nombreux passages et d’abord ce monde des renards que vous saluez fort justement.
Pourtant l’un et l’autre me semblent en contradiction. Une question : Venise la belle indolente aujourd’hui momentanément retrouvée, Venise enfin débarrassée de ces hordes des touristes (dont je fus), Venise qui pour autant ne me donne pas envie de mourir après que je l’ai vue, dites-moi, cette Venise n’est-elle pas celle des marchands cupides et des ecclésiastiques puants auxquels les paysans grecs (entre autres) préféraient le « joug » musulman ?
Je reste sensible au charme esthétique de Venise où je retournerai volontiers – si ... – mais qu’on me dise de quoi – ou comment – vivrait une Venise enfin débarrassée du tourisme de masse autant que de son encombrant passé sans porter atteinte à un environnement proche ou lointain ou sans succomber aux démons du lucre et de la spéculation, bref sans renouer avec les sacrosaintes valeurs occidentales du « sabre et du goupillon » traduisons pognon (de dingue ?) et mondialisation. Si Venise doit mourir, de la peste ou du coronaschtroumpf, eh bien, qu’elle meure ! D’autres suivront que nous précèderons. Sans fierté. »
Je lui ai répondu :
« Merci beaucoup de ce judicieux commentaire auquel j’ai plaisir à répondre.
Oui, c’est certain, Venise fut une grande prédatrice commerciale. En revanche, les vénitiens ont toujours su utiliser la religion à leur avantage et tenir en bride, et fort serrée, les ecclésiastiques de tout poil, vénitiens et surtout romains, car en dépit de ses avantages ils ne prisaient guère la vocation ecclésiastique. Je n’oublie pas cet aspect mercantile sans grands scrupules, dont ils étaient bien loin d’avoir l’exclusivité, mais l’aventure vénitienne, par son originalité, son exceptionnelle durée qui ne doit rien au hasard et tout à la qualité de ses hommes et de leur formidable capacité d’organisation, reste une réussite incomparable.
Son passé me semble bien moins encombrant que le nôtre, et plus généralement que celui de notre monde occidental, parce qu’elle a toujours eu – en partie parce que les limites technologiques de l’époque et la dangerosité des expéditions commerciales rendaient ses marchands moins imprudents que no modernes « entrepreneurs » – un sens de l’équilibre dû en bonne partie à l’essentielle précarité de son existence lagunaire.
Depuis près de 40 ans, je passe au moins un mois par an à Venise, avec les vénitiens et la minuscule diaspora des français qui l’aiment assez pour y élire domicile en dépit de ses nombreux inconvénients. J’y poursuis ce que j’appelle mon travail, qui est en fait une joie parfois difficile mais jamais démentie, et j’y partage avec artistes et artisans vénitiens, loin des Biennale et autres Mostre, la passion d’un art où se rencontrent l’homme et la nature, et le goût de la plus belle ouvrage possible. Les vénitiens, plus encore qu’ailleurs en Italie, ont gardé l’amour de la gratuité et le sens de la beauté, en partie peut-être parce que de plus en plus minoritaires et décalés, ils se défendent en tentant de perpétuer des valeurs qu’une modernité dévoyée est désormais bien incapable de reconnaître.
Cette Venise-là se voit moins que celles des foules qui la piétinent, des commerçants qui la corrompent et des puissants qui la violent en lui imposant leur absence d’âme et leur ridicule mégalomanie. Mais plus on la connaît, plus on l’aime, parce qu’on y vit. Et qu’on s’y sent vivre.
D’où l’étonnante fascination qu’elle continue d’exercer.
Si vous lisez l’italien (Venise me l’a appris, à défaut de me permettre de parler vénitien), je vous recommande, puisque vous pensez qu’il ne serait pas grave que la Sérénissime meure, un bien beau livre de Salvatore Settis, remarquable archéologue et historien de l’art, qui fut président du Conseil scientifique du Louvre à l’époque où celui-ci était encore géré comme un musée et non comme une grande surface.
Son livre s’intitule  Se Venezia muore…  et c’est une remarquable réflexion sur ce qu’est une vraie cité : un lieu de vie fécond parce que lieu de civilisation et de ce que les italiens appellent la civiltà, dont les français, bien plus américanisés qu’ils ne le croient, et au pire sens du terme, ont perdu jusqu’à l’idée.
Venise mourra peut-être, et avec elle un passé qui, loin de nous encombrer, pourrait nous nourrir si nous prenions la peine de le vivre au présent.
Reste que même morte, et cela dit tout, Venise fascinerait encore. »

VISION
La vue, c’est l’accueil du dehors. La vision, c’est le regard qui crée. À force de regarder, on finit par voir plus loin que la vue. Et ce qu’on voit prend vie, la vision s’incarne. La vision est la récompense de l’humilité qu’il y a à se mettre à l’école et au service du regard.

WALSH (Raoul)
John Ford est biblique, Raoul Walsh est shakespearien. C’est pourquoi, bien qu’aimant le premier, je préfère le second. Reste que Ford, avec La Prisonnière du désert a réussi un western sublime, à la fois biblique et shakespearien, tout comme Walsh avait porté à l’incandescence le film noir avec L’Enfer est à lu i, chef-d’œuvre aussi biblique que shakespearien.

vendredi 1er mai 2020

TESTAMENT D’UN CONFINÉ


TESTAMENT D’UN CONFINÉ



Au début, ça m’a fait marrer.
Cette histoire de confinement, de confits nés, de confiniais, que sais-je ?
Un bordel innommable, une tragicomédie grotesque.
Mieux valait en rire. Et se confiner bien sagement, comme le demandaient papa président et maman premier ministre, nos parents indignes. Pas par conviction, juste faute de mieux, puisqu’il était trop tard pour prévenir ce qui aurait pu être évité.
Au début, pas de doute, ça m’a fait marrer.
Tout seul dans l’île déserte d’une maison entourée d’un petit jardin printanier, c’était presque un cadeau, une chance à coup sûr, un privilège en tout cas.
Aujourd’hui, ce 30 avril, je ne rigole plus. Je craque.
J’en ai marre.
On va essayer d’être clairs.
J’ai toujours eu un certain mal à supporter les autres, je les trouve souvent envahissants et je n’aime pas trop leur façon, volontiers insistante, d’être différents de moi.
Un manque de tact assez irritant à la longue, une conduite de mauvais goût, dont ils semblent de plus n’avoir aucunement conscience.
Je m’isolais donc assez souvent, en vertu de l’adage : « On n’est jamais mieux servi que par soi-même ».
Mais ça, c’était avant. Dans le monde d’avant, comme ils disent, ces crétins.

Maintenant… quelque chose, j’en ai peur, a changé.
Maintenant que je n’ai plus à supporter les autres, je les trouve moins insupportables. Au bout de sept semaines, j’en viens même à me demander s’ils ne me supportaient pas, si par hasard, ne serait-ce qu’en me supportant, ils ne m’aidaient pas à me supporter.
À vivre, en somme…
Sans eux, on dirait que peu à peu je m’écroule. M’effondre, comme un corps à qui on a retiré son squelette. Littéralement, je ne tiens plus debout.
C’est un fait, j’en ai plus que marre. Mais plus tellement des autres, non.
J’en ai marre de moi !
Peux plus me saquer… Rien que l’idée de moi me donne envie de vomir.
Bon, comme nous tous, je vis avec moi depuis ma naissance. Et c’est avec moi, plus qu’avec n’importe qui d’autre, que j’ai passé le plus clair de mon temps, comme nous tous.
À force, je commençais à me connaître, et j’arrivais à me tolérer ; il m’arrivait même, exceptionnellement, d’être content de moi.
Nous menions moi et moi une petite vie de couple un peu planplan, mais somme toute assez sympathique, égayée de temps en temps par la présence des autres, et parfois rendue franchement agréable, dans les moments où ces autres se rendaient importuns en faisant preuve du détestable excès d’altérité qui les rend si difficiles à vivre.
Rentrer dans sa coquille quand on sait pouvoir en sortir est un plaisir de gourmet…
Dans ces moments-là, en contemplant mon nombril, je me disais à moi-même :
« Bon, d’accord, tu n’es pas parfait, mais souviens-toi de l’adage : Quand je me regarde, je me désole, quand je me compare, je me console. »
Je me comparais, et ça me consolait.
Le problème est que depuis sept semaines, plus question de me comparer.
Et j’ai eu tout le temps de me regarder. Pire : impossible de ne pas me voir tout le temps !
Sept semaines sans me quitter d’une semelle.
Bien plus que le temps nécessaire pour me rendre à cette évidence que j’avais toujours réussi à ne pas voir, entre autres grâce aux autres : je suis invivable.
Depuis sept semaines, je mange avec moi, je dors avec moi, je jardine avec moi, moi et moi nous faisons tout ensemble, ce salaud fait tout ce que je fais, pense tout ce que je pense, rêve tout ce que je rêve, vit tout ce que je vis !
Je n’ai plus aucune intimité.
Quand j’y pense…
Je comprends enfin que vivre avec moi tout seul pour de vrai est une telle épreuve que par anticipation je faisais l’impossible pour y échapper. D’où mon agitation, mon goût du divertissement, la téloche, le ciné, l’ordi, le smartphone, l’admirable gestion du temps qui me permettait d’en perdre un maximum à des futilités sans trop culpabiliser, toute cette fuite de moi hors de moi…
Et quand je suis coincé avec moi, je me fuis encore dans le bavardage, je me parle tout seul, je discute avec moi, je m’engueule, me réconcilie, me flatte et m’agonis d’injures, et ne cesse de me raconter des histoires ou de rêvasser !
Comment ai-je pu m’accepter pendant trois quart de siècle ?
Comment ai-je pu supporter mes rêves mégalomaniaques, mes perpétuels radotages politiques, mon entêtement borné, ma faiblesse et ma dureté, ma méfiance et ma crédulité, et par dessus tout, rutilante cerise sur cet indigeste gâteau, mes innombrables et aberrantes contradictions ?
Et encore, ce n’est pas le pire. Mais bon Dieu, toutes ces petites manies ridicules et exaspérantes, un sucre dans le café, pas plus, pas moins, une brique dans le réservoir de la chasse d’eau, des gants de peau pour conduire, une collection de casquettes digne des Peaky Blinders ou de L’Homme Tranquille, se peser chaque matin plus cinq minutes de gym à la con, au moins quatre confitures différentes au petit déjeuner sans oublier le miel, les portes toujours verrouillées, les volets de la bibliothèque toujours fermés, la cuisine toujours impeccable, les prises électriques toujours débranchées, je vous le demande, comment ai-je pu endurer ce supplice chinois ?
Mais le pire du pire, ce sourire idiot accroché en permanence à la bouche comme une enseigne de salon de thé pour dames bien élevées !
Comment ai-je pu supporter ma tronche ?
Comment ai-je pu m’accepter ?
Certes, il m’est arrivé bien des fois de me regarder dans le miroir et de hocher la tête avec une compassion teintée d’ironie, mais le fait est que je m’acceptais…
Il m’arrivait même de me trouver fréquentable, et une ou deux fois, j’ai failli m’aimer.

C’est fini. Je ne peux plus me voir en peinture. Je ne veux plus rien avoir à faire avec moi.
C’est confiné que j’ai enfin compris que j’étais un con fini.
Et me voilà obligé de me poser la question que je ne voulais surtout pas me poser : Comment les autres ont-ils fait pour me supporter ?
Moi, je m’y refuse. Vivre encore des années avec moi ? Dans ma peau ? Pas question !
Pour sortir du confinement, je ne vais pas me contenter de sortir de chez moi, ce serait retourner au monde d’avant.
Dans le monde d’après, je vais sortir de moi.
En espérant devenir un autre.

Ci-dessous, le même texte en pdf :


Alain Sagault
TESTAMENT D’UN CONFINÉ



Vous pouvez aussi découvrir UN ENTERREMENT ANNULÉ et plein d’autres textes et photos dans les archives de ce petit Globe…

Je relaie par ailleurs le lien vers ce film envoyé par un ami cinéaste et photographe, Alain Nahum, avec nos commentaires.
Il vaut vraiment la peine d’être vu, tant il était lucide sur son époque… et sur la nôtre !

« La peste Blanche » (Bílá nemoc) film tchèque de Hugo Haas sélectionné pour le premier Festival de Cannes de 1939,
https://vimeo.com/401839761 mot de passe : cinecroisette (disponible jusqu’au 30 avril). Mais il semble qu’il soit encore disponible au moins aujourd’hui…

Alain Nahum me signale qu’on peut aussi se procurer le dvd du film sur le site cinecroisette.com)

On doit pouvoir le trouver aussi en streaming.

Bonjour Alain
Je te joins le lien pour un film Tchèque La Peste Blanche c’est une rareté incroyable sur la propagation d’un virus.
Il faut que tu le vois, il vaut le détour (malgré ses faiblesses) ,il résonne avec notre situation actuelle de pandémie.

Merci beaucoup, Alain,
je l’ai regardé avec beaucoup d’intérêt, de plaisir et d’étonnement. Tout y est, ou presque, confinement compris…
Eu égard à la date, il est d’une lucidité quasi prophétique, tant pour le futur immédiat que pour le long terme… qui aujourd’hui nous concerne !
Il est de son époque, c’est vrai, mais il n’en a pas que les défauts, et je l’ai trouvé plutôt bien fait et assez fascinant, même si les personnages restent plus près du cliché que du symbole.
Mais je trouve que la fable tient la route et n’a rien perdu de son actualité, notamment en ce qui concerne l’académisme intéressé et borné de la nomenklatura médicale mondiale…
Et le rapport peste physique et peste émotionnelle, qui vont de pair, comme nous le constatons aujourd’hui, me rappelle La psychologie de masse du fascisme, une des œuvres les plus actuelles de Reich, hélas.

Voir en ligne : À lire aussi : CONFITEOR, dans les Épistoles improbables de Jean Klépal

samedi 11 avril 2020

UN ENTERREMENT ANNNULÉ

UNE PREUVE DE PLUS QUE LA PROVINCE EST EN AVANCE SUR PARIS !



EN UBAYE, DÈS LES IDES DE MARS, COMME AGNÈS BUZYN, ON AVAIT TOUT COMPRIS.
ET COMME ELLE, ON N’A RIEN DIT. MAIS ON A ANNONCÉ LA COULEUR !
Comme le prouvent ces deux photos contagieuses prises tout début mars par notre journaliste d’investigation, au péril de sa vie…

ATTENTION ! Avant de les regarder, vérifiez à l’aide d’un mètre étalonné que vous êtes bien à au moins un mètre de ces photos
ou lavez l’écran de votre ordinateur avec une solution hydroalcoolique.

Vous pouvez vérifier votre température sur le thermomètre fixé au mur, en profiter pour ramasser les déjections de votre chien à l’aide du distributeur,
et faire un retrait au guichet automatique de la BNP, « la banque du monde qui vient » et désormais celle du monde qui s’en va.
Ne nous remerciez pas, on est comme ça à Barcelonnette, on anticipe !


Cliquez sur les photos pour les agrandir
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jeudi 9 avril 2020

ENTENDRE LE LOUP QUI VIENT





ENTENDRE LE LOUP QUI VIENT



Hier soir, j’ai vu le loup. Pas comme le voyaient autrefois les demoiselles trop curieuses, non. Nous avons changé tout ça. D’ailleurs, je ne l’ai pas vu. Je l’ai entendu. Ou plutôt je les ai entendus, car ils étaient au moins deux, voire trois ou quatre. C’est la première fois, en ce qui me concerne, et je ne crois pas qu’il aient jamais jusqu’ici donné un tel concert dans la Vallée.

C’était à 9h du soir, sous les 2.500 mètres du Chapeau de Gendarme, autant dire sous le nez des gendarmes, en haut de la forêt de Gaudissard, à deux kilomètres, des hurlements un peu étouffés et relativement courts, mais parfaitement audibles et instantanément reconnaissables. Une première fois beaucoup plus impressionnante que je ne l’eusse cru. Après tout, je connais bien par de nombreux enregistrements le chant du loup, et, joli petit talent de société, je l’imite passablement, aussi bien que le ululement de la hulotte et quelques autres cris d’animaux.

Passons sur mes talents d’imitateur, le fait est que j’ai été secoué par ces hurlements totalement inattendus. À la fois ravi et effrayé. Oui, il m’est venu une sorte de frisson antédiluvien, monté du fond d’un inconscient collectif jusqu’alors enfoui sous mes lectures et mes rencontres avec le loup roumain d’un ami, un mastard bien plus grand que nos loups italiens, très impressionnant mais on ne peut plus amical. On peut gérer le regard, et même celui du loup, si insondable, mais le son, c’est une autre histoire, ça rentre comme dans du beurre, jusqu’au tréfonds !

C’était beau et sauvage, comme l’annonce d’un inexorable retour à l’envoyeur, d’un backlash venant compléter en boomerang l’irruption du Virus Exterminateur. Je suis resté six ou sept minutes, un temps fou, à écouter leurs échanges fracasser l’illusion sécuritaire de notre petite ville.

Oui, pas de doute, pandémie aidant, les loups se rapprochent, ils nous cernent.

On pourrait se dire qu’on va se réfugier dans la grande ville, et que là, ils ne nous atteindront pas.

L’ennui, c’est que les loups sont déjà dans la cité.

Mieux, ils la gouvernent.

Ceci n’est pas un poisson d’avril.

Les loups à deux pattes sont à l’œuvre, et s’ils font moins peur que les vrais, ils sont, comme nous n’arrêtons pas de le constater à nos dépens, autrement dangereux.

jeudi 26 mars 2020

UN RENARD DANS LA NEIGE

Le confinement est sans doute une mesure sanitaire efficace, mais il pourrait finir par être une erreur politique : il nous donne à tous le temps de réfléchir et de redécouvrir la vraie vie…
Dans cette optique, et tout particulièrement dans le contexte actuel, je ne saurais trop vous engager à lire, quitte à le discuter, mais après avoir pris la peine d’y réfléchir honnêtement tant il nous remet tous personnellement en cause, le livre de Jean-Claude Michéa, L’EMPIRE DU MOINDRE MAL, Essai sur la civilisation libérale, un ouvrage fondamental soigneusement occulté par la pensée officielle libérale dont il déchiffre impitoyablement la vacuité et la toxicité. Publié dans la collection « essais » des éditions CHAMPS.
Je joins en pdf à la fin de cette chronique une synthèse qui me semble remarquable, tant elle est claire, précise et complète, mettant en lumière et en perspective une catastrophe qui ne doit rien au hasard.
« CRISE SANITAIRE, FAILLITE POLITIQUE » a été publiée sur son blog dans Mediapart par Alain Bertho.




