De « l’actualité » en général et du « nouveau » gouvernement en particulier, je ne dirai rien, parce qu’il n’y a rien à dire. Quel que soit le personnel domestique aux commandes, le train blindé flageolant du libéral-nazisme mondialisé poursuit sa course folle.
Tant que la grande majorité des passagers applaudira la ridicule volonté de puissance des conducteurs et des contrôleurs sans accepter de voir que les maîtres du train ne conduisent ni ne contrôlent réellement plus rien que le bon aboutissement du déraillement en cours, il ne restera aux passagers lucides qu’à tenter d’amener quelques-uns des passagers qui somnolent devant le énième épisode d’une série catastrophe sur leur smartphone à regarder par la fenêtre et à voir à quelle vitesse nous plongeons dans le gouffre que nous avons nous-même creusé.
Si elle tient absolument à disparaître, qu’au moins l’humanité se suicide dignement, les yeux ouverts, plutôt qu’en se réfugiant dans une inconscience volontaire qui ne trompe plus personne.


REMARQUES EN PASSANT 34



ÂNE (bonnets d’)
Comment ne pas saluer les efforts de nos brillants intellectuels pour se mettre à la portée des analphabètes ?
Rendons un hommage bien mérité à l’ineffable Pécresse, pour cette perle d’un orient douteux pondue l’autre jour dès potron-minet : « Moi, ma ligne directrice, c’est celui de… (je ne sais plus quoi, et peu importe tant son discours de politicienne lambda était comme toujours creux et convenu) ». 
De l’infect Gilles Finkelstein, abruti de haute volée et cuistre impénitent : « Ça peut changer dans les trois semaines qui vient ».
D’un journaliste de France-Culture : « J’ai demandé à ces personnes ce que ce mot entr’aide signifiait pour eux ».
De Sophie Braun, psychanalyste par ailleurs fort intéressante, ce déplorable faux pas :
« C’est un des éléments fondamentals ». Si même les psys oublient leurs fondamentaux…
La palme va pour cette fois à l’un de nos plus redoutables Tartuffe audio-visuels, Thomas Legrand, auteur sur France-Inter de cet incroyable barbarisme : « La potentialité du racisme sont induits ». Le Tartuffe de Molière du moins parlait français.

ARTISTE
Pour un artiste digne de ce nom, l’essentiel n’est pas de partager son aventure, mais de la vivre. Il n’est pas en quête de reconnaissance, mais de co-naissance.
M’est suspect tout artiste qui revendique un statut au lieu de proposer une pratique.

AURORES
Je l’ai encore vérifié à Wissant sur la plage en janvier, mais ce n’est pas moins vrai en Ubaye. Que ce soit à la mer ou à la montagne, la lumière des aurores est plus douce, plus transparente et évanescente que celle des couchants. C’est une naissance, et c’est sans doute pourquoi je peins avant tout l’aurore. Mes couchants eux-mêmes sont des aurores, à l’aube de la nuit…
Voir ÉTOILES (dans les yeux)

AUTO-IMMUNE
C’est l’humanité tout entière qui est en pleine maladie auto-immune. Et s’autodévore allègrement.

AUTONOMIE
Je tiens beaucoup à pouvoir faire mes propres conneries. Et j’y ai souvent réussi.

BIEN (faire du)
Nous sommes rarement conscients de tout le bien que nous faisons aux autres sans le vouloir, qui est presque toujours bien plus réel que celui que nous croyons leur faire, quand nous le voulons. – la même remarque vaut pour le mal, évidemment !
Vouloir faire du bien n’est pas toujours en faire, et nous autres occidentaux confondons souvent sensiblerie et sensibilité, qui sont pourtant diamétralement opposées, tant dans la vision du monde dont elles naissent que dans les conséquences qu’elles entraînent. La première pense à soi et s’apitoie sur elle-même, la seconde pense à l’autre et s’en occupe.
Voir SENSIBLERIE