UN RENARD DANS LA NEIGE

La perfection ne faisait que passer



C’était il y a quelques années, après une tempête qui avait déposé au sol un épais manteau de neige immaculée, aussi légère que le duvet d’un caneton. Entre minuit et une heure, passa dans ma cour, sous ma fenêtre, au moment où je montais l’escalier dans le noir, un renard.
Il était très grand, hiératique et souple à la fois, et son trot silencieux semblait voler dans la neige, une apparition d’un autre monde, une image inoubliable, toute la justesse de l’animal parfaitement animal, et dans son sillage toutes les légendes que cette mystérieuse justesse, que cette aisance inouïe a fait naître dans une humanité si empesée et dénaturée par la conscience de soi, la connaissance du bien et du mal et le refus d’en assumer les conséquences.
Il savait où il allait, lui, et je n’ai jamais vu un être vivant aussi absolument royal.

Je sais que cette impression est partagée par tous ceux qui ont vu de près évoluer dans leur milieu vital les animaux dits sauvages, qui sont seulement des animaux naturels, animaux fidèles à eux-mêmes, auprès desquels nos animaux domestiques trop souvent dénaturés semblent, malgré la sympathie qu’ils peuvent inspirer, bien artificiels et bien patauds.
Dauphins, écureuils, passereaux et rapaces, loups et lynx, araignées et papillons sont des merveilles vivantes, au même titre que les être humains qui ni plus ni moins qu’eux font partie de cet ensemble d’inséparables merveilles vivantes qu’est notre monde à tous. La vérité est que nous nous méprisons et nous détruisons nous-mêmes chaque fois que nous partons en guerre contre leur vie qui est aussi la nôtre.
Stupidité et infamie de la guerre contre qui ou quoi que ce soit !
Tout comme les bactéries, les virus sont des merveilles, à nous de les comprendre et les apprivoiser.
Dans le vrai monde, toute entrée en guerre est une défaite…
Et toute quête de paix un progrès.
Puissent enfin le comprendre les guerriers de pacotille qui par notre faute, pour notre malheur et le leur, nous gouvernent !


LA GUERRE POUR TOUT BAGAGE



Car les virus ne sont pas nos ennemis. L’humanité n’a qu’un seul ennemi, et qui est assez fort pour la détruire à lui tout seul : le genre humain, tous genres confondus. Il est temps que l’humanité se réconcilie avec elle-même, en commençant par ne plus traiter en ennemi le monde où elle a la chance de vivre… et qui est aussi le seul où elle puisse vivre !
Fichons la paix au monde ! C’est notre seul moyen de la trouver nous-mêmes…
Je suis donc plus que réticent devant toute cette rhétorique guerrière, qui tourne à la logorrhée dans les allées mal famées d’un gouvernement à mes yeux radicalement illégitime, tant par la façon dont il a été élu que dans son exercice autocratique du pouvoir, sans oublier la parfaite incompétence qu’il y manifeste, qui trouve son apothéose dans la « gestion » aussi stupide qu’ignoble de la pandémie en cours.
Pas question que je me joigne à un consensus frelaté, manipulé par tous les moyens modernes de communication. Pas question que j’accepte d’encenser en chœur les héros que les autorités de tout poil me somment d’aduler, ni que je me joigne aux délateurs qui condamnent a priori les boucs émissaires que ces mêmes autorités nous désignent cyniquement en espérant que les déclarer irresponsables leur permettra d’escamoter leur propre irresponsabilité.
L’honnête homme est celui qui ne hurle pas plus avec les loups qu’il ne bêle avec les moutons. Le refus de se soumettre au consensus imposé, qu’il vienne d’en haut ou d’en bas, est le premier devoir du citoyen digne de ce nom. Aucune majorité ne saurait donner la moindre légitimité à un pouvoir que son action délégitime.


LA TENTATION DU POUVOIR



J’écoutais ainsi l’autre jour une journaliste évoquer avec des trémolos dans la voix l’engagement citoyen d’une philosophe autoproclamée, professeure à la Sorbonne, qui après avoir lu à la cantonade quelques phrases de La Peste de Camus a lancé à la foule cet ordre à mes yeux ahurissant : « Allez, on applaudit encore ! » C’est ça, la Philosophie ? Je rêve…
Étrange attirance des intellectuels pour le pouvoir, pour la prise en charge de ce qu’autrui doit savoir ou doit faire. Toute occasion leur est bonne pour enfourcher leur bidet poussif et prendre la tête d’une charge pataude et sans risque, peu importe laquelle, l’important étant d’être la tête (bien-)pensante du mouvement, fût-il futile, stupide ou désastreux…
Je ne doute pas une seconde de l’engagement du corps médical et de l’efficacité de son dévouement malgré tous les obstacles qui l’entravent et qui ne relèvent pas du hasard mais de choix aussi stupides que scandaleux effectués sans l’aveu citoyen et très souvent contre leur volonté par les minables « élites » qui ont confisqué le pouvoir depuis des décennies.
M’étonne et me chagrine tout de même la propension d’une partie dudit corps médical, la plus académique et statutaire, comme par hasard, à user d’arguments d’autorité et à préconiser des mesures bien plus politiques que scientifiques, et très propres à redonner de fait au bon Docteur Knock le pouvoir quasi divin auquel il avait dû peu à peu renoncer depuis quelques décennies.
Je ne pense pas que la science échappe par la grâce de la raison raisonnante à notre part d’irrationalité, celle que le scientisme cherche toujours à occulter, bien conscient que la présence de l’irrationnel lui ôte l’essentiel de sa légitimité à prétendre au pouvoir absolu qu’il rêve d’exercer sur le monde.
Pas plus que la raison n’est jamais pleinement rationnelle, la science n’est jamais seulement scientifique, l’idéologie et l’inconscient n’en sont jamais absents.


MOBILISATION GÉNÉRALE… MAIS POUR LA PAIX !



Pour qui nous prennent tous ces gens d’autorité, tous ces amateurs de pouvoir, qui veulent nous faire applaudir au commandement comme de bons petits soldats ?
Bientôt puisque c’est la guerre, leur guerre à eux tout seuls en fait et qu’ils mènent contre nous, il faudra claquer des talons à la cadence de leur orgasme dominateur !
Tartuferie des mobilisations générales, que la petite bourgeoisie, cette cocue des concessions perpétuelles et des compromis à courte vue, avale comme du petit lait, avide qu’elle est de consensus mous, de conformité rampante et de cafarde délation du hors norme inconvenant : pour ces perpétuels trouillards, que j’ai vus sévir dès l’école primaire dans les années 50, tant la peur et la lâcheté sont précoces chez certains, mieux vaut se perdre avec l’approbation générale que se sauver contre l’avis de tous…
Nous sommes confinés, pourquoi pas ? Je n’ai pas compétence pour savoir si la mesure est bonne, mais elle ne me paraît pas plus idiote qu’une autre, et je la respecte en espérant que c’est dans notre intérêt à tous. Pour autant, pas question de l’adopter d’enthousiasme, ni d’ânonner au garde-à-vous les slogans de basse propagande déversés à longueur de temps par des medias à qui l’absence d’esprit critique et la soumission cauteleuse aux pouvoirs en place tient lieu d’éthique et d’honneur.
Pas question non plus de faire confiance aux experts académiques, intellectuels d’autorité et mandarins stipendiés du système médico-pharmaceutique : les innombrables conflits d’intérêt où ils barbotent leur ôtent à mes yeux toute crédibilité. Pour ne rien dire du crime de masse contre l’humanité dont se rend coupable depuis plus de 150 ans l’industrie chimique tout entière…
Je ne m’engagerai pas dans votre guerre, pas plus que je ne serais parti la fleur au fusil en 1914 : je vous laisse vos guerres, elles vous appartiennent, c’est bien assez qu’avec tous mes concitoyens j’en subisse les conséquences, dont nous exigerons que vous nous rendiez compte et nous dédommagiez, et à vos frais, pour une fois !
C’est pour la paix que je m’engage, à commencer par ce minimum de paix intérieure sans lequel nul ne peut prétendre apporter la moindre paix à autrui…
Dans cet esprit je laisse la parole à une personne dont je ne connais pas l’identité, mais à qui sa réclusion forcée à Venise a inspiré un texte auquel pour le coup je souscris avec enthousiasme.
Les morts-vivants du profit ont fait assez de mal.
Qu’ils dégagent, et place à la Vie, aux renards et à la neige !



TEXTE D’UN CONFINÉ DE VENISE



« Je vous écris d’une ville coupée du monde. Nous vivons ici dans une parfaite solitude qui n’est pas le vide. Nous prêtons chaque jour un peu moins attention à ce que nous ne pouvons plus faire car Venise, en ces jours singuliers, nous ramène à l’essentiel. La nature a repris le dessus. L’eau des canaux est redevenue claire et poissonneuse. Des milliers d’oiseaux se sont installés en ville et le ciel, limpide, n’est plus éraflé par le passage des avions. Dans les rues, à l’heure de la spesa (des courses), les vénitiens sont de nouveau chez eux, entre eux. Ils observent les distances, se parlent de loin mais il semble que se ressoude ces jours-ci une communauté bienveillante que l’on avait crue à jamais diluée dans le vacarme des déferlements touristiques. Le tourisme, beaucoup l’ont voulu, ont cru en vivre, ont tout misé sur lui jusqu’à ce que la manne se retourne contre eux, leur échappe pour passer entre des mains plus cupides et plus grandes, faisant de leur paradis un enfer.
Venise, en ces jours singuliers, m’apparaît comme une métaphore de notre monde. Nous étions embarqués dans un train furieux que nous ne pouvions plus arrêter alors que nous étions si nombreux à crever de ne pouvoir en descendre ! À vouloir autre chose que toutes les merveilles qu’elle avait déjà à leur offrir, les hommes étaient en train de détruire Venise. À confondre l’essentiel et le futile, à ne plus savoir regarder la beauté du monde, l’humanité était en train de courir à sa perte.
Je fais le pari que, lorsque nous pourrons de nouveau sortir de nos maisons, aucun vénitien ne souhaitera retrouver la Venise d’avant. Et j’espère de tout mon coeur que, lorsque le danger sera passé, nous serons nombreux sur cette Terre à refuser de réduire nos existences à des fuites en avant. Nous sommes ce soir des millions à ignorer quand nous retrouverons notre liberté de mouvement. Soyons des millions à prendre la liberté de rêver un autre monde. Nous avons devant nous des semaines, peut-être des mois pour réfléchir à ce qui compte vraiment, à ce qui nous rend heureux.
La nuit tombe sur la Sérénissime. Le silence est absolu. Cela suffit pour l’instant à mon bonheur.
Andrà tutto bene. »



CRISE SANITAIRE, FAILLITE POLITIQUE
Alain Bertho

lundi 24 février 2020

ASSERMENTÉS : AUTORISÉS À MENTIR ?

Il n’est peut-être pas inutile, malheureusement, de reprendre aujourd’hui ce texte que j’avais publié le 12 décembre 2010 pour rappeler quelques principes essentiels. Cela permet de constater combien depuis dix ans ils sont de plus en plus bafoués par ceux-là mêmes dont le premier devoir serait de les respecter…


ASSERMENTÉS : AUTORISÉS À MENTIR ?
Je n’ai absolument rien contre les policiers tant qu’ils sont au service de l’intérêt général et de la société et se refusent à mettre le pouvoir que nous leur conférons au service d’intérêts particuliers, que ce soient les leurs ou ceux d’un gouvernement abusant du mandat qui lui a été confié.
Mais quand j’entends Brice Hortefeux dire à propos d’un jugement que « Notre société ne doit pas se tromper de cible : ce sont les délinquants et les criminels qu’il faut mettre hors d’état de nuire », j’ai du mal à en croire mes oreilles.
Citons les quotidiens : « Sept policiers jugés à Bobigny pour avoir porté de fausses accusations contre un homme ont été reconnus coupables, vendredi 10 décembre, de « dénonciation calomnieuse » et « faux en écritures » et condamnés à des peines allant de six mois à un an de prison ferme. Trois d’entre eux étaient également poursuivis pour « violences aggravées », l’homme accusé à tort ayant reçu des coups après son interpellation. »
Au passage, il n’était pas accusé à tort, il était victime d’un coup monté, ce qui n’est pas du tout la même chose ! Où l’on voit que la manière de rendre compte d’un événement témoigne du sens qu’on veut lui donner…
Si je comprends bien le ministre de l’Intérieur, un policier, du fait qu’il est policier, ne devient pas un délinquant quand il commet des « dénonciation calomnieuses », des « faux en écritures », ou des « violences aggravées ».
Sa nature de policier le blanchit par essence de toute culpabilité.
Dans ce cas, il est donc grand temps de réhabiliter les membres de la Gestapo, de la Stasi, etc, injustement condamnés par des juges qui n’ont pas su reconnaître leur qualité de policiers et les ont donc condamnés à des peines disproportionnées.
Quant aux policiers français qui ont pratiqué les rafles du Vel d’Hiv, il va de soi qu’ils avaient raison de mettre hors d’état de nuire des juifs dont l’étoile jaune prouvait assez qu’ils étaient des délinquants et des criminels.
Jusqu’à quand allons-nous tolérer de pareilles infamies ?Retour ligne manuel
Devrait-il être nécessaire de rappeler que, du fait même qu’il est assermenté, un policier dispose d’un pouvoir tel que tout manquement dans l’exercice de ce pouvoir doit être sanctionné avec la plus grande sévérité ? Mentir quand on est assermenté est une acte de la plus extrême gravité, un acte criminel au sens exact du terme et qui fait de celui qui le perpètre un délinquant majeur.
Il est vrai que l’actuel ministre de l’Intérieur n’en est pas à un mensonge près quand il s’agit d’échapper à ses responsabilités, qu’il s’agisse de pagaille ou de racisme…
Une chose est certaine, Brice Hortefeux a tout à fait raison de nous rappeler que « ce sont les délinquants et les criminels qu’il faut mettre hors d’état de nuire », même et surtout s’ils appartiennent à la police, et à commencer bien entendu par lui-même, qui non content d’être poursuivi et condamné en première instance pour injures racistes, vient de commettre avec récidive une forfaiture particulièrement inadmissible.

jeudi 7 novembre 2019

REMARQUES EN PASSANT 31


Avant de laisser la place à ces remarques, je recommande tout particulièrement ces quatre livres récents, très éclairants me semble-t-il :

La politique de l’oxymore, Bertrand Méheust, La Découverte
Dire Non ne suffit plus, Naomi Klein, Babel Essai
Le Marché contre l’Humanité, Dominique Bourg, PUF
Après le capitalisme, Pierre Madelin, Écosociété

Je vous offre par ailleurs ces trois textes, qui me paraissent très intéressants dans le contexte où nous (nous) débattons aujourd’hui :

Sortir de la croissance, c’est revenir à la réalité Eloi Laurent sur Mediapart

Reprendre l’économie aux économistes Alain Deneault sur Mediapart

Entretien avec François Rufin Mediapart 11-2019




« Le ciel de l’humanité moderne s’est brisé en éclats dans la lutte cyclopéenne pour la richesse et la puissance. Oui, ce monde avance à tâtons dans les ténèbres de l’égocentrisme et de la vulgarité.
Mais en attendant… si nous savourions une tasse de thé ? »
Okakura Kakuzô, Le livre du thé, 1906


REMARQUES EN PASSANT 31



ALERTE MAXIMALE
« D’où vient les cas importés ? »
« Nos patries frères »
« ces grands chefs-d’œuvre picturals (sic) »
Ces fautes d’accord ahurissantes, commises un matin parmi tant d’autres sur France-Inter et France-Culture, ne l’ont pas été par des analphabètes, mais, pour la première, par une chercheuse de haut niveau, pour les secondes, par l’un des commissaires de l’exposition Léonard de Vinci au Louvre…
J’ai tort : elles ont bien été commises par des analphabètes – nous sommes tous en train de le devenir. La déliquescence de nos sociétés entraîne avec elle celle de nos langues maternelles, qui pour l’essentiel nous sont désormais étrangères. Nous ne les habitons plus, parce qu’elles ne nous habitent plus. En vérité, nous ne les fréquentons même plus, nous nous sommes séparés d’elles, en douceur, sans même nous en rendre compte.
L’incapacité récente et désormais quasi absolue de la majorité des locuteurs français à accorder en genre et en nombre est la preuve tangible d’une complète perte de repères. Smartphones, internet et GPS nous ont déchargés de la nécessité d’apprendre et de s’orienter par soi-même. Nous sommes très exactement désorientés.
Ce qui vaut pour la syntaxe vaut aussi pour le vocabulaire, auquel l’image est priée de suppléer – ce qu’elle échoue radicalement à faire. Nous devenons incapables de penser la réalité, et cet effondrement linguistique peut être assimilé à un Alzheimer collectif.
Alzheimer qui mine également notre réalité sociétale et politique, car ce qui vaut pour la langue vaut pour nos sociétés, agitées de « questions sociétales » plus ou moins oiseuses qui les fragmentent toujours davantage et nous occupent au détriment de l’essentiel. Est-ce par hasard qu’au moment où nous ne savons plus accorder les genres dans notre langue, nous n’arrivons plus à les accorder dans notre vie sociale ?
Mémoriser notre existence en la confiant jusque dans ses plus infimes détails à un Cloud virtuel ou à la vitrine publicitaire mobile d’un Facebook, sous prétexte de pérenniser et d’étendre notre présence, ou plus exactement notre visibilité, c’est de fait nous résigner à perdre la mémoire.
Ne vivre qu’au présent, c’est être un mort-vivant. Comme le sont les malades atteints d’Alzheimer et comme risquent de l’être les Petites Poucettes si démagogiquement exaltées par ce penseur de pacotille qu’était Michel Serres.
Il est des périodes où l’optimisme béat devient un crime contre l’humanité. Nous y sommes.

AMBITIEUX
Si brillants qu’ils paraissent, la plupart des ambitieux sont au fond des imbéciles. Poussés par leur soif de pouvoir, ils ne prennent jamais le temps de réfléchir à autre chose qu’à leur destin. Incapables d’échanger et plus encore de partager, ils se réfugient dans la communication, tentant de manipuler autrui avec une férocité d’autant plus obstinée qu’elle les enferme toujours davantage dans leur solitude. L’ambitieux n’est la plupart du temps qu’un mort-vivant, trop conscient de son ego pour se rendre compte qu’il est le jouet de son inconscient névrotique et que c’est sa « réussite » même qui le fait passer à côté de la vie.

AMBIVALENCE
Le mâle humain, dit-on, envisage le sexe opposé sous deux aspects aussi diamétralement divergents en apparence que complémentaires en vérité, la maman et la putain. C’est qu’il a besoin des deux pour fonctionner correctement, c’est à dire selon les besoins de la conservation de l’espèce. Et les dames que j’ai vues à l’œuvre depuis trois quarts de siècle m’ont paru, quoi qu’elles en aient, obéir aux mêmes lois naturelles propres à satisfaire leurs besoins, attirées à la fois sinon en même temps par le Don Juan et le bon père de famille.
Le seul moyen, non de leur échapper, mais de dépasser nos déterminations naturelles, est d’en prendre réellement conscience. Les nier comme le fait stupidement notre époque qui se voudrait prométhéenne et n’est que capricieuse, revient à faire le choix du chaos et l’apologie du suicide collectif.

ÂME
La plupart d’entre nous ne regardons qu’avec deux yeux, alors que l’être humain ne voit bien qu’avec trois, parce qu’il n’est pas de regard sans vision.
Ce qui compte dans ce qui se voit, c’est ce qui ne se voit pas. Cet invisible qui s’incarne à travers le visible.
C’est pourquoi, si je devais choisir, je préférerais l’ancien au moderne et l’artisanat à l’industrie. Ce n’est pas la quantité ou l’immédiateté qui engendrent l’âme, c’est la qualité et la durée. Pas d’âme sans histoire, consciente ou inconsciente, pour la porter.

AMOUR
Je fais partie de ces gens, fortunés ou infortunés, comme on voudra, qui peuvent dire que l’amour leur a fait faire beaucoup de bêtises, mais que sans lui leur vie n’aurait eu aucun sens.

AMOUR
L’amour, c’est un choix. À refaire chaque jour. Choisir et continuer de choisir, pas étonnant que nous ayons tant de mal à aimer.

ART MANCHOT
L’art tel qu’il est trop souvent pratiqué aujourd’hui ne prépare ni à la vie ni à la mort. En vérité, il n’engage plus à rien, il n’est que discours, alors que l’art proprement dit est Parole – et comme tel se passe du discours, ce parasite inventé par la conscience pour masquer l’inconscient. Dans l’art contemporain, rien ne se passe que sur le plan mental, l’objet n’étant là que pour « signifier » l’idée, sans qu’ait été fait le travail nécessaire pour l’incarner, travail qui est la raison d’être et la condition sine qua non de la création artistique.
C’est précisément parce qu’ils s’épargnent ce travail fondamental du créateur que tant d’artistes autoproclamés, créatifs à défaut d’être créateurs, n’ont que le mot travail à la bouche, évoquant à tout bout de champ, avec une mauvaise foi d’autant plus totale que consciemment inconsciente, leur « travail » inexistant, dans l’espoir que le mot, par une étrange alchimie fantasmatique, se substituera à une réalité absente.

AUTOSATISFACTION
Si être content de soi n’est pas forcément une bonne idée, c’en est une excellente d’être content d’être soi. Ne serait-ce que parce qu’il nous est impossible d’être quelqu’un d’autre…

CARNAVAL
Nous vivons une époque de carnaval permanent, un renversement systématique des valeurs que même la Venise décadente du 18e siècle n’avait pas poussé aussi loin.
IL a paru tout normal qu’un concessionnaire Peugeot soit bombardé ministre de la Culture. Ce seul détail dit pourtant tout de ce qu’est devenue aux yeux des pouvoirs actuels, mais aussi des masses consommatrices anesthésiées par la quête frénétique du divertissement, la « culture » contemporaine, cette sœur jumelle du soi-disant art contemporain : une entreprise de marketing vouée à la rentabilisation d’un marché où le domaine public se met au service du privé en un partenariat contre nature, fruit pourri d’une corruption parvenue au faîte de l’ignominie et de la stupidité.
Tout peut s’acheter et n’a plus de valeur qu’en fonction du prix que le marché lui attribue arbitrairement, au gré des besoins de ses spéculations.
Dès lors, peu importent la passion, la compétence, la recherche désintéressée, la création, en un mot. Un système où toute valeur est contingente et relative n’a pas de meilleurs alliés que le cynisme, l’indifférence, l’incompétence volontaire, organisée, systématique, qui entraînent tout naturellement l’effondrement progressif de la véritable culture, la perte de la mémoire collective, et la disparition du patrimoine humain comme de l’écosystème dont il est né et dont il dépend.
Aux yeux du pouvoir mondialisé, plus nos dirigeants sont nuls, mieux c’est. Pions interchangeables, zombies anonymes, rouages bien huilés chargés de mettre en œuvre le plan de crétinisation définitive des peuples occidentaux soumis au plus inflexible des jougs, celui de leur propre lâcheté.

CENSURE
J’aurai à revenir sur ce terme, à propos d’un certain nombre de sujets dont il est désormais interdit de parler, sauf à adopter le discours consensuel obligatoire imposé par des lobbies qui ont même réussi, parce que les pouvoirs y trouvent leur intérêt, à inscrire dans la loi une censure anticipée qui étouffe toute approche critique de leurs présupposés, puisqu’elle impose l’autocensure.
Cette dictature d’une opinion manipulée est d’autant plus dangereuse qu’elle produit de nombreux effets pervers, donnant notamment l’occasion à des « penseurs » effectivement dangereux de se poser en victimes et d’obtenir une audience à laquelle ils n’osaient rêver avant d’être pris à partie – et mis en vedette.
Pour faire taire les imbéciles et les salauds, le mieux serait sans doute de les laisser parler tout leur soûl… avant de les contredire de notre mieux !

CESBRON (Gilbert)
Rhéteurs et sophistes d’aujourd’hui, intellectuels de gauche bien-pensants d’autrefois, tous ont dit beaucoup de mal de Cesbron, qui vaut mieux qu’eux. Il avait beaucoup de bon sens et de générosité, de bonne foi aussi, trois crimes capitaux au royaume des bavards. J’ai plaisir à le citer un peu, ce naïf plus lucide que les habiles mérite mieux que l’oubli dédaigneux que lui réserve l’inculture des gens cultivés.
« Ce qu’on attend de qui vous aime, c’est d’abord du temps, la seule chose au monde que l’argent ne puisse remplacer ; celle aussi dont les Importants savent le moins se priver. »
« (…) l’impression d’être en faute, sensation que détestent les hommes arrivés, puisqu’ils ne sont parvenus à cette réussite que pour fuir l’écolier qui demeure en chacun. »
« Les fêtes se multipliaient, d’ailleurs – symptôme du mal, présage du pire. Ne pariez jamais sur le bonheur d’un couple qui sort tous les soirs ! »
« Tout enfant, pour s’épanouir, a besoin d’un vieil homme sage et silencieux, d’une vieille pleine de récits, mais aussi d’un adulte fantasque, d’une grande personne buissonnière. »
« Le pire est parfois d’avoir songé à tout, d’avoir tout prévu et tout mis en branle ; c’est le supplice des puissants et des avisés. Le pire est de ne rien pouvoir faire de plus, lorsqu’on a perdu l’habitude d’attendre et celle de prier. »

CHARABIA
De Julien Dray, dont on n’attendait pas moins, cet innommable charabia : « La construction européenne n’a pas donné toutes les attentes qu’on voulait… »
Cet amateur de montres de luxe devrait remettre son français à l’heure juste…

CHIMIE
La chimie, c’est la science de la vie morte – décomposée.
En médecine, il serait temps de la remettre sous contrôle et de se souvenir des bienfaits de la mécanique, en substituant par exemple aux vasodilatateurs les lavages de nez, à la fois moins dangereux et bien plus efficaces.

COMMUNION
Il me semble qu’enfants, c’est durant les « arrêts de jeu » que nous prenions conscience de baigner dans la nature, d’être en vie, c’est à dire dans la vie, en son sein. Une sorte de retour sur terre enivrant. Après avoir « fait », on se sentait « être ». Mais sans y réfléchir ou vouloir s’en souvenir, pure jouissance de l’instant, qui ne faisait que passer, non sans laisser sa marque.
C’’est peut-être le recul que bien involontairement nous prenons peu à peu vis-à-vis du présent en investissant trop le futur et en portant sur nos épaules un passé de plus en plus lourd au lieu de nous en faire un tremplin, qui nous éloigne de la communion enfantine. Dans nos pays catholiques, tout se passait alors comme si la communion solennelle, loin d’être un commencement, marquait la fin de notre présence parfaite au monde, si caractéristique de toute première enfance, quelque difficile qu’elle puisse être.
Plus nous apprenons à calculer pour obtenir ce que nous voulons, moins nous sommes unis à ce que nous sommes.

CONFIANCE
Pour une femme, le meilleur moyen d’être sûre de son homme est de s’assurer qu’il ne soit jamais tout à fait sûr d’elle. La réciproque est sans doute vraie, mais dans les deux cas, il convient d’avoir le pied léger…

CONFIANCE (en soi)
Étranges humains qui si souvent méprisent et rejettent qui les aime, pour mieux aimer et respecter qui les méprise ! Et qui accordent presque toujours plus de valeur à ce qu’on leur vend qu’à ce qu’on leur offre. Tant d’entre nous ont si peu confiance en eux-mêmes qu’ils ne peuvent respecter qui les respecte et se sentent tenus d’approuver qui les méprise…

CONTACT (entrer en)
Pour comprendre la peinture, c’est à dire pour la sentir, il n’y a guère que les peintres, et les rares personnes parmi les gens dits simples qui aiment assez la vie pour prendre le temps de la contempler, c’est à dire de la laisser entrer en eux sans vouloir la posséder. Galeristes et conservateurs interposent entre elle et eux des couches de culture et d’intentions qui la voilent, la dénaturent et occultent l’essentiel, qui est l’impression.
Dans notre vie d’êtres bien plus sentants que pensants, tout contact réel demande beaucoup d’innocence et, pour s’approfondir, une vraie culture, assez profonde pour ne pas s’imposer au ressenti et pour l’enrichir de ses résonances et de ses échos.

COULEUR
On n’est sans doute pas un grand peintre sans le dessin, mais on ne l’est pas davantage sans la couleur. À condition d’admettre qu’aux yeux de la lumière le noir et le blanc sont des couleurs.

COURAGE
Nous ne devrions pas nous plaindre de ce que les autres ne comprennent pas ce que nous avons à dire si nous n’avons pas le courage de prendre la peine de le leur dire. Vouloir être compris à demi-mot, c’est exiger d’autrui un service dont nous prouvons par cette exigence même que nous ne sommes pas disposés à le lui rendre. Qu’il d’autant moins à nous rendre que nous ne sommes pas nous-mêmes capables de le leur rendre.

CULTURE
Manquer de culture n’a jamais été un crime. Ce qui est criminel, c’est de manquer de curiosité. Être inculte n’est pas une tare, vouloir le rester est le fait d’un taré. Voir CURIOSITÉ

CULTURE
Après avoir créé cette rare merveille qu’est la civilisation barbare, notre époque, friande d’oxymores parce qu’elle porte à un extrême insupportable les contradictions humaines et n’a donc d’autre choix que de faire semblant de les ignorer, a inventé la culture analphabète, et s’en vante. Nous voici donc tous cultivés, et à peu de frais. Reste à voir les fruits…

CURIOSITÉ
Le pire de tous les défauts, donc le plus répandu, c’est l’incuriosité.
Je sais ce que je sais, qu’aurais-je à savoir d’autre ? Voir CULTURE

DÉCADENCE
Une civilisation triomphante finit toujours par oublier la qualité au profit de la quantité. Implosant sous le poids de ses excès, elle entre alors en décadence et s’effondre lentement, étouffée par sa richesse même. Ainsi se courbent, puis se couchent, les cultivars de pivoines doubles, dont l’épanouissement coïncide avec la chute, tant leur tige orgueilleuse s’avère incapable de porter leur trop artificielle et trop exubérante apothéose.
Leur glorieuse floraison s’achève cachée sous le feuillage, et s’éparpille au sol, préparant la vraie gloire, toute d’humilité retrouvée, de leur sacrifice à l’élan d’une future renaissance.

DICTATURE
C’est insensiblement, par petites touches, en s’avançant sous le masque des grands mots couvrant des réalités radicalement contraires à ce qu’ils signifient, que s’installe la dictature. Le néolibéralisme pratique depuis plus d’un demi-siècle un perpétuel, systématique et universel renversement des valeurs, en faisant sans cesse le contraire de ce qu’il dit. On ne dira jamais assez les méfaits de la « communication », publicité et propagande acharnées à faire des consommateurs les instruments dociles et malléables de l’enrichissement supposément indéfini des oligarchies. Ce matraquage incessant, qui nous présente des régressions sans cesse plus graves pour des « progrès » et l’esclavage comme le fin mot de la liberté, a fini par pervertir notre jugement en investissant nos inconscients, personnels aussi bien que collectifs.
Nous en sommes au moment où l’anesthésie n’est même plus nécessaire, car le patient se réveille trop tard, et constate, groggy, que le manteau protecteur qu’on lui promettait est une camisole de force. Voter Macron contre Le Pen, c’était voter la peste contre le choléra, il fallait être aveugle pour ne pas discerner dans le discours et la manière de parvenir au pouvoir de ce jeune aventurier sans scrupule et de ses soutiens les prémisses tout à fait conscientes d’une mise à mort enfin définitive des principes et du fonctionnement d’une société humaine digne de ce nom. Ce qui s’institutionnalise aujourd’hui, c’est une oligarchie mafieuse tout entière fondée sur l’exploitation maximale du faible par le fort et l’accaparement du pouvoir et des profits par une infime minorité de super riches, dont la haine du peuple se reconnaît entre autres à la diabolisation du prétendu « populisme » par les médias qu’ils contrôlent.
Cette reprise en main néo-féodale vient de loin. L’Europe du mensonge institutionnalisé a d’abord pris quelques précautions, s’est avancée plus ou moins masquée, même si des indices fort clairs (certains textes de l’époque notamment) montrent que la confiscation de la démocratie au profit du magistère économique et financier d’une élite autoproclamée était d’entrée au cœur du projet européen. Cette hypocrisie carnavalesque a culminé avec le cynisme décomplexé des deux derniers Présidents, un François Hollande allant jusqu’à faire exactement le contraire de ce pourquoi, au vu de son programme, il avait été élu.
Avec Macron, le masque semble désormais inutile, c’est la violence pure, directe et sans frein qui s’exerce. On se gargarise encore de valeurs, mais pour la forme, comme une caution offrant un minimum de bonne conscience au cynisme débridé, mais le pouvoir assume de plus en plus ouvertement sa conviction que les seules valeurs à respecter sont celles du profit à n’importe quel prix.
C’est que la finance pense avoir gagné, comme l’assénait tranquillement Warren Buffet il y a quelques années. Et aura gagné, si nous ne nous décidons pas enfin à nous révolter pour la ramener à sa juste place de servante et chasser ses domestiques, nos gouvernants.
Voir NYCTALOPIE

ÉTERNEL
Mon ami René Pons, avec qui j’ai le très grand plaisir de correspondre encore par lettre et non par mail, m’écrivait l’autre jour ne rien voir d’éternel dans notre vie humaine que nos souvenirs les plus marquants, disant : « Peut-être aimons-nous seulement pour créer de l’éternel avec de l’éphémère ? »

ESTROSI
Il est des abrutis qui méritent qu’on les cite tant ils sont exemplaires de ce que l’humanité peut produire de pire en matière de crapoteuse démagogie.
Dans ce domaine les deux voyous niçois, Ciotti et Estrosi, jumeaux d’infamie, sont sans rival. Citons le motard :
« Taper sur un uniforme, c’est être un ennemi de la France. Représenter la police ou l’armée, c’est être sacré. » « Attaquer la police est un sacrilège. »
Qu’on puisse proférer pareilles âneries sans être foudroyé sur le champ est la preuve la plus incontestable de l’inexistence d’un Dieu vengeur.

FANATISME

Peut-on défaire le genre ? blog de Jeanne Deaux sur Mediapart
https://blogs.mediapart.fr/jeanne-deaux/blog/010719/peut-defaire-le-genre

Lire ce texte me démontre une fois encore qu’il n’est rien de pire que l’idéologie, parce que ses beaux raisonnements poussent toujours sur le fumier de l’inconscient. Ce texte en propose un cas d’école, dont les meilleurs commentaires, nullement agressifs, n’en déplaise à l’auteure, démontent le mécanisme assez grossier par lequel une construction abstraite en vient à exiger la destruction du réel pour se justifier en tant que théorie.
Pour une analyse qui me semble solide et éclairante des dérives totalitaires auxquelles mène selon moi ce genre de pensée très exactement fanatique, je recommande le texte suivant de DID 2019 : https://blogs.mediapart.fr/did2019/blog/250619/pma-gpa-une-approche-marxiste
Voir ci-après GENRE et REPÈRES (perte de)

FUTURISME
D’un député en ordre de marche particulièrement inspiré, cette envolée futuriste vers des lendemains qui chantent : « La recherche peut nous offrir les évolutions futures de demain ! »
Exaltant de voir combien, avec cet intrépide nouveau monde, nous échappons définitivement au passé d’hier…

GENRE
De mon point de vue, après lecture, particulièrement pénible tant la sophistique y est permanente, de nombre d’articles publiés sur ce sujet par des fanatiques tentant d’objectiver « scientifiquement » leurs obsessions subjectives, les théories du genre sont des foutaises fantasmatiques caractéristiques d’une conception hystérique de la « liberté » et des « droits » d’un individu réduit à son ego au point de se vouloir tout-puissant et de nier la condition humaine en se niant lui-même. Ainsi le transhumaniste, allant au bout de ce délire mégalomaniaque, veut-il sortir du genre humain en détruisant l’homme fini créé par l’évolution de la nature à laquelle il appartient en vue de créer par lui-même l’homme infini qui n’appartiendrait qu’à soi. Tout-puissant, l’homme ayant vaincu sa condition deviendrait immortel.
Hannah Arendt avait fait justice par avance de ce projet aussi infantile que suicidaire, qui occulte le très nécessaire et très vital sujet de l’égalité hommes-femmes (mais non de l’identité !) ainsi que la réalité politique et écologique du monde actuel, écrivant que l’homme moderne « croit ouvertement que tout est permis et secrètement que tout est possible. »
Être soi-même ne consiste pas à dépasser ses limites à tout prix, mais à en faire bon usage. C’est en les acceptant qu’on les dépasse, la contrainte choisie engendre la seule vraie liberté.
Voir ci-dessus FANATISME et ci-après REPÈRES (perte de)

HAINE
Les gens qui condamnent la haine sans se demander d’où elle vient sont des cons ou des salauds, et généralement les deux à la fois. Ce confort intellectuel si fréquent chez les privilégiés, qu’il rassure et absout d’avance, est le premier pas vers l’inhumanité et constitue un encouragement à la répression de toute tentative d’émancipation des opprimés. Stigmatiser la violence des opprimés pour mieux occulter celle des oppresseurs est en tout temps la principale trahison des clercs, qui pourtant en connaissent souvent un rayon en matière de haines recuites…

HASARD
Le hasard n’existe pas. Les hommes l’ont inventé pour éviter de se sentir responsables de leur destin.