BIENNALE DE VENISE
Contrairement à l’originale qu’elle prétend continuer, l’actuelle Biennale d’Art de Venise n’est au fond que l’onéreuse manifestation de l’impuissance artistique du monde globalisé et du conformisme pédant qui en résulte. L’art contemporain de marché a réussi la prouesse inédite d’être à la fois académique et terroriste. Ne disposant ni d’une théorie ni d’une pratique qui légitimeraient son intronisation comme art officiel, il lui faut imposer son illégitime académisme par un quadruple terrorisme, celui de la provocation comme ersatz de l’originalité, celui de la quantité comme substitut de la qualité, de l’argent-roi comme étalon d’évaluation des produits de son industrie, et de la censure féroce de tout ce qui n’entre pas dans la spéculation financière qui est son véritable objectif et sa seule cohérence.
Qui chassera enfin les marchands du Temple ? Voir VENISE

CARESSE
Les mouvements lents de Mahler sont d’infinies caresses de l’âme. On voudrait qu’elles ne s’arrêtent jamais.

CÉLÉBRITÉ
Jamais compris qu’on veuille être célèbre. Être connu de gens que tu ne connais pas, quel intérêt ?

COSMOPOLITISME
Les élites cosmopolites de la mondialisation se flattent d’être chez elles partout. En dépit des apparences, ce cosmopolitisme permet surtout de n’être plus chez soi nulle part, faute de racines.

DÉGOÛT
Il y a quelque chose de sale dans le regard que nous portons parfois sur ceux qui ne nous plaisent pas. Méfions-nous de nos dégoûts, ils parlent de nous plus que de leur objet.

DOULEUR
Décrire une douleur qu’on n’a pas subie n’est pas seulement un mensonge, c’est une trahison envers ceux qui l’ont vécue. Nul ne peut témoigner pour autrui.

ÉTOILES (dans les yeux)
Je me suis aperçu il y a déjà quelques années qu’en fait je peignais davantage l’aurore que le couchant.
La différence de transparence apparente et de qualité de la lumière vient sans doute simplement du fait qu’au matin la lumière doucement augmente, et qu’au soir elle diminue doucement…
Et sans forcément en avoir conscience, nous le percevons, et l’impression est toute différente.
Descendre vers l’obscurité n’est clairement (!) pas la même chose que monter vers la lumière. Ce qui ne m’empêche pas d’aimer la nuit, et de l’aimer profonde.
Et d’être terriblement blessé et enragé par la pollution lumineuse insensée qui m’empêche désormais de la vivre, aussi bien à Wissant qu’à Barcelonnette, où il faut s’enfoncer dans la montagne pour avoir à peu près accès aux étoiles.
Je comprends la peur du noir, mais sais d’expérience qu’il n’est pas de peur plus merveilleuse à dépasser.
Sans le noir et les étoiles, je me sens mutilé d’une part essentielle du lien ombilical qui me lie à l’univers à travers la Voie lactée et ses sœurs… Voir AURORES