INCOMPATIBILITÉ
« L’intensité et la durée sont des ennemis aussi vieux que le feu et l’eau. Ils s’entredétruisent et ne peuvent coexister » écrit Jack London, dans son récit autobiographique Le cabaret de la dernière chance.
Je pense exactement le contraire. La durée ne s’obtient qu’à force d’intensité, et pour cette raison même aucune intensité digne de ce nom ne peut naître que de la durée.
Ne serait-ce que parce que nul désir n’est plus fort que le désir de durer…

INDULGENCE
Je n’ai aucune indulgence envers les puissants. Ils n’ont nul besoin d’indulgence et ne doivent avoir droit qu’à notre méfiance. Leur absence totale de pitié envers plus faible qu’eux, leur complet manque d’empathie à l’égard de qui n’appartient pas à leur caste et leur refus systématique de prendre en compte si peu que ce soit l’intérêt général prouvent qu’ils se considèrent supérieurs à l’eurs congénères, se mettant par là-même au ban de l’humanité.
Ont besoin d’indulgence les pauvres, les faibles, « ceux qui ne sont rien », les « sans-dents », pour parler comme les deux minables qui ont achevé de déshonorer une Ve République que sa naissance bâtarde comme sa Constitution boiteuse vouaient d’entrée au pouvoir personnel et à la corruption.
À ceux qui souffrent, et souvent de notre fait, nous devons non seulement notre indulgence, mais notre soutien et notre aide.

JOIE
Contrairement à ce que voudrait notre ego à tous, rien de beau, rien de grand, rien de vrai ne se fait dans la facilité. C’est que rien de beau, de grand ou de vrai ne se fait sans la joie, qui est tout sauf facile.

LIENS
Ce qu’une famille ne vous pardonnera jamais, c’est de ne pas avoir besoin d’elle.
Tout comme nous avons un mal fou à pardonner à notre famille notre besoin d’elle.

LUCIDITÉ
C’est déjà être intelligent que de l’être assez pour se rendre compte qu’on ne l’est pas.

LUCIDITÉ
« Hommes, il faut savoir se taire pour écouter l’espace. » Proverbe touareg
Il serait temps de nous rappeler que nous sommes des poussières d’étoile, et que si nous voulons nous reconnaître, entrer en contact avec le peuple lumineux de la nuit est un indispensable premier pas vers la lumière. La vraie, pas celle, mortifère parce qu’artificielle, que nous imposent sottise et peur d’exister.

LUCIDITÉ
Elle passe par la contemplation.
Les peintres lettrés de la Chine ancienne sont pour moi, très concrètement, des références, tant leur vision du monde, que je pourrais tenter de définir par un oxymore qui n’est qu’apparent, contemplation active, structure aussi bien leur existence que leurs œuvres. On pourrait aussi parler de recul immersif, ou de communion à distance.
La Chine actuelle, à commencer par ses hommes de pouvoir, me semble fort peu soucieuse de cette quête de profondeur authentique, et livrée à un matérialisme obtus dont je me demande s’il n’a pas été de tout temps une des tentations du peuple Han. Bref, la Chine nous a rejoints et désormais nous dépasse dans le choix de la quantité contre la qualité, fondamentale erreur liée au règne sans contre-pouvoir de l’argent et de la technique, qui fait peu à peu de l’humanité une espèce nouvelle que je nommerais volontiers l’inhumanité.
« On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration contre toute espèce de vie intérieure » écrivait Bernanos à son retour en France après la guerre, dans ce livre vraiment prophétique qu’est La France contre les robots. Prémonitoire, la phrase est restée célèbre, et il est plus que tentant de la mettre en rapport avec la surveillance permanente et tous azimuts décrite par Orwell dans 1984 et actuellement en cours d’installation (déjà bien avancée) en Chine, mais aussi plus insidieusement chez nous, comme dans le reste de l’Europe et à la suite des USA. Dans ce domaine aussi, la Chine nous dépasse. Mauvaise nouvelle, pour elle plus encore que pour nous.
Régis Debray, dans son livre intitulé Civilisation propose une distinction culture-civilisation qui ne me paraît pas très opératoire parce que simpliste ; en revanche, après cent pages d’enfonçage de portes plus ou moins ouvertes, sa quatrième partie Qu’est-ce que la nouvelle civilisation ?, fondée sur la dialectique Espace-Amérique/Temps-Europe est éclairante. Elle reprend en l’élargissant à la vision géopolitique la distinction synchronie-diachronie qui a permis à Saussure de créer, pour le meilleur et pour le pire, les fondements de la linguistique, juste avant la Première Guerre mondiale. Elle est riche parce qu’elle peut, pour une fois à bon droit, se décliner, faisant clairement apparaître le fossé entre le lu et le vu, le texte et l’image, la transmission et la communication, la qualité et la quantité.
S’agissant de lucidité, il est grand temps de relire Soumission à l’autorité, de Stanley Migram. Les résultats de son expérience étaient terrifiants. Il faudrait la refaire aujourd’hui, en France, aux USA, en Inde et en Chine, par exemple. Je suis convaincu que les résultats ne seraient guère différents selon les pays, mais seraient bien pires encore qu’à l’époque de l’expérience initiale. Ce que j’appelle l’autruchisme est bien plus répandu qu’à l’époque, parce qu’en somme bien plus nécessaire, tant est éprouvant, voire désespérant, un regard lucide sur la situation actuelle de l’humanité, engendrée par ce qu’on commence enfin à appeler l’Anthropocène, ou plus justement encore le Capitalocène, voire le Technocène.
Nous voulons d’autant moins voir ce qui se passe réellement que l’inconscient collectif de l’espèce ne nous a pas attendu pour en prendre conscience, d’où sous différentes formes angoisse et violence généralisées – la mondialisation la plus réussie !
En ce sens, la Chine n’est à mes yeux qu’un épiphénomène à l’intérieur d’un cataclysme en cours que sa réussite précipitera d’autant plus qu’elle sera éclatante…
Je maintiens que dans le contexte actuel l’optimisme est plus que jamais un crime contre l’humanité. Billy Wilder, qui parlait d’expérience, avait coutume de répondre aux gens qui lui vantaient les vertus de l’optimisme et du Think positive : « Parmi les juifs allemands, les pessimistes ont fini dans une piscine à Hollywood, et les optimistes à Auschwitz… »

MAL (faire du)
J’ai passé l’âge de faire du mal à des gens que j’aime. Mais pas encore atteint l’âge où l’on ne veut même plus faire du mal à ceux qu’on n’aime pas. Question de testostérone ?

MALHEUR
Je n’ai jamais compris cette volonté d’être malheureux qui anime, ou plutôt « inanime », tant d’êtres humains.

MANQUE
D’une certaine façon, ça me rend très heureux de sentir que quelqu’un me manque, et que peut-être je manque à ce quelqu’un. L’absence engendre la présence, la présence naît de l’absence, nous sommes vivants l’un en l’autre.

MUSIQUE
Vous croyez faire de la musique ; vous faites du bruit. C’est que vous ne savez pas vous taire.

NYCTALOPIE
Comme toujours, les choses se font petit à petit, on voit passer les détails, ce ne sont que des détails, et puis un beau matin l’ensemble émerge au grand jour, et le masque démocratique tombe : on ne le savait pas, mais on était déjà en dictature.
L’humanité est ainsi : elle ne commence à y voir clair qu’une fois la nuit tombée.
Voir DICTATURE

OUVERTURE
Regardant de tous mes yeux cette grappe au bleu si pur et si tendre, je me souviens que cela vaut la peine d’écarquiller les yeux pour voir, pour avaler par les yeux. Ouvrir la bouche et le nez, ouvrir son corps et accueillir, comme le font les très jeunes enfants, tant qu’ils n’ont pas appris à la fermer…

PARADOXE
S’il est un futur pour l’humanité, les temps qui viennent diront sans doute de nous : ils voulaient si fort être libres qu’ils se retrouvèrent prisonniers de leur liberté. L’absence de limites est le plus sûr des esclavages.

PARADOXE
Rien de plus immédiatement désagréable que d’être aimé par quelqu’un qu’on n’aime pas. Ce poids impose fuite ou brutalité, voire cruauté. Certains écartent l’importun comme on écrase un moustique. C’est qu’ils se sentent violés, envahis contre leur gré. Qui est la victime, qui le bourreau ?

PARENTS
On ne devient vraiment adulte que quand on cesse d’en vouloir à ses parents, attitude qui est la pire manière de les prendre pour références.

PEINTRE (un vrai)
Ce printemps, au Musée Jacquemart-André, rencontré la peinture d’Hammershøi, peintre danois du tout début du 20e siècle. Il est des peintures qu’on rencontre plus encore qu’on ne les découvre.
Dans les cinq premiers portraits notamment, une imperceptible gaze, un air translucide tendu comme un voile impalpable les isole de notre monde, celui des voyeurs, et cet écart, cette invisible frontière est un irrésistible appel à la traverser, suscite en nous le désir fou d’entrer dans le tableau, d’y retrouver un monde inconnu que nous pressentons pourtant familier.
La profondeur de la peinture d’Hammershøi vient de la résistance que nous oppose la surface nue de ses tableaux, posée comme une vitre à peine visible sur l’image qu’à la fois elle emprisonne et délivre. Ce monde existe d’autant plus qu’il nous échappe.
Je me retrouve dans ses paysages, tendus vers l’infini entrevu à travers le fini, ses arbres solitaires, dénudés, mais intégrés au décor urbain qui leur sert d’écrin et qu’ils mettent en valeur à leur tour, tout comme ses personnages prennent tout leur relief de l’écrin des pièces intimes et nues où ils siègent, où ils prennent la pause, saisis dans le cours d’un instant que la peinture éternise.

PERFECTION
Ce n’est pas en refusant l’imperfection qu’on atteint la perfection, mais c’est en explorant toutes les formes de l’imperfection qu’on finit par y découvrir tous les germes de perfection qui s’y incarnent et qu’elles abritaient. Pas plus qu’on ne comprend l’infini en voulant dépasser les limites du fini, mais en creusant chaque petit bout du fini jusqu’à l’endroit où il s’ouvre sur l’infini dont il émane.
Ce n’est pas davantage en luttant contre le passage du temps qu’on rejoint l’éternité, c’est en vivant chaque instant de passage qu’on s’intègre au présent perpétuel.

PEUPLE (le bon)
Très étrange, le comportement de nos concitoyens. Ils sont un peu mieux informés qu’avant, ont un peu plus de vocabulaire et beaucoup moins d’orthographe, mais restent, par choix, peut-être sage au bout du compte, parfaitement superficiels, barbotant dans une sorte d’aveuglement volontaire traversé d’éclairs de lucidité aussitôt évacués pour s’occuper de l’essentiel, le foot à la télé, la piscine en plastique dans le jardin équitablement partagé entre béton et gazon artificiel, l’apéro et le barbecul.

PROSÉLYTISME
« Inviter est une erreur fraternelle », disent les membres d’une de ces sectes catholiques qui fleurissent au Brésil.
Le prosélytisme est toujours l’amorce d’une tragédie, parce qu’il s’adresse à l’imbécile en nous, qui ne dort jamais que d’un œil, avide qu’il est de rejoindre toute cause lui permettant de se décharger de l’insupportable poids de son libre-arbitre.

QUALITÉ OU QUANTITÉ ?
Pour avoir vécu les deux expériences, je sais qu’être badé par quelques centaines de spectateurs est bien moins intéressant qu’être apprécié par une douzaine de personnes que l’on aime et admire. La quantité enivre, mais débouche sur la gueule de bois et l’addiction, la qualité encourage, nourrit et stimule, elle permet ce dépassement de soi-même qui est le fondement de tout art authentique.

RELIGION
De toutes les religions, celle de la raison est la pire de toutes, parce qu’elle est à l’origine de toutes les autres. Notre besoin de trouver une raison à notre existence pour éviter la folie qu’entraîne pour la conscience l’absence de sens nous a conduits à inventer toutes sortes d’ordres divins propres à légitimer notre présence au monde. Le rationalisme n’a prétendu tuer les religions que pour mieux asseoir la sienne, de toutes la plus irrationnelle et donc la plus fanatique…

REPÈRES (perte de)
Concernant les genres, les nombres et les accords ou désaccords qu’ils impliquent, même la droite bon chic bon genre a perdu ses repères. Ainsi a-t-on pu entendre sur France-Inter l’ex-directeur de campagne de François Fillon, un nommé Stefanini, déclarer : « Valérie Pécresse, dont j’ai été la directrice de campagne… »
Démagogie ou désorientation ? Pour permettre enfin à tous de se retrouver dans la jungle du genre, devenu « culturel » et non plus naturel ou linguistique en vertu des ukases de « sciences » humaines d’une bêtise de plus en plus inhumaine, je suggère une solution radicale : supprimons tout bêtement le masculin et ne conservons qu’un seul genre universel, le féminin.
Il est des nœuds gordiens qu’il faut savoir trancher.
Pardonne, ma langue a fourchée : Il est des nœudes gordiennes qu’elle faut savoir trancher.
Comme quoi, avec une peue de bonne volontée, on peut parvenir à une consensuce qui satisfaite toute la monde. À qui est-ce qu’elles disent merci ?
J’ajoute, car ma zèle de nouvelle convertie m’emporte, qu’il conviendrait également de réprimer à coupes de Benalla bien placées les provocateuses qui commettent volontairement des accordes machistes comme celle-ci, glanée sur France-Inter, cette inépuisable mine de fautes de française :
« Nous devons proposer des solutions à des personnes plus près de chez eux ».
Qu’elle eût bien sûre fallue écrire :
« Nouses devones proposère des solutionnes à des personnes plus prèses de chez elles. »
Car la résistance au progrès va se nicher jusque dans les cercles les plus vertueux de l’adhésion inconditionnelle au dernier consensus en vigueur. Ainsi, l’autre jour, ouvrant son Téléphone sonne, l’inénarrable Fabienne Sintès lance-t-elle, impavide : « l’obsession du bien-être est-il en train de faire de nous… »
Grâce à Dieu, Thomas Legrand, jamais en retard d’un conformisme, rétablit l’honneur du service public en remplaçant courageusement un accord au masculin par un intrépide accord au féminin : « Le flanc gauche de la majorité, elle… »
Moins vertueux, un de ses commensaux viole allègrement l’accord au féminin, proclamant avec sagacité que « l’intervention qu’on vient d’entendre est tout à fait révélateur », soutenu, ô horreur, par une consœur évoquant « cette reconstitution auquel vous avez assisté ».
« La politique de sécurité auquelle nous sommes les uns et les autres attachés » renchérit Jean-Paul Delevoye, Monsieur Retraite par points, se joignant avec ardeur à cette croisade des « élites » contre leur langue natale.
Pascal Lamy enfin, ce Gribouille de la mondialisation heureuse, dont on se demande toujours en l’écoutant s’il est plus stupide qu’ignoble, s’attaque lui aussi au français avec son habituelle assurance de cancre autosatisfait, claironnant : « Quel est les moyens pour contraindre M. Trump (…) ? »
Ce Trump dont il vient de rappeler qu’il s’agit d’un crétin analphabète, la Charité ne craignant jamais de se moquer de l’Hôpital, à qui elle ressemble trait pour trait.
Même le sympathique Alain Baraton s’égare et herborise le 3 mars cette superbe faute d’accord dans le jardin en friche d’une langue qui fut durant des siècles celle de la haute culture : « leur goût est loin d’égaler en qualité ceux des kiwis ».
Cerise sur le gâteau, un militant de la Ripoublique en Marche à France-Inter, à propos de son innocent petit camarade Benalla, claironne : « c’est pas bien grave, y a toujours des gars qui shortcuttent les process… »
Et des cons pour charcuter le français.
Voir ci-dessus FANATISME et GENRE

RIGUEUR (manque de)
« L’alerte orange reste de vigueur », annonce solennellement le journaliste de France-Inter, étalant sans pudeur un regrettable manque de rigueur. Une de ses consœurs n’est pas en reste, qui annonce sans trembler que pour le Tour de France, « les Pyrénées vont rabattre les cartes »…

SENSIBLERIE
Notre époque, qui confond constamment sentiment et sensiblerie devrait méditer cette maxime d’une artiste infiniment sensible :
« Faire du sentiment, c’est prouver qu’on en manque » écrivait Virginie Demont-Breton.

« SOCIÉTALES »
Les « questions de société », le genre, la PMA, rideaux de fumée repris et amplifiés par les pouvoirs pour faire escamoter questions politiques et réponses tyranniques. Vieux truc de prestidigitateur, qui suppose l’inconsciente complicité du spectateur abusé. Pendant que nous enculons les mouches à coups de point médian supposé redonner place dans la langue écrite au genre féminin scandaleusement opprimé, nous oublions de poser les vraies questions et ils imposent leurs réponses.

SOLLERS
Relu ce qu’il dit de La Fontaine. Ça se voudrait léger et profond, mais ce style pesamment enlevé révèle irrésistiblement la vulgarité d’âme de son auteur et l’indécrottable snobisme qui lui aura sans cesse interdit de parvenir à l’essentiel.

SORT (ironie du)
C’est au moment de retomber en enfance qu’on est enfin en mesure d’en sortir.