EX-POSITION
Je découvrais l’autre jour une exposition d’une photographe dont j’apprécie beaucoup le travail, et me trouvais terriblement déçu, non par ses photos, mais par l’installation qui les enchâssait d’une façon aussi redondante qu’inutile.
Cette exposition et le texte qui l’accompagne me semblent révéler l’inexorable décadence d’une « civilisation » épuisée. La multiplicité erratique des objets exposés, la variété et la complication des approches, l’arbitraire intellectuel de rapprochements censés signifiants mais d’une pauvreté symbolique consternante (l’enfonçage de portes ouvertes et l’invention de l’eau chaude étant promus à la dignité manifestement usurpée de révélations essentielles), tout cela relève à mes yeux d’une impuissance créatrice qui faute de s’ancrer et de se nourrir dans le terreau d’un inconscient collectif sain se réfugie dans les artifices d’une rhétorique bien huilée. Le problème est que la carte n’est pas le territoire et qu’à proclamer arbitrairement le symbole on ne produit que du cliché.
De superbes photos se voient ainsi niées en tant qu’œuvres pour être intégrées dans une sorte de jeu de société où elles se dissolvent dans la grisaille d’une construction intellectuelle dont l’artifice saute aux yeux. Par contraste, exposés pour eux-mêmes, de très beaux scans de bois flottés rayonnaient d’autant plus qu’ils se tenaient à l’écart du carrousel kaléidoscopique indigent qui les cernait.
Dans cette exposition, la créativité sans cesse l’emporte sur la création, réduite au rôle de faire-valoir de l’ingéniosité – un mot qui n’a sa place en art qu’au service de la création et non comme ersatz d’une finalité manquante. Ainsi s’efface l’artiste créateur devant le plasticien, bien trop plastique justement pour être autre chose qu’un rapetasseur de références doublé d’un prestidigitateur de sous-préfecture. Pauvre magie, tirant de son chapeau truqué des lapins en fourrure synthétique et des colombes en carton-pâte singeant en vain la course et l’envol de l’esprit recréant la matière à son image pour mieux la découvrir en son essence et en nourrir notre âme.
Une exposition qui fournit un parfait exemple de la tendance suicidaire de notre époque sans repères spirituels à annuler les contraires, substituant frauduleusement la sophistication au raffinement, la créativité à la création, la communication à la communion la sensiblerie à la sensibilité, et cerise sur le gâteau, l’accessoire à l’essentiel. Un renversement des valeurs devenu inconscient à force de provocations conformistes, en complète contradiction avec l’approche carnavalesque lucide des sociétés moyenâgeuses, si bien décrite par Bakhtine.
Mortifère oxymore, bien dans l’esprit et au service de la promotion du monde néo-libéral, que ce matérialisme intellectuel où le démiurge châtre l’art en prétendant faire de son fini un infini au lieu de se mettre au service de ce qui le dépasse pour l’incarner autant qu’il est possible – et même parfois au-delà du possible, en une véritable apothéose de la création.
Quoi qu’en ait dit Duchamp en vue de sortir du pompiérisme arbitraire et figé de l’art bourgeois finissant, tout n’est pas art, et c’est ce que démontrait avec une terrible efficacité involontaire cette ex-position, fruit d’un nouveau terrorisme académique qui ne vaut pas mieux que l’ancien et dont le commode relativisme ne fait que mettre en relief l’absence d’âme. Cette façon de n’être que soi-même en refusant d’être au service de ce qui nous dépasse est à mes yeux l’exact inverse de celle qui me paraît nécessaire à l’artiste, qui pour atteindre l’universel me semble devoir accepter de n’être que lui-même.

FIDÉLITÉ
S’il est une valeur incompréhensible à notre époque, c’est bien la fidélité. Car elle suppose la gratuité, que l’humanité contemporaine se fait honneur d’ignorer, quand elle ne la pourchasse pas. D’où sa totale incapacité à pratiquer et même à seulement comprendre la fidélité. Vivant d’instant en instant, notre civilisation agonisante repose sur une spéculation permanente où tout étant relatif et mouvant, aucune valeur ne peut durer puisqu’elle ne cesse d’en changer au gré des caprices de sza recherche, non de la durée, mais du profit immédiat.

GIGANTISME
La peinture contemporaine à la mode tend à faire dans le géant par manque de générosité. Incapable d’émotion, réduite à un formalisme stérile qu’elle tente de justifier par un discours rhétorique dont l’insincérité saute aux yeux, elle s’efforce en vain de déguiser sa sécheresse en demandant à la quantité de suppléer à son absence de qualité. Mais si volumineuse qu’elle se présente, elle reste fondamentalement chichiteuse, pingre, sans chaleur comme sans amour. C’est qu’elle veut prendre et non donner.

HONNÊTETÉ
Je me demande parfois si l’honnêteté n’est pas le seul vrai talent. Avec soi-même, avec les autres.

INDIVIDUALISME
Contrairement à ce qu’on veut nous faire croire, c’est le règne de la quantité qui amène les individus à se replier sur eux-mêmes pour survivre. C’est noyé dans une foule que l’individu tend à se séparer pour retrouver le semblant d’unité que la masse lui confisque.
L’individualisme, c’est la défense contre une tyrannique emprise collective, le dernier sursaut contre l’anonymat de la foule.

IMPATIENCE
Nous le savons tous, mais n’avons jamais la patience d’en tenir compte : le plus sûr moyen de perdre du temps, c’est de céder à notre impatience.

INHUMANITÉ
Ce qui nous rend inhumains, c’est notre refus d’admettre que la vie ne se limite pas à l’humain. Loin d’être propriétaires de notre planète et encore moins de l’univers, nous n’en sommes que les colocataires au même titre que les autres formes de vie avec lesquelles nous cohabitons, sans même nous en rendre compte.

INTELLIGENCE
L’intelligence, ça consiste à comprendre les autres tout en restant soi-même – voire à devenir davantage soi-même à force de les comprendre.

JUSTESSE
C’est bien, la justice. Encore mieux, la justesse.

LUBRIQUE (vieillard)
À ce vieil ami qui évoquait dans une de ses lettres la souffrance des vieillards, et sans doute aussi des vieillardes, face au désir, j’ai répondu ceci, que j’avais envie de dire depuis longtemps.
Cette vraie douleur du désir cacochyme, non seulement on ne la dit jamais, mais on la moque, pire, on la méprise, elle fait scandale. Il y a des souffrances bien pires, c’est vrai.
Mais j’ai toujours été surpris, et un peu choqué, par l’image si répandue de l’abominable vieillard libidineux, comme si la « paix des sens » que certains, selon leurs dires, auraient atteint, était toute naturelle et ne dépendait en somme que de la baisse du taux de testostérone. Et comme si le désir, l’amour même, si essentiels jusqu’à un certain âge, devenaient honteux et pervers passée une limite d’ailleurs impossible à fixer.
Il faudrait donc qu’à heure dite nous cessassions de regarder ce que l’on nous a encouragés à désirer depuis l’enfance – la plupart d’entre nous n’avaient, heureusement pour l’espèce, guère besoin d’encouragements !
Je voudrais bien qu’on m’explique en quoi n’être plus désiré supprimerait automatiquement notre capacité à désirer et notre désir de désirer. Et qui osera dire que n’être plus aimé devrait nous interdire d’aimer ?
Oui, je suis un vieillard lubrique…
Où est le mâle ? Pour être vieillard, je n’en suis pas moins homme !
Oui, je suis dans l’occasion un vieillard amoureux, et parfois aimé, oui, je regarde les femmes, et mon temps étant désormais compté, je les regarde plus que jamais, je ne veux pas en perdre une miette, elles n’ont pas cessé et ne cesseront jamais de m’intéresser, de me plaire, de me passionner, et les aimer reste à mes yeux la manière la plus authentique de les respecter.
Et quand cela m’arrivera, je trouverai très beau de pouvoir les aimer encore au delà du désir, plus gratuitement et plus passionnément que jamais.
Notre époque inconséquente, incapable de s’avouer ses contradictions et de les gérer, aura poussé l’hypocrisie à son comble. Son attitude envers le « 3e âge », ridicule euphémisme qu’elle pense capable de l’exonérer de regarder la vieillesse en face, est un de ces chefs-d’œuvre de « respect » méprisant dont elle possède la quasi exclusivité dans le cours de l’histoire humaine.
Me revient cette terrible phrase d’un vieux monsieur à qui on demandait ce qu’il désirait : « Je désirerais avoir un désir… », murmura-t-il avec un grand soupir, qui ressemblait au dernier.
Un peu de prudence, mesdames et messieurs, par pitié : tuer la nature en nous, c’est y installer la mort. Avant l’heure…

MALADRESSE
Jouer de sa maladresse est de bonne guerre puisque ce faisant, nous transmuons notre maladresse en habileté.

MALÉDICTION
Ce type, il comprenait tout avant tout le monde.
Qu’est-ce qu’il a dû souffrir !

MÉCONNU (génie)
« Il n’y a pas de génie méconnu. » Combien de fois ai-je entendu cette pontifiante ânerie dans la bouche d’universitaires poussiéreux dont le génie ne risquait certes pas d’être jamais méconnu tant il brillait par son absence ! Bel exemple du discours arbitraire si typique de l’intellectuel inculte, cette nouveauté du 21e siècle engendrée par le 20e finissant.