SURRÉALISME
Baroque et surréalisme m’ont toujours semblé au fond très proches, peut-être parce que le surréalisme dans son avatar français ne me convainc pas.
Intellectuel et raisonneur, Breton, c’est l’icône d’un surréalisme étriqué réduit à l’anecdote, vu par le petit bout de la lorgnette, jouant au fond très bourgeoisement avec les formes sans jamais se coltiner au fond.
À ce surréalisme de pouvoir, très distancié, il manque la chair, et l’abandon à l’univers. Surréalisme et pouvoir, comme voyance et pouvoir, ne font pas bon ménage.
Quand je pense surréalisme authentique, deux noms me viennent aussitôt, Ghelderode et Michaux, des belges (même si le wallon Michaux a renié sa belgitude !), pas par hasard.
Un troisième rapplique au triple galop de son cheval d’apocalypse, Bosch, flamand lui aussi.
Pour être surréaliste au sens où j’entends ce mot, il faut avoir une vision (c’est pourquoi Dali n’est en rien un surréaliste digne de ce nom, mais un faiseur, très habile dans la contrefaçon léchée, et tout à fait incapable de partager quelque émotion vitale que ce soit).
Pour moi, « les » vrais surréalistes sont les romantiques allemands, et plus généralement ces hommes, Lautréamont, Nerval, Rimbaud et d’autres, dont l’écriture met la vie en jeu et non l’inverse.
Ce que n’ont pas compris la plupart des « surréalistes » français, parce que la visée surréaliste ne leur est pas naturelle mais intellectuelle, relevant d’une idée, non d’une vision, c’est que le surréalisme n’a rien à gagner à être tapageur, à s’afficher brutalement, à faire semblant de combattre une bourgeoisie à laquelle il appartient d’entrée et sur laquelle il vit, bref à céder à la tentation du pouvoir.
Le surréalisme, pour être authentique, passe par le rejet de toute approche « publicitaire ». Il ne s’agit pas pour lui, comme pour toute forme d’art digne de ce nom, de créer l’émotion à partir de l’image, mais de créer l’image à partir de l’émotion. En ce sens, les romantiques allemands, ces indiscutables précurseurs, sont de vrais surréalistes, puisqu’au lieu de jouer avec la vie, ils mettaient clairement leur vie en jeu.
Breton reste à la superficie du surréalisme, là où se prétendant mouvement il se fige en institution. Le surréalisme officiel finit par ressembler à cette forme de bureaucratie tatillonne et autoritaire si caractéristique de la petite bourgeoisie, qui veut pleinement posséder le peu qu’elle possède.
À l’inverse, Magritte et Man Ray sont, si j’ose dire, réellement surréalistes : non par décision volontariste, mais par un penchant de nature, tout comme Suarès, dont la prose me paraît bien plus réellement et naturellement surréaliste que celle des ses contemporains surréalistes autoproclamés.
Pour vivre, le surréalisme doit être sincère, et pour être sincère, il doit venir non de la tête, mais des tripes. Ce qui revient à dire que le surréalisme ne peut devenir l’œuvre du conscient que s’il naît d’abord de l’inconscient.
Un surréalisme essentiellement intellectuel, par trop conscient pour ne pas être sous contrôle de l’ego et du surmoi, tombe inévitablement dans le jeu avec les mots, et se résume très vite à une succursale à prétention poétique de l’Oulipo.
Les exemples désolants de cet affadissement, de cet embourgeoisement contre nature ne manquent pas. Le surréalisme sage est une boutique ouverte en permanence, et voisine avec sa consanguine alliée, la provocation académique, engendrant comme elle de juteux profits grâce à un imbattable ratio effort consenti/retour sur investissement.
Cette différence entre l’intellect et la tripe, le ressenti, il me semble qu’on la retrouve aujourd’hui dans l’art cinématographique. Il y a actuellement une tendance, issue de l’idéologie publicitaire et de ses méthodes, de la communication en un mot, à travailler non sur ce que signifie une image, mais sur les références et « émotions » qu’en tant que stimulus elle éveille mécaniquement chez sa cible. Pour parler comme les précieux contemporains, on convoque les clichés, non, quoi qu’on en dise, pour les questionner, mais afin d’usurper leurs effets sans avoir à se donner la peine de les recréer en les incarnant pour faire revivre leur potentiel symbolique inhibé. Les clips vidéos, mais aussi de nombreux longs métrages fonctionnent selon cette fructueuse paresse, déclinant ad nauseam les procédés « efficaces ».
Les créatifs sont de fait les parasites de la création, qui se servent de l’image comme stimulus pour provoquer une émotion, à la façon systématique des publicitaires, communicants et autres manipulateurs d’opinion, alors que le véritable travail d’imagination et de création consiste à incarner une émotion dans une image. Là est toute la différence entre le cliché et le symbole.
On retrouve ici la notion de viol. L’ordre naturel du processus créateur est violé, inversé, détourné et récupéré à des fins de « profit » (n’oublions pas qu’il est bien d’autres profits que le seul profit financier).
En somme, les créatifs, ces utilitaristes, seraient les disciples zélés de Pavlov, alors que l’artiste véritable se tiendrait de son mieux au côté d’Einstein.

SYNERGIE
Un homme ne « prend » ni ne « possède » une femme – sauf à la violer.
Dans cet échange réciproque qu’est l’amour physique bien senti, l’homme donne plus qu’il ne prend, il se donne, et la femme qui se donne le reçoit. Vécu comme une prise de pouvoir, le sexe perd tout intérêt parce que se repliant sur lui-même il perd son sens véritable et ne peut atteindre son acmé dans l’orgasme, cette synergie fusionnelle.
C’est ce que Reich avait si bien compris et formulé quand il parlait de l’impuissance orgastique et démontrait son lien avec la psychologie de masse du fascisme, titre d’un de ses meilleurs ouvrages, plus que jamais actuel. Prendre et posséder sont des actes qui séparent et détruisent, l’amour physique réunit et crée.

TRENTE-ET-UN
Ce matin-là, la journaliste de France-Inter s’était mise sur son trente-et-un : « Le Sénat argentin à trente-huit voix contre trente-et-un (…) ».

TROP
Tout aujourd’hui est trop. À commencer par nous, les humains. Si la langue est, comme je le crois, le miroir de l’inconscient collectif du peuple qui la parle et est créé par elle autant qu’il la crée, ce n’est pas par hasard que l’adverbe trop a connu une incroyable fortune depuis une vingtaine d’années, au point de devenir un adjectif qualificatif. Ce petit mot qui désigne l’excès d’une quantité constitue la plus sobre, la plus lapidaire des définitions de notre époque de productivisme délirant et de croissance mortifère. « Tout notre progrès technologique, dont on chante les louanges, le cœur même de notre civilisation, est comme une hache dans la main d’un criminel » disait Albert Einstein.
Cela valant aussi en matière démographique. Pas de doute, nous sommes trop…

URGENCES
Terrible dilemme contemporain : comment déterminer les urgences les plus urgentes ? Ce choix mobilise tout naturellement l’essentiel de notre temps utile, puisqu’il est clair qu’il n’est rien de plus urgent que de reconnaître ce qui est le plus urgent…

VENISE
Je suis heureux à Venise même quand je ne le suis pas. C’est la seule ville où l’on puisse être heureux quand on ne l’est pas.

VICTIME
Ce n’est pas en se vivant comme une victime qu’une victime cessera de l’être. C’est en refusant de se considérer comme dépendante d’autrui et en s’estimant au moins partiellement responsable de son sort qu’elle reprendra possession d’elle-même.

VIE
La survie n’est pas une vie. La vraie vie est dans la sur-vie. Quelle qu’en soit la nature.

VIEILLESSE
La vieillesse, c’est quand les idées vous viennent toujours aussi vite, mais qu’elles vous quittent encore plus vite. Comme si on n’avait plus le temps de s’y arrêter. Alors, on laisse filer…

VIOLENCE
Par faiblesse décadente et manque d’énergie intérieure, nous avons constamment besoin de nous nourrir de violence. La violence de la pub, la violence de nos images, la violence de nos échanges et de nos politiques : une seule et même surenchère formelle qui voudrait masquer l’épuisement de notre énergie et la réalité de notre impuissance.

VOYAGE, VOYAGER, VOYAGEUR
Il s’est dit sur les voyages et leurs supposées vertus tant de solennelles âneries qu’on n’en finirait pas de les recenser. Sous toutes les latitudes, des écrivains voyageurs professionnels ont ainsi exalté leurs pérégrinations, souvent encombrées des pires platitudes pseudo philosophiques, lieux communs emphatiques et compte-rendus soporifiques.
À notre époque plus qu’à aucune autre, le voyage est considéré comme une sorte de panacée, prétendu remède à l’engourdissement casanier provoqué par cette sorte de maladie honteuse qu’est aux yeux des aventuriers touristiques du 21e siècle la sédentarité.
Le voyageur digne de ce nom a de fait à peu près disparu, remplacé par le touriste ou obscènement singé par le routard. Chez le Monsieur Perrichon contemporain, voyeur compulsif et non plus voyageur, à tout instant le ridicule le dispute au sordide. Il ne fait, littéralement, que passer, ou s’incruste en parasite, étranger à lui-même comme à l’autre, qu’en toute bonne conscience il viole de toutes les manières possibles.
Pas plus que le touriste, le routard n’est un nomade, mais comme lui un sédentaire invasif, corps étranger acharné à se contempler et s’autocélébrer dans le miroir d’une altérité qui sert de reflet à son narcissisme.
On ne voyage bien qu’en s’installant, qu’en séjournant, comme le savaient par nécessité les voyageurs du passé, contraints par la lenteur des déplacements à un contact réel avec ce qui n’était pas qu’un paysage, voire un décor, mais un univers qu’ils venaient découvrir, souvent pour s’y perfectionner dans un métier qu’ils pratiquaient déjà.
L’échange seul est voyage, et il y a loin de Nicolas Vanier à Nastassjia Martin, vraie voyageuse parce qu’elle s’arrête pour vivre et partager, pour le meilleur et pour le pire, au lieu de parcourir et survoler, pour le plaisir.
L’exotisme n’est jamais que l’ersatz de la différence.

vendredi 30 août 2019

PRENDRE LE THÉ, TOUT UN ART…

À mes yeux, ce qui se passe aujourd’hui décourage le commentaire.
Je couve depuis trois mois un texte sur mon expérience en compagnie des Gilets Jaunes, un texte qui a bien du mal à naître, tant je suis aux prises avec nos contradictions à tous, et les trouve de plus en plus insolubles.
Tant aussi j’ai le sentiment de répéter jour après jour depuis plus de trente ans les mêmes mots, les mêmes constats, au point que je pourrais reprendre, et l’ai déjà fait et le referai sûrement, per forza, nombre de mes textes de l’époque sans y changer une virgule puisque je pourrais les écrire à l’identique aujourd’hui…
Reste peut-être la possibilité de partager un sarcasme douloureux, aveu d’impuissance et de dégoût mais aussi énième appel à un minimum de lucidité – cette démarche exigeante, et frustrante parce que révélatrice, sans laquelle aucune action n’est possible.



PRENDRE LE THÉ, TOUT UN ART…



Je prends mon thé.
Earl Grey, parsemé de fleurs de bleuet et de calendula.
Il fait beau ce matin.
Le jardin s’éveille, les roses s’ouvrent, les capucines commencent enfin à fleurir.
Il est 8h.
Pendant que je prends mon thé, quelque part en Syrie, un enfant vient d’être éventré par une bombe, et sa mère le regarde.
La peau de cet homme entre deux âges se boursoufle et brûle sous la morsure de l’acide que son bourreau, un type compétent, verse attentivement sur ses parties les plus sensibles.

Il est 11h.
Un petit creux…
Pendant que je croque-suce mon chocolat bio équitable aux éclats d’amandes grillées, les forêts sibériennes brûlent et les cendres couvrent la banquise, accélérant encore le réchauffement climatique.

Il est 13h30, l’heure de mon café, un moka suave, aux arômes raffinés.
Pendant que je le sirote, en Chine, des enfants Ouïgours, comme des branchettes qu’on élague, sont brutalement séparés de leurs parents, qu’un régime compatissant a décidé pour leur bien d’envoyer dans des camps de « déradicalisation ».

Il est 17h, je vais goûter. Sacré, le goûter ! Pas encore décidé si ce sera thé ou infusion. Le thé parfois perturbe mon endormissement. J’ai besoin de bien dormir.
Pendant que je déguste mon cake aux fruits bio (je n’en ai pas trouvé d’équitable), gaz et pétrole de schiste pourrissent les sols dans l’est canadien, et sur le rivage antarctique des touristes aventureux jettent des poissons aux manchots empereurs.

Il est 19h30.
Tout en dînant légèrement pour garder la ligne, je vais écouter les infos sur France-Inter, « la première radio de France ». J’aime me tenir informé, rester ouvert au monde. Question de citoyenneté, car, comme beaucoup de mes congénères ayant pratiqué le tourisme, je me sens citoyen du monde. Après tout, mon thé vient des Indes ou de Ceylan, mon café de Colombie ou d’Éthiopie, mon chocolat du Pérou.

Il est 23h.
Quelle belle journée ! Quelques pages d’un bon polar bien cynique et bien sanglant, histoire de me vider la tête. Je suis parfois obligé de relire deux ou trois fois une phrase ou l’autre, car mes yeux se ferment : j’ai bien travaillé aujourd’hui.

Il est minuit passé.
Je n’arrive pas à m’endormir. Je me demande bien pourquoi…

mercredi 9 janvier 2019

LA MADONNA SCONTA

LA MADONNA SCONTA

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La Madonna sconta, détail © Sagault 2019

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Je l’ai appelée « La Madone cachée ».
C’est en son apaisante, énigmatique et profonde présence que j’ai choisi de vous souhaiter une belle et bonne année 2019.
Cette Vierge à l’enfant dissimulée dans l’ombre du mur latéral du chœur d’une église piémontaise que je ne nommerai pas, rien ne la signale. Je suis passé bien des fois près d’elle sans la voir, et c’est un rayon de soleil inattendu qui me l’a dévoilée l’été dernier. De l’autre côté du déambulatoire, en face d’elle, à peine plus visible, s’épanouit un San Sebastiano extatique, tout hérissé de flèches ; ses yeux et son sourire le disent, il est déjà en paradis et nous appelle à l’y rejoindre. Seulement, il y a d’abord les flèches…
On n’a rien sans effort – sans engagement. Une sorte de Gilet Jaune, ce Saint Sébastien ?
La fresque à la Madone est nettement plus ancienne que celle qui la recouvrait et dont ne reste, à droite, qu’un fragment. Les restaurateurs l’ont-ils voulu, ont-ils mis en scène cette rencontre admirable ? Sur le fragment le plus récent, un saint, un dominician apparement, semble la découvrir, notre Madone cachée, et il en est frappé comme de la foudre, ébloui.
C’est qu’elle est bien belle, la Madone cachée, bien profonde aussi avec son regard de mère inquiète qui anticipe un avenir douloureux pour son fils et tente d’explorer l’insondable mystère de leur destin à tous deux. C’est aussi nous qu’elle interroge en silence : Et « toi, que fais-tu ? Qu’as-tu fait ? Que feras-tu ? »
Encore un beau silence, si bien peint, si parlant, à verser au grand livre des silences de la Peinture, dont nous avons tenté mon ami Jean Klépal et moi une ébauche toute subjective, faisant appel à nos minuscules univers personnels.
Ce qui est caché n’est pas forcément honteux, me suggère cette envoûtante Vierge à l’enfant, et l’offrir à la lumière peut lui permettre de révéler une beauté aussi nouvelle qu’inattendue.
Et je me dis que cela vaut peut-être le coup d’aller voir ce qui se cache de vrai vécu et d’humanité sous les Gilets Jaunes plutôt que de se réfugier dans le douteux confort versaillais des amalgames malhonnêtes en se contentant des clichés véhiculés par ces agences de désinformation que sont trop souvent devenus les médias, tant publics que privés, dès que le système se sent mis en danger par ceux qu’il opprime depuis trop longtemps avec une violence feutrée autrement féroce que celle qui répond à son injustice grandissante et à son usage de plus en plus démesuré de la brutalité policière.
De même, cela vaut le coup d’écouter ce qu’a à dire un Étienne Chouard avant de lui coller une étiquette indue destinée à rendre sa parole inaudible. Elle mérite pourtant d’être entendue et discutée plutôt que rejetée a priori parce qu’elle dérange les pouvoirs actuels.
Contre les Gilets Jaunes, l’a-priori du gouvernement et des médias qui le servent et l’ont amené au pouvoir est tout sauf démocratique. Il vise de façon particulièrement grossière à les diaboliser en faisant litière de leurs motifs et de leur comportement pour généraliser des bavures très minoritaires. Cette politique de Gribouille mène au pire.
Je formulerai donc le vœu que nous prenions tous la peine de nous souvenir que si nous voulons vivre en société, nous devons nous écouter, nous comprendre, nous entr’aider et non nous mépriser, nous exploiter, nous opprimer.
Je ne suis pas croyant, mais je crois à la beauté et à la bonté, et c’est parce que je sens ces seules vraies valeurs vibrer au plus haut point dans la petite Madone cachée de Saluzzo que j’ai voulu la partager avec vous en ce tout début de l’année 2019, dont nous sommes responsables.

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La Madonna sconta © Sagault 2019

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dimanche 30 décembre 2018

LES GILETS JAUNES, UNE LUEUR DANS LA NUIT ?

« Il est possible de cheminer seul. Mais le bon voyageur sait que le grand voyage est celui de la vie, et qu’il suppose des compagnons.

Compagnon : étymologiquement, c’est celui qui mange le même pain. Heureux qui se sent éternellement en voyage et qui voit dans tout prochain un compagnon désiré...

Le bon voyageur se préoccupe de ses compagnons découragés, las... Il devine le moment où ils en viennent à désespérer. Il les prend où il les trouve. Il les écoute. Avec intelligence et délicatesse, et surtout avec amour, il leur fait reprendre courage et retrouver goût au voyage. »

Dom Helder Camara


GILETS JAUNES, UNE LUEUR DANS LA NUIT ?

Ce que j’ai vécu sur notre rond-point et ce que ça me dit


Ce que je vais livrer ici est un ressenti personnel. Je ne témoigne que de ce que j’ai vu et vécu, et ce témoignage est donc subjectif – comme tous les témoignages, et comme toutes les opinions, n’en déplaise aux amateurs « d’objectivité », il n’est pas inutile de le rappeler au passage.
Subjectif, ce témoignage paraîtra peut-être « naïf », il me semble pourtant correspondre à une évolution si essentielle qu’elle pourrait bien entraîner une authentique révolution. Évolution qui me semble liée à « une prise de conscience inconsciente » : l’inconscient collectif de notre espèce perçoit le désastre en cours et y réagit, mettant peu à peu en mouvement des fragments de plus en plus importants de la population.