MODE
Je suis toujours surpris de la facilité avec laquelle la mode impose de fausses obligations à presque tous, particulièrement à la jeunesse, qui se soumet ainsi à des « devoirs de vacances » aussi fastidieux qu’inutiles, mais déclarés indispensables. « Tu ne vas pas manquer ça ? » est une des pires saloperies qu’on puisse infliger à un être humain, et notre réaction à ce genre de chantage minable devrait être immédiate et radicale : « Si, et comment ! ».
À mes yeux, la mode est l’exact contraire de l’originalité, et sa prétention à être un art achoppe sur le fait qu’elle a vocation à être adoptée par tous sans examen ni véritable choix, mais par contagion, comme une maladie infantile, étape nécessaire à la croissance de l’intégration de la personne dans son milieu et à son époque. La mode n’est rien d’autre qu’un conformisme de la nouveauté, une norme déguisée en désir, et la preuve en est que les pires systèmes politiques ont toujours profiter des effets de mode qu’ils suscitaient pour imposer leur idéologie et leur pouvoir. Les nazis, maîtres ès communication, ont merveilleusement su se mettre à la mode, et décliner insignes et uniformes comme autant de collections désirables. Devenir nazi devait être un must, le truc à faire pour être à la page. Se pencher sur la mode qui met en forme les forces dites de l’ordre depuis la Libération donnerait sûrement une image très précise de l’évolution de leur place dans la société et des tâches qu’on leur assigne. Non, la mode n’est jamais un art, mais toujours la naissance célébrée d’un conformisme. Les portes qu’elle ouvre donnent sur une prison collective où la vie personnelle s’étiole à force d’uniformité. Voyez l’obligation du tatouage, indispensable passeport, QR code magique pour accéder à la modernité…

MORAND (Paul)
Un dandy jouisseur qui ne parvient jamais à l’orgasme. Moins plat et convenu que d’Endormesson, mais ne glissant guère moins à la surface des êtres et des choses.

OBSCURANTISME
On s’en apercevra tôt ou tard, le prétendu Siècle des Lumières aura consacré l’avènement du pire des obscurantismes, l’obscurantisme rationaliste.

PARADOXE ?
Au fur et à mesure que l’humanité s’auto-détruit elle a de plus en plus peur de la mort, fuyant avec horreur ce vers quoi elle se précipite toujours plus vite…
Paradoxe moins étrange qu’il n’y paraît, tant il relève de notre essentielle contradiction d’êtres vivants condamnés à mort, et le sachant sans pour autant savoir quand.
Mais que notre peur de la mort soit assez forte pour nous faire oublier de vivre, là est le vrai paradoxe !

PEINDRE
Peindre, ne serait-ce pas donner à voir ce que nous ne voyons pas à l’aide de ce que nous voyons ?

PEINTURE 
Une chose est sûre, l’univers a peint bien avant l’homme.

PHILOSOPHIE
Dans le système libéral-nazi, la philosophie sert le plus souvent à annuler la politique en évacuant le collectif au profit du particulier. D’où que tant de « philosophes » actuels soient dans la philosophie comme des rats dans un fromage.

RANCUNIER, MOI ?
En fait, je ne deviens réellement rancunier que si les gens continuent à m’en vouloir…

RESPONSABILITÉ (de soi)
La bienveillance envers soi-même ne me semble possible que si nous acceptons cette forme essentielle d’autonomie, d’authentique indépendance, qui consiste dans le simple fait de se sentir responsable de soi-même et de ce que l’on fait.

SÉDUIT
Je n’ai jamais été un grand séducteur, mais toujours, et dès ma prime enfance, un grand séduit. Ce n’est pas toujours commode, mais au fond j’adore ça. Séduire sans aimer, quelle purge !

SENSIBLERIE
Sensiblerie et cruauté ont toujours fait bon ménage. Rien là de paradoxal : elles sont toutes deux filles de de l’égocentrisme, cette hypertrophie de l’ego. La sensibilité s’intéresse à ce que ressent l’autre, la sensiblerie ne s’intéresse qu’à ce que l’on ressent soi-même. Aussi est-ce toujours au nom de nos souffrances réelles ou imaginaires que nous justifions toutes nos cruautés – particulièrement les pires. Voir BIEN (faire du)

SENSIBLERIE
La sensiblerie a ceci d’épatant pour ceux qui s’y complaisent qu’elle donne à moindres frais une bonne conscience d’autant plus inoxydable qu’elle ne se confronte jamais à ce que vit l’autre mais à ce que sa vie produit en nous d’émotions frelatées. Autrement dit, loin de prendre la peine de s’identifier à l’autre, le faux sensible s’autorise la facilité d’identifier l’autre à lui, astucieuse façon de le nier discrètement en tant que sujet et de lui conférer subrepticement le statut d’objet. La sensiblerie est ce tour de passe-passe qui nous permet de ne pas avoir à exercer notre sensibilité.
Voir BIEN (faire du)

SOI-MÊME (n’être que), codicille pour mon dialogue avec Jean Klépal PEINDRE À L’AQUARELLE
De ma peinture, je cherche à disparaître, à m’effacer. C’est pourquoi j’ai tôt décidé de ne pas signer mes tableaux autrement qu’au dos, refusant de m’inscrire sur eux en auteur exclusif, en propriétaire. Je ne peins pas tout seul, le ciel, la mer peignent avec moi, et plus ils peignent avec moi, plus la peinture prend vie.
Pas question de marquer le tableau comme m’appartenant, il n’est pas à moi, il ne vient pas de moi, il vient à travers moi ; c’est un mariage, c’est une communion. L’aquarelle est à la fois un baptême et une communion et quiconque ne le sent pas n’en fera jamais de vraies.
Le titre du tableau incarne par les mots ma part de la rencontre, il est ma signature de la rencontre qui a engendré l’œuvre.
Avec le nom de cette première série de grandes aquarelles de 75x105cm, La Renaissance, d’une certaine façon je prends possession de ma disparition, j’en prends acte au moins. Toute la place étant donnée au paysage qui envahit l’espace, le paysage devient un pays sage, il se connaît et se fait connaître.
L’art véritable ne supporte ni la provocation ni la sensiblerie. La provocation dispense du vrai courage, qui est le courage du travail, et la sensiblerie nous dispense de cette ouverture au monde qu’est la sensibilité. Dans les deux cas, on s’éloigne du sujet, qu’on réduit à un objet, à un prétexte, à un support de notre narcissisme.
En revanche, ce serait peut-être une bonne idée pour les peintres d’aujourd’hui d’un peu moins « dialoguer » avec leurs prédécesseurs et d’un peu plus regarder et vivre la réalité présente.
D’abord parce que ce prétendu dialogue se résume de fait à un monologue, et ensuite parce qu’interroger sans cesse l’histoire de l’art pour y trouver des références donne trop de place à la culture et ouvre la porte à l’idéologie, deux maîtresses envahissantes et abusives qui ne laissent guère de place à une pratique artistique assez libre d’être elle-même pour engendrer une véritable création.
Se confronter à ses prédécesseurs me paraît légitime et parfois indispensable, mais pas au point d’entamer une sorte de bras de fer à travers les âges ou de rechercher une filiation légitimant par la caution du passé revisité les dérives du présent.
Se servir du passé comme d’un tremplin, d’une source d’énergie, non comme d’un punching-ball ou d’un substitut paresseux à l’imagination.
Le peintre doit partir de ce qu’il voit, et désirer peindre aussi ce qu’il ne voit pas mais dont il éprouve la présence impérieuse en lui-même comme chez son sujet.

SOLIDARITÉ
Ne nous en demandons pas trop ! Pour vivre, la solidarité doit s’incarner. Sinon, elle fait partie de ces mots-tiroirs commodes où nous rangeons nos belles idées de peur de les froisser au contact de la réalité. Être solidaire de tout le monde, c’est trop souvent n’être solidaire de personne.