J’ai passé du temps depuis trois semaines en compagnie d’autres Gilets Jaunes sur un rond-point situé à l’entrée de Barcelonnette, petite sous-préfecture des Alpes de Haute-Provence.
En tout premier lieu, et quel soulagement ce fut, j’ai eu le sentiment très fort d’avoir enfin affaire à des êtres humains et non aux brutes déshumanisées qui prétendent nous représenter et nous gouverner et que j’entends à longueur d’émission sur France-Inter et France-Culture étaler depuis des années leur langue de bois mensongère qui déguise la violence de leur politique sous les éléments de langage prémâchés par leurs maîtres.
À la fois Tartuffes et zombies, plus que jamais auparavant, ceux qui « réussissent » m’ont paru bien médiocres, comparés à ceux qui ne sont rien…

Cette coupure entre le peuple et de prétendues élites réunissant en une véritable mafia d’authentiques prédateurs cooptés pour leur cynisme et leur avidité, elle vient de loin, comme me semblent le montrer les impressions que j’avais à l’époque retirées de ma participation au mouvement de mai 68, à la Sorbonne et dans la rue, comparées aux impressions que j’ai ressenties sur notre rond-point et dans nos réunions, y compris avec certains élus attentifs.
Comparées aussi à celles que me donne toujours davantage depuis plus de 40 ans le petit monde politico-économico-financier qui a remplacé le souci de l’intérêt général et le service de la nation par l’absolue primauté des intérêts particuliers d’une infime minorité, la recherche du profit à n’importe quel prix, le tout à l’aide d’une corruption si généralisée et si profonde qu’elle est devenue inconsciente.

Pour ce que j’en constate et crois en comprendre à l’heure qu’il est, la révolte de mai 68 et celle des Gilets Jaunes n’ont rien en commun. Il s’agit de deux mouvements totalement différents, tant dans leurs motivations que dans leurs méthodes et dans les actions entreprises, et probablement aussi dans leurs conséquences.

De même, le mouvement des Gilets Jaunes est par nature radicalement étranger à la vision du monde autoritaire du système oligarchique dont l’emprise de plus en plus féroce sur l’humanité suscite désormais des révoltes toujours plus violentes des populations qui subissent peu à peu un esclavage de fait, et se voient dépossédées de la moindre possibilité d’avoir une influence sur leur destin.

La différence de nature est profonde, et elle est vitale. Je tente d’en faire une première approche, à compléter, à préciser et à fonder, en exposant ci-dessous la perception que j’en ai.

Encore une fois, il ne s’agit pas d’un travail de sociologue, mais des intuitions personnelles d’un militant !


GILETS JAUNES 2018


Aux ronds-points :

Des adultes, dont de nombreux retraités, la plupart sans idéologie, plus ou moins « apolitiques ».
Grande variété des origines, des âges et des choix de vie, mais accord sur l’essentiel, tolérance, solidarité, partages, échanges sans violence.
Pas de leaders, une parfaite et évidente égalité et une naturelle répartition des tâches.
Une réelle maturité d’ensemble. Sincérité et honnêteté. Simplicité. Pas de jugement, de la coopération. Respect réciproque.
Ces êtres humains veulent vivre en paix. Et en sont probablement capables, parce que de bonne volonté.
Paradoxe apparent, ils sont très unis parce que très variés. Il s’agit d’un collectif non prémédité, animé par l’intérêt général de ses membres, et qui aspire à en rejoindre d’autres animés des mêmes intentions.


SOIXANTE-HUITARDS 1968


Sur les barricades, dans les AG :

De jeunes étudiants immatures, très politisés, souvent fanatiques.
Enfermés sur eux-mêmes, méprisants, incapables de dialogue, perroquets ayant tous à quelques nuances près le même discours formaté, profondément désunis par leur recherche effrénée du pouvoir.
Car leur soumission à une idéologie extérieure apparaîtra vite pour ce qu’elle était, le vecteur d’une quête individualiste de pouvoir : la plupart des leaders autoproclamés de mai 68 resteront des fanatiques mais en changeant de doctrine. Convertis au profit et au paraître, les « leaders » du mouvement étudiant deviendront tout naturellement soit les garants « de gauche » d’une social-démocratie dévoyée, soit les jeunes loups libéraux-nazis qui mettront le pays en coupe réglée à partir des années 1990.
Nouveau paradoxe apparent, ils étaient très désunis parce que très semblables. Leur collectivisme affiché, en fait un corporatisme déguisé, était la courte échelle de leur féroce individualisme tout entier dévoué au service de leur intérêt particulier…


CEUX QUI « RÉUSSISSENT », entendez : LES PRÉDATEURS 1968-2018


Comportement et discours du pouvoir oligarchique politico-économico-financier :

Des « adultes » immatures, adolescents attardés et manipulateurs dont l’absence d’empathie confine à l’autisme. Hypocrisie permanente (ils parlent de bienveillance mais méprisent systématiquement autrui), indûment nommée pensée complexe, en vérité enfumage consistant à faire constamment l’exact contraire de ce qu’on dit.
Idéologues bornés et fanatiques, d’une étonnante rigidité d’esprit, avec une conception autoritaire du pouvoir, une recherche permanente de la verticalité, une mise en compétition systématique, une exaspérante infantilisation du citoyen (généralement nommée « pédagogie »), notamment à l’aide d’un recours généralisé à une « évaluation » dévalorisante.
Perpétuellement en guerre entre eux (ils sont divisés justement parce qu’ils se ressemblent, il n’y a pas de place pour tout le monde quand il y a trop de clones), ils sont aussi solidaires en tant que classe pour faire une guerre impitoyable à tout ce qui ne leur est pas soumis. Ces individualistes invétérés pratiquent sur une grande échelle les renvois d’ascenseur et leur fonctionnement de type mafieux s’apparente au comportement du milieu du grand banditisme dont ils partagent l’absolu mépris des « caves », de « ceux qui ne sont rien ». En témoignent leur arrogance, leur froide inhumanité et… leur impunité cyniquement assumée, voir l’affaire Benalla…


On comprend mieux dès lors ce que je crois être les mobiles profonds du mouvement des Gilets Jaunes.
Le système actuel de pouvoir, fondé sur la mainmise d’une infime minorité grâce au règne absolu de l’argent et à la recherche concomitante du profit à n’importe quel prix, est de fait en guerre civile contre la majeure partie de l’humanité, désireuse d’une paix sociale qui ne peut exister que dans le partage et la solidarité.
Ce qui se joue à mon sens avec la révolte citoyenne des Gilets Jaunes, c’est donc le rejet d’un monde autodestructeur imposé par une minorité droguée à la compétition et au profit en faveur d’une civilisation qui mériterait ce nom en vivant selon les valeurs opposées, et seules porteuses d’avenir pour l’humanité, de coopération et de gratuité.



En complément, je vous propose cet entretien intéressant et instructif avec Philippe Pascot sur Sud-Radio :
« Monsieur Macron est un menteur »
https://www.youtube.com/watch?v=fgYYGuerTAg&feature=youtu.be

Et ces cinq documents :

Lettre ouverte à Mesdames et Messieurs les élus actuels, par les Gilets Jaunes de la Vallée de l’Ubaye

Lettre ouverte à l’intention de tous, par les Gilets Jaunes de la Vallée de l’Ubaye

Alain Supiot décrypte la politique ultra-libérale culminant avec Macron

Pourquoi la colère sociale n’est pas près de s’apaiser, par Laurent Mauduit

Pablo Servigne : « Il est possible que nos sociétés se dégradent beaucoup plus rapidement que les anciennes civilisations »

lundi 10 décembre 2018

LA POLITIQUE POLITICIENNE, UN « RÉALISME » ILLUSOIRE : POUR UN RETOUR DE LA MORALE

Il me semble utile, au moment où les Gilets Jaunes reposent avec force la question du fonctionnement de la démocratie, de soumettre à nouveau à mes lecteurs ce texte désormais quasiment préhistorique, puisque je l’avais publié sur ce blog en avril 2010 !
En ressort, dans le contexte du mouvement des Gilets Jaunes, l’absolue nécessité de recréer un authentique contrat social, à travers la création d’une démocratie largement et réellement participative, assumée par un peuple responsable.
Cela passe par un retour au fondement de toute société durable, le contrat moral, l’adhésion réelle, dans les actes et pas seulement dans les mots, à des valeurs autant que possible partagées.
La démocratie faussement représentative instituée par la Ve République a accouché, après plusieurs désolants avortons, de l’actuelle caricature présidentielle. Taillée pour le pouvoir personnel, cette démocrature conduit tout naturellement, par une pente irrésistible, au pouvoir quasi absolu d’une mafia oligarchique méprisante et corrompue par l’excès de son pouvoir et l’avidité sans frein qui en résulte.
Avec comme conséquence un rejet de la politique et une haine croissante des politiciens de la part d’un peuple qui, n’étant plus autorisé à se vivre citoyen, se réfugie dans l’indifférence ou la haine, alternant l’apathie et la révolte selon les variations de l’oppression plus ou moins feutrée dont il est constamment l’objet.
Parmi d’autres mesures non moins nécessaires, l’utilisation du tirage au sort, si elle ne résoudrait pas tous les problèmes d’un coup de baguette magique, permettrait d’approcher de cette démocratie réelle, en impliquant à tour de rôle un grand nombre d’entre nous. Les expériences menées en Islande et en Irlande semblent prometteuses.
Encore une fois, et c’est cela aussi,
la morale : en démocratie, le peuple n’est pas au service du pouvoir, le pouvoir est au service du peuple.
Il serait temps que le citoyen Macron le comprenne et en tire les conséquences.


LA POLITIQUE POLITICIENNE, UN RÉALISME ILLUSOIRE :

POUR UN RETOUR DE LA MORALE




REPARTIR DE ZÉRO : RETOUR À LA CASE DÉPART
Il y a des années que nous débattons sur le sens réel de ces deux mots antagonistes et complémentaires, la droite et la gauche. Ce débat est né pour l’essentiel, me semble-t-il, de l’incapacité récurrente de la pensée dite de gauche à s’incarner dans le pouvoir autrement qu’en se diluant ou se dénaturant, pour finir par se trahir ainsi que ses soutiens, soit en pratiquant plus ou moins honteusement une politique de droite, soit en devenant carrément une dictature d’extrême-droite.
Pour moi, ce n’est plus une question de gauche ou de droite. Il faut repartir de zéro. Nous avons complètement perdu de vue les principes fondamentaux qui légitiment l’existence des sociétés humaines. Bref, il est grand temps de relire Montesquieu et Rousseau, L’Esprit des lois et Le Contrat social !
Depuis trop longtemps, nos sociétés, et particulièrement les sociétés occidentales, alors qu’elles devraient avoir pour visée l’intérêt général, fonctionnent en ne tenant réellement compte que des seuls intérêts particuliers, dont l’exacerbation démente détruit inéluctablement toute possibilité de coexistence harmonieuse entre les individus.


LES LUTTES POLITIQUES SONT-ELLES L’ALPHA ET L’OMÉGA DE LA VIE EN SOCIÉTÉ ?
Au fond, je n’ai pas grand-chose à faire avec la politique au sens où on l’entend actuellement. Gauche, droite, cette distinction ne me paraît plus opératoire, à supposer qu’elle l’ait jamais été, ce dont je doute.
Je récuse la vision du monde des « intellectuels de gauche » telle qu’elle s’est incarnée jusqu’à l’absurde dans la très imprudente et dangereuse démarche sartrienne, à la fois abstraite et manichéenne (ça va merveilleusement de pair) ; il y a du grotesque et de l’odieux dans la commode, fantasmatique et inopérante distinction entre gauche et droite véhiculée par la bonne conscience de gauche. Je me sens beaucoup plus proche de militants du réel (et réellement engagés) comme Koestler ou Orwell, pour qui le problème n’est pas une question de gauche ou de droite, les deux se rejoignant et se confondant à leurs yeux dans le même appétit de pouvoir.
C’est bien le problème du pouvoir qu’il faut régler et ce problème-là ne peut l’être que sur un plan moral, conformément à une éthique. Et sûrement pas en référence à un étiquetage trop souvent opportuniste, qui ne garantit en rien l’authenticité ni la fraîcheur du produit qu’il tente de promouvoir.
J’ai pour ma part déduit de mes nombreuses et parfois cuisantes expériences militantes que la solution n’est jamais dans l’action politique traditionnelle, ni même dans les rapports de force, qui n’ont de vraie valeur que ponctuelle et ne résolvent pas les problèmes de fond ; elle est à mes yeux dans l’action de chaque individu par rapport aux valeurs qu’il reconnaît, et pour la réalisation desquelles il milite dans sa propre vie en compagnie de ceux de ses concitoyens qui les partagent.
J’ai trop vu les enfers engendrés par les meilleures intentions idéologiques du monde pour ne pas m’intéresser d’abord aux actes et à leur signification morale plutôt qu’aux idéologies, aussi séduisantes et apparemment fondées soient-elles.
Étant donné la variété (et parfois la légitimité !) des opinions et des comportements, une société, pour fonctionner, c’est à dire pour que le contrat social engendre un véritable consensus, ne doit pas tant reposer sur des compromis politiques que sur des fondements moraux. Comment vivre ensemble si l’on ne commence pas par s’entendre sur les quelques principes moraux qui permettent de fonder une vie en société digne de ce nom ?
« Valeurs partagées » : je n’entends par là rien de « politique », mais un ensemble de choix moraux qui s’imposent à tous dès lors qu’une communauté humaine se forme autour d’un contrat social, quelles que soient les opinions politiques de chacun.
Ce consensus n’existe plus actuellement, comme le prouvent chaque jour davantage les réactions de plus en plus divergentes engendrées par les innombrables scandales récents : du tourisme sexuel au népotisme, de la corruption mafieuse à la triche footeuse, les règles les plus élémentaires de la morale ordinaire sont ouvertement bafouées, ou pire, violées au moment même où le violeur, la main sur le cœur, déclare son indéfectible respect envers elles…
Si bien que c’est l’opinion publique, cette girouette, qui, en vertu des mouvements désordonnés et incohérents de ses émotions, décrète au jour le jour les limites de l’acceptable, en vertu d’un rapport de force majoritaire prétendument dégagé par des sondages orientés et manipulés.
Une véritable guerre civile est ainsi en train de s’installer entre les zélateurs individualistes du cynisme tous azimuts et de la « loi de la jungle », esclaves dévoués du pouvoir et de l’argent, et les citoyens encore conscients de leur appartenance à une civilisation fondée sur des valeurs trop importantes pour être abandonnées sous prétexte qu’elles ne s’incarnent jamais parfaitement dans une réalité plus complexe que nos idéaux.


LA MORALE, UN SENS COMMUN
Ma vision du monde n’a jamais été fondée sur des rapports de force, mais sur des lois, sur des règles de fonctionnement. Ces lois, je les considère comme naturelles parce que leur application entraîne des effets positifs et que leur transgression déchaîne des forces incontrôlables et destructrices. Elles relèvent donc tout bêtement de ce qu’il est convenu d’appeler le bon sens, n’en déplaise aux élites qui affectent de mépriser ce terme, trop populaire pour ne pas leur paraître populiste.
Le bon sens, par exemple, refuse d’accepter la stupide et criminelle pétition de principe qui voudrait que les pulsions, passions et intérêts personnels puissent, comme par miracle, s’autoréguler. Purement idéologique, dépourvue du moindre fondement historique, la prétendue régulation par les marchés est le péché originel du libéralisme.
Car le libéralisme est un faux pragmatisme : nulle société ne peut se fonder sur une totale liberté accordée aux rapports de force, ne serait-ce que parce qu’une complète absence de régulation morale débouche automatiquement sur le règne corrupteur de l’argent, et s’achève en décadence et autodestruction, comme nous sommes en train de le vérifier une fois de plus – la fois de trop.
Aucune société ne peut perdurer en laissant à la loi du plus fort toute liberté de s’exercer. Tant que nous fonderons nos sociétés sur des rapports de force, y compris sur le rapport de force démocratique qui soumet une minorité à une majorité en vertu de la seule loi du nombre, aucune société ne pourra fonctionner de manière saine.


LA DÉMOCRATIE : QUALITÉ OU QUANTITÉ ?
Il y aurait beaucoup à dire sur cet étrange modèle démocratique qui donne la possibilité à une majorité d’imposer ses choix à une minorité. Là réside à mes yeux l’erreur cardinale du régime démocratique et l’origine de sa sempiternelle et si lassante perversion.
Selon moi, le rapport de force majoritaire aboutit inévitablement à l’oppression, puis à la dictature. D’une part, le processus majoritaire est très aisé à pervertir et à détourner, comme nous avons pu le constater constamment depuis 1958 ; d’autre part, il est vicié dans son principe même : moralement, la notion de pouvoir majoritaire est essentiellement bancale, et ne peut conférer aucune légitimité incontestable, puisqu’elle décale l’origine du pouvoir de la qualité vers la quantité et de la morale vers la loi du plus fort.
Or la seule société possible est celle où non seulement les intérêts de chacun sont autant que possible préservés, mais celle qui admet que des principes qualitatifs, c’est à dire des règles morales, des lois vitales, doivent l’emporter, non seulement sur les intérêt privés, mais sur les intérêts des majorités comme des minorités. La quantité n’est pas un critère de moralité et l’utiliser comme nous le faisons revient à faire rentrer par la fenêtre les rapports de force qu’on prétendait exclure du contrat social.
Il me semble que dans les sociétés animales, les rapports de force sont moins essentiels que la conception sociale qu’ils incarnent : la prétendue loi de la jungle, cette invention humaine, y est inconnue, parce qu’en transformant l’instinct de conservation naturel et légitime en un pervers désir d’augmentation elle programme son autodestruction.
Le rapport de force n’est pas un principe sur lequel fonder une société cohérente et durable. Une société doit être fondée sur des règles de vie en commun, selon des principes admirablement résumés par Orwell dans l’expression « common decency ».