SOLITUDE
La solitude me paraît plus immédiatement angoissante que la mort, non qu’elle fasse moins peur, mais parce qu’elle est plus présente que la mort qui jusqu’à son arrivée appartient au futur, aussi proche soit-il.
Tu sais que tu mourras tôt ou tard, mais tu ne sais pas quand tu mourras, et pour l’instant tu es encore en vie, alors que ta solitude, elle est là, présente non seulement quand tu es seul, mais aussi du seul fait que tu es cette personne qui dès l’instant de sa naissance, a commencé à être seule et le sera jusqu’à sa mort. Cette détresse de notre inévitable solitude existentielle, nous ne la vivons pas à tout instant, mais quand nous en prenons conscience, quelle terrible petite mort ! La mort, ça reste une idée, la solitude, c’est une réalité immédiate, un vécu. Reste qu’on peut sortir de la solitude, pas de la mort…

SOUBRESAUTS
Les civilisations à l’agonie sont agitées de sursauts sporadiques que les tenants d’un optimisme volontariste s’acharnent à prendre pour des Renaissances. Mais ces sursauts qui tentent de mimer l’énergie créatrice des commencements ne sont que les derniers glouglous d’une source tarie. La pauvre agonisante n’est plus dans l’action soutenue engendrée par un flux qui semble inépuisable, mais dans la réaction panique à un irrémédiable épuisement.
D’où le côté geyser de ces soubresauts, arrosant en tous sens, au hasard, faute d’un futur sur lequel se concentrer, d’un but auquel se consacrer. En témoigne entre autres l’invraisemblable feu d’artifice de mauvais goût de la Biennale d’Art de Venise.
Quelle que soit la force apparente de ses manifestations, l’hystérie est toujours signe et produit de la faiblesse, où elle retombe après chaque accès. Elle est une fuite en avant qui voudrait se prendre pour une création, mais n’a pas même assez de force pour s’en persuader.
Ce que nous appelons Renaissance est toujours une Naissance – venue d’un ailleurs que nous ne pouvions deviner d’ici.

STATUE & STATUT
Le vrai problème de nombre d’artistes modernes et contemporains, c’est qu’inconsciemment fidèles à l’égocentrisme individualiste de leur époque, ils sont plus préoccupés d’asseoir leur statut et de sculpter leur statue que de créer une œuvre digne de ce nom. Leur but n’est pas d’être au service de l’art, mais de mettre l’art à leur service. D’où les sévices qu’ils lui font subir… Rothko et Klein en sont à mes yeux des exemples frappants, dans leurs écrits comme dans leurs œuvres, et jusque dans leur mort. Voir SOI-MÊME (n’être que)

TÉMOIGNER
Dans son texte « Une alernative est-elle encore possible ? », publié dans ses Épistoles improbables le 13-01-2022, Jean Klépal posait de façon très pertinente le problème du découragement face à un processus global qui nous dépasse. Nous reste la possibilité d’agir sur nous-mêmes et nos proches, si ténue et fragile soit-elle.
Le simple fait de témoigner n’est pas indifférent. Non seulement c’est prendre date, mais c’est rappeler que la lucidité, si elle peut tuer l’action en imposant un pessimisme bien légitime, n’en est pas moins la condition sine qua non d’une action efficace !
J’en reviens toujours à Guillaume d’Orange : « Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer ». C’est juste plus difficile, mais c’est ça ou… rien !
Il est un point sur lequel je suis en désaccord avec Klépal. Les gouvernements ne comprennent rien, dit-il. À mon sens, ils savent très bien ce qu’ils font, la stratégie du chaos se déploie avec une parfaite rigueur, le libéral-nazisme s’installe tranquillement, par petites touches, en alternant carotte et bâton, bon flic et méchant flic, la technique est rodée, et le peuple consentant ou bâillonné. Je ne saurais trop engager mon lecteur à lire « Histoire d’un allemand » de Sebastian Haffner, qui complète admirablement l’analyse de Klemperer, « LTI, la langue du 3e Reich », que Jean Klépal a à juste titre évoquée à plusieurs reprises dans ses Épistoles improbables.
Que par ailleurs, tout autant que les nazis, ils soient littéralement cinglés ne fait aucun doute à mes yeux. Qu’ils ne comprennent absolument rien à la vie, que ce soient donc très exactement de parfaits petits cons, ce n’est pas moins évident. Mais leur logiciel de conquête et de conservation du pouvoir, aussi simpliste qu’efficace, fonctionne à la perfection sur une humanité désormais à la fois dénaturée et inculte, réduite en conséquence à l’état de zombie, encéphalogramme plat et vie artificielle. La race des saigneurs a su créer de nouveau la race des esclaves en promettant le mirage du surhomme transhumaniste aux morts vivants qu’elle manipule et exploite.
Il n’est donc pas inutile, et d’une certaine façon c’est un devoir, un devoir de conscience, de témoigner de sa vérité, si étroite soit-elle, et de réaffirmer les valeurs et les engagements qui donnent sens, si peu que ce soit, à nos vies.
Ce qui n’exclut nullement de trop compréhensibles moments de découragement ! Mais nous ne sommes pas totalement seuls, autant le global est lamentable, autant, dans l’individuel, les belles personnes sont nombreuses et agissantes. Cela ne suffit pas, mais c’est de là qu’il faut partir.

VENISE
Je ne veux pas habiter Venise, je veux être à Venise. C’est que Venise m’habite.

VENISE
Alla Bragora, il est une pâtisserie-salon de thé populaire qui faisait depuis des décennies un merveilleux gâteau aux amandes. Un soupçon d’amande amère lui conférait une saveur et une élégance introuvables ailleurs à Venise. C’est une des premières promenades que je fais à chaque retour. Mais cette fois, si le gâteau avait exactement la même apparence qu’à l’habitude, à l’intérieur plus d’amande ou si peu. À la place, de la farine, celle dans laquelle on aime rouler le client.
La pilule était d’autant plus amère qu’elle valait métaphore pour la ville tout entière. À Venise, l’apparence est encore là, mais, elle ne contient plus d’essence, bouteille vide dont le parfum a fui, remplacé par des odeurs de synthèse qui prennent le nez.
Comme les immeubles haussmanniens de Paris, les palais vénitiens sont désormais des coquilles vides ou remplies d’une farce post-moderne écœurante et indigeste où la quantité tente vainement de simuler la qualité, contresens révoltant dont se nourrit la Biennale prétendument artistique, où s’accumulent des « travaux » prétentieux, aussi creux que fastueux, dans une prodigalité digne des nouveaux riches de l’art qui ont réussi une OPA spéculative, non sur la Beauté qui leur échappera toujours, mais sur la connerie, dont ils sont eux-mêmes amplement pourvus.
Telle est Venise, ville-miroir dont les canaux reflètent fidèlement les modes, les ridicules et les tares de chaque époque, mais aussi ses élans, ses découvertes et ses retours d’âme.
Quand serons-nous de nouveau dignes de la Venise éternelle ? Voir BIENNALE

VENISE
Le titre de mon exposition au Musée de Gap, VENISE, PRÉSENCE DE L’ABSENCE, souhaitait évoquer la présence persistante, la résonance dans notre présent du passé de Venise encore vivant. Ce lointain passé fait écho dans notre actualité, et nous serions bien avisés non seulement de l’entendre mais de voir ce que nous pourrions utiliser de cette très ancienne musique pour mettre un peu d’ordre et d’harmonie dans la cacophonie où nous a conduit notre goût immodéré pour le changement, notre recherche permanente de l’innovation, ces deux termes usurpant le sens du mot progrès, comme si tout ce qui « change », tout ce qui est « nouveau », constituait par nature un progrès…
Venise nous est encore présente. Jusqu’à quand ? Son absence définitive semble programmée par l’excès de notre envahissante présence dans ce cadavre plus vivant que les zombies à selfies qui le piétinent.
C’est la conscience de cette survivance menacée qui a tout naturellement imposé, pour accompagner les diaporamas de l’exposition, le refrain lancinant du Concerto per eco in lontano de Vivaldi, et le nostalgique début de sa Sonate funèbre…

VIOL (collectif)
C’est nous-mêmes que nous sommes en train de violer, et de ce viol-là nous ne nous remettrons pas.