LA SÉPARATION DES POUVOIRS, CONDITION DE LA DÉMOCRATIE
D’autre part, pour devenir et rester le ciment d’une société, la morale qui la fonde ne peut pas être laxiste, et c’est pourquoi l’existence d’un authentique pouvoir judiciaire est vitale pour toute société.
Non seulement la politique est bien obligée de s’encombrer d’un certain nombre de réalités contingentes, mais c’est son devoir d’en tenir compte ; celui de la justice est au contraire de réduire au maximum les contingences du vivant et l’extrême mutabilité qui en découle.
C’est pourquoi c’est au pouvoir judiciaire et non au législatif ou à l’exécutif d’assurer l’intégrité d’une constitution et à travers elle du contrat social dont elle énonce, légitime et en quelque sorte sanctifie les principes.
On retrouve là encore la notion de morale, et l’idée que les valeurs qui fondent la vie en société doivent avoir le pas sur les « nécessités » du moment, sous peine d’invalider, sinon dans les faits du moins dans les esprits, le contrat social.
De ce point de vue, la Cour Suprême des États-Unis, sans être parfaite, est de loin plus conforme à l’esprit démocratique et au bon sens qui veulent l’équilibre des pouvoirs que cette caricature bancale de conseil des sages qu’est ce que j’appelle le Conseil Inconstitutionnel de la république française.
La séparation des pouvoirs, avant d’être une règle de bon sens politique, est une loi éthique fondamentale, dont doivent impérativement, pour être légitimes et fonctionner convenablement, découler les institutions gouvernementales.
D’où la catastrophe que représente le mode de gouvernement instauré par la Cinquième République. En renversant l’équilibre des pouvoirs et en personnalisant outrageusement notre régime politique, l’actuelle Constitution a sapé les fondements mêmes de notre démocratie et ouvert la porte à la formation et à la « légitimation » d’une oligarchie quasiment héréditaire, en voie de reconstituer une féodalité associant clientélisme et népotisme.

PAS DE DÉMOCRATIE SANS MORALE, PAS DE MORALE SANS DÉMOCRATIE
Face au dévoiement de la politique et des politiciens, que pouvons-nous réellement exiger en tant que citoyens ? Pour commencer, comme un strict minimum, l’absence de tricherie, cette forme élémentaire d’honnêteté sans laquelle aucune confiance n’est possible et qui consiste à dire ce qu’on fait et à faire ce qu’on dit. Ce serait une vraie révolution, à un moment de l’histoire où on n’a jamais autant fait le contraire de ce qu’on dit, jamais autant pratiqué la langue de bois, jamais autant manipulé l’opinion.
La pierre de touche, c’est l’accord entre les paroles et les actes. On ne proclame réellement la morale qu’en la pratiquant. Contre l’irrésistible attrait de ce que j’appelle les trois P (profit, pouvoir, paraître), seuls la définition et le respect d’une éthique peuvent permettre de fédérer les individus autour d’un contrat social digne de ce nom.
C’est dire que je ne crois pas au matérialisme, dialectique ou non ! Le marxisme-léninisme, en s’affranchissant de la dimension morale, s’est enfermé dans la même cage que son ennemi apparemment mortel, le libéralisme.
Le matérialisme triomphant, tel qu’il s’incarne dans la société globalisée de consommation et d’extermination du vivant, représente la victoire de la mort sur la vie.
Pour fonder la cité, La Boétie, Montesquieu et Rousseau sont au moins aussi importants que Montaigne, Ricardo ou Marx !
La politique contemporaine n’est devenue si impuissante que parce qu’elle s’est voulue supérieure à la morale, et a prétendu exercer à sa place un pouvoir qui lui échappe par définition. Dès lors il était inévitable qu’affrontée aux intérêts particuliers la politique sacrifie la morale au pouvoir des plus forts, perdant par là toute légitimité.
Ainsi que toute efficacité à long terme : la morale est en fin de compte une question de bon sens, et c’est pourquoi elle déplaît tant aux « entrepreneurs » et autres « aventuriers ». Non seulement elle leur imposerait des limites, mais elle condamne d’avance leurs entreprises en faisant apparaître la futilité et la nocivité d’une vision fondée sur un individualisme forcené et une totale incapacité à envisager un autre avenir que le court terme le plus borné.
C’est ce que la plupart des citoyens ont, peut-être confusément, mais aussi très profondément, compris, d’où leur rejet d’une politique dévoyée et de politiciens corrompus, ou leur renoncement à tout engagement devant l’évidence de leur impuissance à obtenir que les principes les plus élémentaires du contrat social soient respectés. La relative acceptation actuelle de la prétendue loi de la jungle est ainsi due à une forme de contagion, de contamination, à un renoncement, à un dégoût : là encore, à travers l’abstention se révèle la disparition progressive du contrat social.
Dans la mesure où l’État n’est plus le fruit d’un consensus, mais l’aboutissement d’un processus de spoliation du peuple citoyen, les gouvernants actuels, produits de ce qu’Eduardo Galeano appelle si justement la démocrature, n’ont en fait plus aucune légitimité démocratique.


PREMIÈRE À GAUCHE : LA POLITIQUE AU SERVICE DE LA MORALE
Il est donc grand temps que nous repartions de zéro, en posant à nouveau clairement les principes qui nous animent et les conséquences qu’entraîne leur mise en œuvre. Aucune action dite de gauche n’a actuellement la moindre chance de réussir, parce qu’il n’y a plus de repères moraux crédibles pour la légitimer. On ne peut pas, comme par exemple DSK, servir l’économie financière globalisée tout en se réclamant d’une morale qui non seulement lui est totalement étrangère, mais qu’elle s’acharne à détruire parce qu’elle y voit le dernier obstacle à son hégémonie.
Quand elles perdent leur colonne vertébrale morale et ne reposent plus que sur leur chair politique, les sociétés finissent par s’effondrer d’elles-mêmes.
Les partis politiques aussi. Voyez le PS…
Quant à l’UMP, aucun risque de voir s’effondrer ce qui n’existe pas : ce n’est pas un parti politique, mais une simple machine électorale, l’exemple type du détournement à des fins d’accaparement du pouvoir des institutions censées assurer la vie de la démocratie.
En fin de compte, l’opposition entre la gauche et la droite n’est pas pour moi entre les partis qui se réclament de l’une ou de l’autre. Elle se résume à une formule toute simple : ou l’on tient pour la morale et ses difficultés, et l’on est de gauche, ou l’on préfère la loi de la jungle et son simplisme destructeur, et l’on est de droite. Ce n’est pas une question d’étiquette, ni d’appartenance, c’est un choix de vie.

vendredi 7 décembre 2018

BENALLA À LA RESCOUSSE !

Qui sont les « factieux » ?

Qui sont les « putschistes » ?

Ce gouvernement choisit la violence après avoir raté le pourrissement.

Il en portera l’entière responsabilité devant l’Histoire.

C’est pour lui éviter ce déshonneur qui porterait le comble à sa désastreuse Marche vers le Chaos que j’en appelle au Président dans la lettre ouverte que voici.

Le 7 décembre 2018

BENALLA À LA RESCOUSSE !

LETTRE OUVERTE AU PRÉSIDENT DE LA RIPOUBLIQUE



Monsieur le Président,

vous n’êtes pas mon président.

Je ne suis pas allé voter, je n’avais pas le choix.

Choisir entre un pire et un autre pire qu’on tente de maquiller pour le présenter comme moins pire, ce n’est pas choisir.

C’est se soumettre au type de manipulations perverses et de tours de passe-passe par lesquelles se fondent contre les peuples les démocratures.

Le résultat, nous l’avons sous les yeux, même si vous refusez encore de le voir.

Demain, samedi 8 décembre, vous tenterez plus que jamais de faire de la Police et de la Gendarmerie votre Garde prétorienne.

Comme vous tentez de privatiser tout le reste, vous tentez depuis un an et demi de privatiser à votre profit et à celui de vos amis les forces de l’ordre, ce qui revient à en faire les forces du désordre.

De ce détournement criminel, à mes yeux la pire de toutes les fautes que vous avez selon moi commises contre notre pays, vous porterez la responsabilité, non seulement devant l’Histoire, mais devant un peuple qui à juste titre ne reconnaît plus aucune légitimité à l’apprenti sorcier que vous êtes.

Alors, pour aller jusqu’au bout de l’ignominie, pour lever définitivement le masque sur la violence inouïe dont, plus encore que vos indignes prédécesseurs, vous êtes porteur, je vous suggère de rappeler au service de la Transe (la France n’a que faire de tels serviteurs) le meilleur de vos gardes du corps, le plus honnête, le plus franc, le plus courageux, car il faut du courage pour cogner sur des gens sans défense, en bref le plus « cash », comme on dit dans votre monde vérolé, celui de la finance folle.

Rappelez l’héroïque Benalla, mettez-le à la place de ce brave Castaner, qui n’a de poil qu’au menton, rendez cet excellent maire à l’amour inconditionnel de ses administrés de Forcalquier, pour qui il est une mère depuis tant d’années.

En ce moment où s’effondre votre belle stratégie de Tartuffe politique, vous avez besoin, Monsieur le Président, de quelqu’un qui ait du poil aux pattes, qui n’ait pas peur de se salir les mains, qui soit rompu aux basses besognes, et prêt à défendre, sinon la République, du moins la personne qui achève d’en faire une Ripoublique.

Cet individu et quelques équipiers, choisis avec autant de sagacité, seront bien plus à même qu’une Police et une Gendarmerie parfois saisies de scrupules, voire d’une empathie déplacée, de réprimer la violence effroyable des Gilets Jaunes avant même qu’elle ait pu commencer à se manifester, ce qui est certainement à vos yeux comme à ceux de vos semblables le comble du bon gouvernement.

La meilleure défense, c’est l’offensive ! Mettre des élèves à genoux les mains sur la tête, ou mieux, menottés, voilà qui les calmera, voilà qui leur donnera une haute idée de la police et de votre conception du dialogue. Ça rappellera de très mauvais et gênants souvenirs, mais bon, dans le contexte, dans l’urgence, on ne peut pas toujours être « moderne », et le retour aux châtiments corporels, à l’humiliation, juste après l’avoir interdit par la loi, ça fait quand même plaisir, surtout quand on est train de se prendre la fessée qu’on a amplement méritée. La vengeance est un plat qui se mange froid, mais on ne crache pas dessus quand il est chaud.

Avec Benalla, vous aurez à l’œuvre ce qui se fait de mieux en matière de police expéditive : les opposants, on va les tuer pour leur apprendre à vivre !

Vous pouvez lui faire confiance, à votre Matamore : il n’existe que par vous.

Il n’est pas sûr qu’il en aille de même pour les policiers et les gendarmes, qui ne sont pas tous des amoureux de la castagne, prêts à s’acharner à 7 ou 8 sur des retraités qui commettaient ce crime monstrueux de marcher (comme vous nous l’aviez si instamment demandé lors des élections) pour tenter de changer, au moins un peu, le monde, votre monde, dont par vos soins ils sont de plus en plus exclus.

Les policiers et les gendarmes aussi sont des fonctionnaires et ont à souffrir de vos délires macroéconomiques, c’est leur retraite à laquelle vous voulez vous attaquer, ce sont aussi leurs enfants que vous faites parquer comme des terroristes, comme du bétail rassemblé pour l’abattoir par des brutes en uniforme qui n’ont rien à faire dans les forces de l’ordre.

Policiers et gendarmes voudront-ils longtemps vous suivre dans cette répression démesurée et devenir de fait, bien plus que quelques casseurs irresponsables et quelques pillards opportunistes, des « factieux », des « putschistes », en se faisant contre la République et la démocratie les serviteurs d’un système oligarchique à bout de souffle et qui les broie dans le moment même où ils cassent du casseur – et surtout des citoyens ?

Pas de doute, Monsieur le Président, Benalla est l’homme de la situation. De votre situation…

Allez, osez être disruptif, ça aurait de la gueule, un Benalla Ministre des Tas, Sinistre de l’Intérieur !

En post-scriptum, je joins à votre intention et à celle de mes lecteurs un superbe décryptage de la langue de bois que vous pratiquez avec une lassante et peu fructueuse obstination.
Nous savons désormais qui vous êtes et ce que vous voulez, épargnez-nous vos beaux discours hypocrites.
La vérité de votre régime, la voilà :
https://www.lemonde.fr/police-justice/article/2018/12/06/mantes-la-jolie-des-images-choquantes-de-lyceens-interpelles-par-la-police_5393757_1653578.html


IGNOMINIE ET DUPLICITÉ DE LA NOVLANGUE MACRONISTE

Voir en ligne : https://blogs.mediapart.fr/patrick-...

dimanche 25 novembre 2018

LES PETIT.E.S CON.NE.S

« Il y a trois sortes de violence. La première, mère de toutes les autres, est la violence institutionnelle, celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions et les exploitations, celle qui écrase et lamine des millions d’hommes dans ses rouages silencieux et bien huilés.
La seconde est la violence révolutionnaire, qui naît de la volonté d’abolir la première.
La troisième est la violence répressive, qui a pour objet d’étouffer la seconde en se faisant l’auxiliaire et la complice de la première violence, celle qui engendre toutes les autres.
Il n’y a pas de pire hypocrisie de n’appeler violence que la seconde, en feignant d’oublier la première, qui la fait naître, et la troisième qui la tue. » 

Dom Helder Camara, évêque de Recife (Brésil)



C’est la dernière fois que je parle ici de politique au sens étroit du terme.
J’ai assez dénoncé ce que je déteste pour revenir désormais à ce que j’aime et n’ai cessé d’aimer, comme le montre le dernier petit texte publié sur ce blog il y quelques jours !
Face à l’horreur économico-financière, les mots ne suffisent plus.
La mort est au pouvoir. Car le règne du fric mène tout droit au triomphe de la mort, comme le prouve la catastrophe en cours.
Il est temps de crever l’abcès et de vider le pus.
Les mots ne serviront ici, une fois encore, qu’à appeler un chat un chat, à soulever le masque et regarder en face le grouillement de la mort au travail, à mettre à nu la réalité terrible et dérisoire du cancer qui nous ronge.
L’ancien monde déguisé en monde nouveau pue plus encore que ce qu’il prétend remplacer et dont il est en fait la version ultime, poussée à l’extrême.
À nous, si c’est encore possible, de créer un vrai nouveau monde, c’est à dire un monde enfin vivable pour tous – y compris pour les autres espèces animales que nous entraînons dans notre naufrage.

Vous comprendrez peut-être mieux la dureté du texte qui suit si vous commencez par regarder le débat intitulé « LA CASTE ».
Vous pouvez aussi écouter l’émission Les Intouchables d’État de « Secrets d’info » (France-Inter) sur la mafia des très hauts fonctionnaires, le pantouflage et le rétro-pantouflage systématiques de cette caste oligarchique.
Vous pouvez enfin consulter
les trois articles joints en pdf après ma petite intervention.
Ce ne sont là malheureusement que quelques exemples entre mille de ce qu’est la mondialisation financière dans sa pimpante version frenchy…



LES PETIT.E.S CON.NE.S



Il est des propos qui, au-delà de leur sottise, disent tout d’un homme.
« J’assume les choix qui sont faits, et je hais l’exercice consistant à expliquer les leviers d’une décision », assénait il y a quelque temps Emmanuel Macron dans la NRF, rappelant une fois de plus combien il prend au pied de la lettre le sens étymologique de son prénom. En hébreu, Emmanuel veut dire : Dieu avec nous, Gott mit uns, si vous préférez, Jupiter, pour les intimes.
Contrairement à ce tyranneau infantile, et comme tous les êtres humains qui se voudraient dignes de ce nom, je juge non seulement légitime mais absolument indispensable d’expliquer le pourquoi de décisions qui engagent autrui…
Sauf à se vouloir dictateur échappant à tout devoir comme à toute responsabilité.

Mes opinions n’engagent que moi, mais il arrive qu’elles heurtent autrui, et je trouve alors nécessaire pour moi comme pour mon interlocuteur de tenter d’en expliquer les raisons.
Un ami m’ayant dit sa gêne devant la crudité de mes propos concernant les hommes de pouvoir, j’ai décidé de procéder à un petit examen de conscience, exercice salutaire s’il en fut, à condition d’être volontaire, l’autocritique à la soviétique s’étant finalement avérée plutôt contre-productive, du moins pour celui qui, cas de le dire, s’y livrait.
Je me suis donc demandé pourquoi, quand je pense aux hommes politiques, et plus particulièrement aux membres des gouvernements et aux présidents de notre supposée République, et tout spécialement aux derniers en date, me venaient aussitôt à l’esprit ces deux mots peu flatteurs : petits cons, qu’en l’occurrence il serait nécessaire, pour respecter la présence quasi paritaire du sexe féminin, d’écrire inclusivement : petit.e.s con.ne.s.

Comment, au nom du ciel, pouvez-vous vous laisser aller à de telles outrances, me direz-vous ? Outrances, vraiment ? Nullement. Je sais très bien pourquoi je suis raisonnablement fondé à avoir si mauvaise opinion des membres de la caste oligarchique qui ont confisqué le pouvoir et réduit la démocratie à une sinistre pantalonnade.
Ce qui m’étonne, c’est que nous ne soyons pas tous d’accord sur ce diagnostic dont l’évidence saute aux yeux, et prêts à prendre les mesures nécessaires pour faire en sorte que le gouvernement du monde cesse d’être exercé par des cons, petits ou gros, selon la taille du pays où ils sévissent, ce qui commencerait, eût dit La Palice, par ne plus voter pour eux…

Attention ! Je ne suis pas misanthrope, je ne déteste que les hommes de pouvoir, de paraître et de profit, ces dinosaures, néfastes survivants d’un stade primitif de l’humanité que l’évolution n’a pas encore réussi à faire disparaître, alors même qu’ils sont les auteurs principaux du désastre qui menace aujourd’hui la survie de notre espèce.
J’ai eu la chance de rencontrer au fil du temps beaucoup de gens aux parcours très riches – dans un sens moins pauvre que celui que nous donnons généralement à cet adjectif –, des êtres à la fois forts et sensibles, dont les actes et la parole m’ont enrichi, au vrai sens de ce terme perverti par l’adoration de l’argent ; ils ne sont peut-être rien aux yeux du Petit Con en Chef du jour, mais ils sont tout ce que j’aime, respecte et admire chez mes frères humains : de braves gens, capables d’aimer, de donner et de recevoir, qui connaissent la valeur de la gratuité et préfèrent la coopération à la compétition. Ils ne sont pas premiers de cordée, mais ils transportent des montagnes, et sans frimer. Les voir vivre m’encourage à vivre avec eux, quand les faits et gestes de notre micro Jupiter me feraient désespérer de l’humanité si je n’étais pas persuadé que la stupide et criminelle engeance des autoproclamés premiers de cordée est bien moins nombreuse que celle des humains dignes de ce nom.

Est-ce le souvenir de mes années d’enseignement, où, n’en déplaise à leurs géniteurs offusqués, j’ai eu affaire à quelques petits cons gratinés, qui promettaient de devenir des vieux cons de référence ? Ou s’agit-il du souvenir beaucoup plus ancien des cours d’école où certains d’entre nous, déjà assoiffés de pouvoir et de reconnaissance, cherchaient avec une rigueur véritablement scientifique à savoir qui pissait le plus loin ?
Le fait est que, dans ces premiers de cordée que tant de mes congénères adulent, je ne peux voir, à mon grand regret, que des petits cons tout à fait indignes d’exercer quelque responsabilité que ce soit, absolument illégitimes parce qu’en même temps criminellement incompétents et profondément corrompus. Comme le prouvent leurs résultats et la mortelle contradiction qui sépare leurs discours de leurs actes, faisant de ces apprentis sorciers de vivants oxymores en même temps que d’ignobles Tartuffes…

À ce titre, les entendre par exemple parler de « responsabiliser les chômeurs » est à hurler de rire. S’il est des gens qui devraient être responsabilisés, et d’urgence encore, ce sont bien les hommes de pouvoir actuels, tant publics que privés ! Voyez Cahuzac, qui n’ira pas en prison, voyez Carlos Ghosn qui est provisoirement en taule, voyez le directeur de cabinet de l’Élysée, bref, voyez-les tous pour ce qu’ils sont en vérité : une caste de canailles mafieuses prêtes à tout pour faire perdurer leur pouvoir et augmenter leur fortune, en soumettant définitivement l’intérêt général à leurs intérêts privés.
En témoigne le fait absolument invraisemblable que la plupart de ces hommes qui se prétendent « politiques » ne mettent pas aujourd’hui l’écologie au tout premier rang de leurs réflexions et de leur action, prouvant clairement par là qu’ils sont en même temps des cons et des salauds.

Comment dans ces conditions ne pas considérer la quasi totalité des membres du gouvernement, l’immense majorité des députés, mais aussi hélas une partie non négligeable de la population française comme un incroyable conglomérat de sinistres cons ? Quoi de plus stupide que de sacrifier le long terme au court terme ?
Et peu importe après tout, que les individus en question ne soient pas des petits cons 24h sur 24 ; ce qui crève les yeux, c’est que sur l’essentiel ils pensent et agissent comme tels.
On me dira que les nommer ainsi, c’est ne pas mettre l’accent sur leur dangerosité. Tout au contraire, car selon moi rien n’est plus dangereux que le petit con, ne serait-ce que parce qu’au départ il n’est pas pris au sérieux, témoins Adolf Hitler et Joseph Staline par exemple.

Le petit con, est, cas de le dire, un danger public.
Il se reconnaît à de nombreux indices, dont la réunion, je devrais dire la synergie, établit de façon indiscutable la réalité de son statut de petit con.
Tout d’abord, le petit con est libéral, il est même néo-libéral, parce qu’il incarne, à ses yeux du moins, le nouveau monde, qui est, ça va de soi, le seul monde possible, qu’il convient donc d’imposer par tous les moyens à d’éventuels récalcitrants, fussent-ils majoritaires. There Is No Alernative ! Place, manants, au règne définitif des petit.e.s con.ne.s. !
C’est que le petit con est radicalement incapable de penser, encore moins d’admettre, qu’une autre vision du monde que la sienne soit seulement possible. Le petit con exige que le monde entier lui ressemble, mieux, qu’il soit à son image. Logique : le petit con a toujours raison, et il sait mieux que les autres ce qui est bon pour eux et surtout pour lui et ses amis. D’où son refus d’expliquer ses décisions, même, et surtout, quand elles engendrent des catastrophes. Tranchons le mot : le petit con ne doit pas être jugé sur son discours, le petit con se reconnaît à ses œuvres.
De son côté, il reconnaît instantanément ses pareils, les parasites fous de pouvoir et de fric, tous ces grimpeurs en solitaire qu’il appelle improprement « les premiers de cordée », révélant la pauvreté abyssale d’une vision du monde réduite à l’individualisme le plus étriqué.

Conséquence logique de son admirable et si complexe Weltanschauung, le petit con, qui est un profond philosophe et ne manque jamais de le rappeler par quelque citation choisie avec soin par ses nègres, est persuadé que tout le monde veut être milliardaire. Existe-t-il quelque chose de plus désespérément con que d’avoir pour but dans la vie de devenir milliardaire ? Seuls les petits cons sont assez stupides pour vouloir avoir trop d’argent et croire qu’on a raté sa vie si on n’a pas pu s’acheter une Rolex avant 50 ans…
Nos petits maîtres se voudraient modernes, mais ces jeunes vieillards étaient déjà tout entiers, au naturel, dans Marx et dans Proudhon, il y aura bientôt deux cents ans…
J’en profite pour suggérer aux adorateurs contemporains du Veau d’or, pseudo philosophes décomplexés à la pensée complexe ou simples mortels, de lire, à défaut du Capital de Karl Marx, le Sermon sur les richesses du Révérend Père Bourdaloue, jésuite de son état, prononcé il y a belle lurette pour le bénéfice d’une caste de profiteurs suffisamment bien installés dans leurs fromages pour être plutôt moins avides et moins corrompus que nos actuels oligarques.

À l’inverse, la caste qui a progressivement accaparé le pouvoir depuis bientôt cinquante ans fait preuve de toute la grossière avidité du nouveau riche découvrant le pouvoir et l’espérant en même temps absolu et éternel. Une vulgarité, un sans-gêne jamais atteints dans notre pays, c’est bien tout ce qu’elle a de nouveau…
On ne voit plus qu’elle, elle occupe toute la place, tous les postes, se répandant comme une irrésistible tumeur maligne, se métastasant dans tous les domaines, du politique à l’économique en passant par l’art et la culture, pourrissant tout ce qu’elle touche.

Je regarde et j’écoute sur France-Inter tous ces jeunes loups dont l’expérience de la vie se résume, au long d’un parcours dûment fléché, à la poursuite d’une carrière. Qu’ont-ils réellement vécu, ces bons élèves formatés en vase clos par des enseignements abstraits, que connaissent-ils du monde ? Très sûrs d’eux et du logiciel qu’ils appliquent sans l’avoir jamais étudié en profondeur, encore moins remis en question, ils pérorent, tels des enfants singeant les grands. Courroies de transmission d’une idéologie ultralibérale suicidaire, ignorant tout des réalités dont ils parlent, qu’ils ne connaissent que sur dossier, protégés de tout contact avec la plèbe, enfermés dans leur consanguinité d’enfants gâtés de la République, refusant tout débat sérieux, ils tranchent de tout du haut de leur inexpérience et de leur infinie médiocrité.

Ainsi ces trop bons élèves jouent-ils nonchalamment avec la vie d’autrui, dont ils ne connaissent rien et qu’ils ne veulent surtout pas connaître.
Incapables par construction de comprendre qu’ils ont affaire à des vies réelles, ils prennent pour un super jeu vidéo ou une méga partie de Monopoly l’incommensurable somme de travaux, d’efforts, de créations, de souffrances dont est faite la vie des êtres humains normaux. Indifférents aux petits bonheurs qu’ils détruisent comme aux grands malheurs qu’ils engendrent, ces gamins mal élevés dépourvus de tout surmoi jouent à des jeux de pouvoir qui les dépassent et dont ils ne perçoivent aucunement les vrais enjeux.
Leur cynisme, leur absence totale de convictions et leur carriérisme effréné apparaissent clairement dans leur parcours politique : comparé à ces girouettes, un Edgar Faure, antique référence du retournement de veste, était un modèle de fidélité et de continuité. Leur fonctionnement naturel est celui du mafieux, qui n’est fidèle que tant qu’il ne voit pas d’avantage à trahir. Interchangeables, ils peuvent passer d’un parti à l’autre, l’important étant de surnager, d’apparaître, de faire le buzz, de prendre toute la place et toutes les places.

Ce qui frappe, chez ces zombies clonables à l’infini dans la couveuse de l’ENA, ce Meilleur des mondes en réduction que n’eût pas désavoué Huxley c’est leur uniformité dans l’absence d’humanité. Sous ces masques lisses on ne ne sent ni vécu, ni sentiment, ni empathie, juste l’obsédante volonté de s’imposer à tout prix. D’où la platitude permanente de leur discours, constamment rhétorique, fidèle reflet de leur absence d’éthique et de leur fondamentale insincérité. Comment pourraient-ils être sincères, puisqu’ils n’ont jamais rien vécu, puisqu’ils ne voient pas ceux qu’ils ont en face d’eux, et puisqu’ils ne se connaissent pas eux-mêmes ? Ils sont parvenus à un tel degré de mensonge à soi-même et à autrui qu’ils vivent désormais dans une fiction économico-financière imperméable à toute réalité concrète, qui se déploie hors-sol, dans l’apesanteur d’une inconscience et d’une irresponsabilité revendiquées comme le mode de gouvernement idéal…
Ils se sont coupés de nous, ne nous voient ni ne nous entendent, mais ils entendent nous gouverner, ou pour mieux dire, continuer à se servir de nous pour mieux se servir.

« Nous méritons toutes nos rencontres. Elles sont attachées à notre destinée et ont une signification qu’il nous appartient de déchiffrer » a écrit Mauriac.
Nous méritons les Macron, comme nous méritions les Chirac, les Sarkozy, les Hollande, les Cahuzac et les Fillon. Nous méritons les Ghosn, les Bergé, les Schiappa, les Ferrand, les Philippe. Ils ne sont que le reflet de notre décadence, ils témoignent de notre réalité, de ce que notre monde est devenu : un vaste bordel géré par des maquereaux mafieux, où tout est à vendre, où tout se monnaye, jusqu’à l’honnêteté. Gare à qui refuse de se prostituer, il sera violé, sans ménagement : honte à celui par qui le scandale arrive !

Car l’actuelle « élite » gouvernante, ce 1% de malades mégalomaniaques, ne s’en cache plus : elle aura notre peau si nous ne l’arrêtons pas enfin dans son envol, parce que son pouvoir ne peut perdurer que sur notre ruine et notre asservissement définitifs. Comme le signalait il y a quelques années avec la sérénité du devoir accompli le milliardiare Warren Buffet, « il y a une guerre des classes, c’est un fait, mais c’est ma classe, la classe des riches, qui mène cette guerre, et nous sommes en train de la gagner ».
Ce qui se passe actuellement en France et plus généralement dans le monde, c’est une contre-révolution autoritaire, la mise en place qui se voudrait définitive d’une dictature oligarchique de type mafieux. Un Reich de mille ans, en somme. Souhaitons-lui le même sort qu’à celui des nazis.

Contrairement à ce que prétendaient pendant la campagne présidentielle les adeptes incultes du prétendu « nouveau monde », il est essentiel de se souvenir de l’ancien monde, ne serait-ce que pour ne pas retomber dans les erreurs qui ont entraîné sa destruction.
Dans cette optique, je livre donc à votre réflexion cet extrait du discours de réception prononcé par André François-Poncet pour la réception de Jérôme Carcopino à l’Académie française :
« Une partie importante de votre œuvre est consacrée à la fin de la République Romaine. Cette République agonisante, vous la dépeignez sous des couleurs fort sombres. Tandis qu’elle est en proie aux convulsions, on y prononce encore de grands mots, on se réclame de grandes traditions ; mais sous l’influence délétère de la Grèce et de l’Orient, les institutions s’affaissent, les mœurs se corrompent, dans l’impuissance des lois. L’aristocratie est assoiffée de luxe, d’argent, de jouissance. La classe moyenne disparaît. La plèbe, versatile, nourrie par l’État, amusée par l’État, brise le lendemain l’idole de la veille, se rue au cirque et aux jeux et néglige de plus en plus le travail. Les Juges, les avocats sont vénaux, les proconsuls, déprédateurs. La guerre extérieure est pratiquée, moins pour la sécurité ou la gloire que pour le butin qu’elle rapporte. Tout se relâche, sauf l’acharnement des luttes de personnes et la violence des rivalités de factions. »

Si cela ne vous rappelle rien,

voyez le débat intitulé « LA CASTE »
et écoutez Les Intouchables d’État
sur la mafia des très hauts fonctionnaires.

Sur le même sujet, vous pouvez lire ce très éclairant article de Laurent Mauduit :

Plaidoyer pour la suppression de l’ENA et de l’inspection des Finances


Pour compléter le tableau et élargir la perspective, les deux articles qui suivent permettent de mieux comprendre à quel point l’oligarchie financière mafieuse se paye notre tête…
et notre peau !

Budget 2019 : champagne pour les entreprises, des miettes pour les ménages

Danske Bank, le scandale qui pertube la finance européenne

Enfin, cerise sur le gâteau, l’article de blog effectivement tiptop de TIPTOP intitulé

Gilets Jaunes : vers une révolution fiscale ? Oui, mais laquelle ?
https://blogs.mediapart.fr/tiptop/b...

Les commentaires qui suivent cet article sont également fort intéressants !

samedi 10 novembre 2018

LE 1er NOVEMBRE


À l’inconnue

LE 1er NOVEMBRE



Quelques jours plus tôt, alors que mon ami Jean se remettait doucement d’un été qui l’avait vu frôler le grand passage, je lui avais proposé de commencer notre septième création ensemble en nous penchant sur ces choses petites ou grandes, souvenirs, événements, rencontres, qui nous donnent encore envie de vivre. Je me demandais par quoi j’allais bien pouvoir commencer ma célébration de la vie telle qu’envers et contre tout je persiste à l’aimer.
L’amorce que je ne trouvais pas m’attendait à Paris où j’étais venu rendre visite à deux morts bien vivants, Picasso et Caravage. Sortant du second, je prenais mon traditionnel Earl Grey chez de vieux amis non moins défunts et non moins présents, les Jacquemart-André, quand me fut offert à l’ improviste le cadeau le plus délicieux.
C’était le premier novembre, jour des morts.
Elle est si vivante, la jeune femme, si jolie, affectée avec naturel, naturelle avec afféterie – l’éternel féminin comme je le vois et le rêve depuis que j’ai conscience qu’une femme n’est pas un homme et que c’est non seulement intéressant mais vital d’y aller voir.
Ses mains ravissantes, comme animées d’une vie propre mais nullement agitées, gracieusement mobiles et, rarissime accord, à la fois justes et sophistiquées dans l’expression, encadrent d’une dentelle frémissante un visage délicat aux traits aussi fins qu’idéalement tracés, qui illustrent fidèlement les moindres nuances de ce qu’elle vit dans l’instant et veut partager.
Cela bouillonne, cela jaillit, cela vit. Et cela est contagieux, tellement !
Car cela rayonne, irradie, évidence que rien ne saurait contrarier.
Je tente, pour calmer le jeu, de l’imaginer dans la colère. Je n’ai aucune peine à la voir en furie, et comme prévu, l’impression n’en est que plus forte…
Il fallait bien cela pour que surmontant ma très ancienne timidité – par chance, son amie est allée faire un tour al bagno – je me lève, aille à elle et lui dise tout à trac que je vais écrire sur elle, lui donnant en même temps ma carte afin qu’elle puisse, si le cœur lui en dit, aller voir le résultat sur mon site, non sans la prier de m’excuser de mon indiscrétion, due, bien entendu, à l’excès même de sa beauté.
Si j’étais encore parisien, je lui proposerais de poser pour moi.
Cela se passait sous la fresque de Tiepolo, du balcon de laquelle, penchée sur nous, toute une foule de courtisans suivait l’affaire, avec une curiosité complice et un zeste de tendre ironie.
Nous étions le premier novembre, et la vie n’en finissait pas de ressusciter.

mardi 28 août 2018

TANT VA LA CRUCHE HULOT…

TANT VA LA CRUCHE HULOT…

 

 

Nicolas Hulot a fini par trouver le courage de mettre fin à une situation ubuesque.

Ce n’est pas un mince mérite.

Dans une époque dominée, ou plutôt confisquée et écrasée par les pervers narcissiques, ces as de la communication, ces story-tellers dont le seul but est de meubler leur vide intérieur en se sentant exister toujours davantage dans les yeux d’autrui et à ses dépens, la sincérité d’Hulot, son idéalisme et son goût pour l’empathie faisaient tache tout en le rendant vulnérable aux manipulations intéressées des Tartuffes qui l’avaient attiré dans le piège d’un « pouvoir » d’avance miné.

Sans trop vouloir l’avouer, Hulot en a eu assez d’être fait ouvertement cocu à longueur de mandature par ces prétendus « amis » dont il était très vite devenu l’otage.

Hulot a le mérite de croire à l’amitié, ce qui est en politique le comble de la naïveté. Mais si sa bonne nature l’a fait s’égarer un temps dans les jeux stupides et désastreux de ceux que j’appelle les « PETIT.E.S CON.NE.S », il n’en a pas moins depuis le début raison sur le fond.

Particulièrement quand il souligne, avec l’honnêteté qui le différencie des politiciens tarés qu’engendre par nature la détestable Ve République, les contradictions tant personnelles qu’universelles inhérentes à l’espèce humaine, contradictions que le progrès technologique a rendu ingérables.

Il y a incompatibilité entre le caractère infini de nos désirs et de nos ambitions et l’évidente finitude de notre planète : depuis que nous avons les moyens de nos fantasmes, nous nous suicidons avec l’allégresse de l’inconscience et l’obstination de l’aveuglement volontaire.

La mutation technologique appelait une mutation de l’espèce qui pour l’heure n’est pas même entamée. Nous jouons avec la chimie et le nucléaire comme des nourrissons avec une boîte d’allumettes ou une bouteille de déboucheur de chiottes ; nos motivations et nos comportements sont ceux des enfants de 4 ans, comme le prouvent après tant d’autres les errements aussi stupides que cyniques des deux têtes de l’exécutif, qui battent tous les records d’incompétence, d’autosatisfaction, de malhonnêteté et d’autoritarisme pourtant portés à des hauteurs himalayesques par leurs prédécesseurs.

Le constat de Nicolas Hulot ne servira peut-être à rien, parce qu’il est trop évidemment indiscutable. Le seul moyen de le recevoir, pour une société humaine en pleine déliquescence, est le déni.

Les efforts que demanderait l’effondrement écologique en cours sont bien trop importants pour être acceptés, du moins tant que chacun de nous espère contre toute évidence pouvoir tirer son épingle du jeu.

Mais du jeu planétaire, du jeu des éléments, nul ne peut retirer son épingle.

Le jeu ne nous a jamais appartenu, et il s’apprête à continuer sans nous…

Si la démission aussi courageuse que logique de ce ministre atypique pouvait être une piqûre d’épingle aidant à dégonfler la prétentieuse baudruche de nos illusions et à nous faire prendre conscience de l’urgence d’agir pour de bon, Hulot n’aurait pas perdu son temps, et sa lucide naïveté aurait eu raison du cynisme aveugle de ces ratés de l’évolution que sont hommes et femmes de pouvoir, de paraître et de profit.

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