Note de l’éditeur :
Ce texte pour le moins étrange a été retrouvé sur la table d’un septuagénaire qui, non sans raison, comme on le verra, passait dans son village pour un vieil excentrique. Nous présentons ce document à nos sagaces lecteurs dans le but de leur apporter un exemple frappant des décompensations qu’un confinement strict peut provoquer chez des esprits faibles et égocentriques comme en a malheureusement trop engendré l’État-Providence auquel notre Guide Suprême a si judicieusement mis fin. Pour la bonne compréhension du contexte, il est peut-être utile de préciser que cette confession se trouvait sur le bureau de son auteur dont la tête ensanglantée reposait sur ses feuilles manuscrites, ce qui n’a pas été sans en compliquer le déchiffrement.



TESTAMENT D’UN CONFINÉ



Au début, ça m’a fait marrer.
Cette histoire de confinement, de confits nés, de confiniais, que sais-je ?
Un bordel innommable, une tragicomédie grotesque.
Mieux valait en rire. Et se confiner bien sagement, comme le demandaient papa président et maman premier ministre, nos parents indignes. Pas par conviction, juste faute de mieux, puisqu’il était trop tard pour prévenir ce qui aurait pu être évité.
Au début, pas de doute, ça m’a fait marrer.
Tout seul dans l’île déserte d’une maison entourée d’un petit jardin printanier, c’était presque un cadeau, une chance à coup sûr, un privilège en tout cas.
Aujourd’hui, ce 30 avril, je ne rigole plus. Je craque.
J’en ai marre.
On va essayer d’être clairs.
J’ai toujours eu un certain mal à supporter les autres, je les trouve souvent envahissants et je n’aime pas trop leur façon, volontiers insistante, d’être différents de moi.
Un manque de tact assez irritant à la longue, une conduite de mauvais goût, dont ils semblent de plus n’avoir aucunement conscience.
Je m’isolais donc assez souvent, en vertu de l’adage : « On n’est jamais mieux servi que par soi-même ».
Mais ça, c’était avant. Dans le monde d’avant, comme ils disent, ces crétins.

Maintenant… quelque chose, j’en ai peur, a changé.
Maintenant que je n’ai plus à supporter les autres, je les trouve moins insupportables. Au bout de sept semaines, j’en viens même à me demander s’ils ne me supportaient pas, si par hasard, ne serait-ce qu’en me supportant, ils ne m’aidaient pas à me supporter.
À vivre, en somme…
Sans eux, on dirait que peu à peu je m’écroule. M’effondre, comme un corps à qui on a retiré son squelette. Littéralement, je ne tiens plus debout.
C’est un fait, j’en ai plus que marre. Mais plus tellement des autres, non.
J’en ai marre de moi !
Peux plus me saquer… Rien que l’idée de moi me donne envie de vomir.
Bon, comme nous tous, je vis avec moi depuis ma naissance. Et c’est avec moi, plus qu’avec n’importe qui d’autre, que j’ai passé le plus clair de mon temps, comme nous tous.
À force, je commençais à me connaître, et j’arrivais à me tolérer ; il m’arrivait même, exceptionnellement, d’être content de moi.
Nous menions moi et moi une petite vie de couple un peu planplan, mais somme toute assez sympathique, égayée de temps en temps par la présence des autres, et parfois rendue franchement agréable, dans les moments où ces autres se rendaient importuns en faisant preuve du détestable excès d’altérité qui les rend si difficiles à vivre.
Rentrer dans sa coquille quand on sait pouvoir en sortir est un plaisir de gourmet…
Dans ces moments-là, en contemplant mon nombril, je me disais à moi-même :
« Bon, d’accord, tu n’es pas parfait, mais souviens-toi de l’adage : Quand je me regarde, je me désole, quand je me compare, je me console. »
Je me comparais, et ça me consolait.
Le problème est que depuis sept semaines, plus question de me comparer.
Et j’ai eu tout le temps de me regarder. Pire : impossible de ne pas me voir tout le temps !
Sept semaines sans me quitter d’une semelle.
Bien plus que le temps nécessaire pour me rendre à cette évidence que j’avais toujours réussi à ne pas voir, entre autres grâce aux autres : je suis invivable.
Depuis sept semaines, je mange avec moi, je dors avec moi, je jardine avec moi, moi et moi nous faisons tout ensemble, ce salaud fait tout ce que je fais, pense tout ce que je pense, rêve tout ce que je rêve, vit tout ce que je vis !
Je n’ai plus aucune intimité.
Quand j’y pense…
Je comprends enfin que vivre avec moi tout seul pour de vrai est une telle épreuve que par anticipation je faisais l’impossible pour y échapper. D’où mon agitation, mon goût du divertissement, la téloche, le ciné, l’ordi, le smartphone, l’admirable gestion du temps qui me permettait d’en perdre un maximum à des futilités sans trop culpabiliser, toute cette fuite de moi hors de moi…
Et quand je suis coincé avec moi, je me fuis encore dans le bavardage, je me parle tout seul, je discute avec moi, je m’engueule, me réconcilie, me flatte et m’agonis d’injures, et ne cesse de me raconter des histoires ou de rêvasser !
Comment ai-je pu m’accepter pendant trois quart de siècle ?
Comment ai-je pu supporter mes rêves mégalomaniaques, mes perpétuels radotages politiques, mon entêtement borné, ma faiblesse et ma dureté, ma méfiance et ma crédulité, et par dessus tout, rutilante cerise sur cet indigeste gâteau, mes innombrables et aberrantes contradictions ?
Et encore, ce n’est pas le pire. Mais bon Dieu, toutes ces petites manies ridicules et exaspérantes, un sucre dans le café, pas plus, pas moins, une brique dans le réservoir de la chasse d’eau, des gants de peau pour conduire, une collection de casquettes digne des Peaky Blinders ou de L’Homme Tranquille, se peser chaque matin plus cinq minutes de gym à la con, au moins quatre confitures différentes au petit déjeuner sans oublier le miel, les portes toujours verrouillées, les volets de la bibliothèque toujours fermés, la cuisine toujours impeccable, les prises électriques toujours débranchées, je vous le demande, comment ai-je pu endurer ce supplice chinois ?
Mais le pire du pire, ce sourire idiot accroché en permanence à la bouche comme une enseigne de salon de thé pour dames bien élevées !
Comment ai-je pu supporter ma tronche ?
Comment ai-je pu m’accepter ?
Certes, il m’est arrivé bien des fois de me regarder dans le miroir et de hocher la tête avec une compassion teintée d’ironie, mais le fait est que je m’acceptais…
Il m’arrivait même de me trouver fréquentable, et une ou deux fois, j’ai failli m’aimer.

C’est fini. Je ne peux plus me voir en peinture. Je ne veux plus rien avoir à faire avec moi.
C’est confiné que j’ai enfin compris que j’étais un con fini.
Et me voilà obligé de me poser la question que je ne voulais surtout pas me poser : Comment les autres ont-ils fait pour me supporter ?
Moi, je m’y refuse. Vivre encore des années avec moi ? Dans ma peau ? Pas question !
Pour sortir du confinement, je ne vais pas me contenter de sortir de chez moi, ce serait retourner au monde d’avant.
Dans le monde d’après, je vais sortir de moi.
En espérant devenir un autre.

Ci-dessous, le même texte en pdf :


Alain Sagault
TESTAMENT D’UN CONFINÉ



Vous pouvez aussi découvrir UN ENTERREMENT ANNULÉ et plein d’autres textes et photos dans les archives de ce petit Globe…

Je relaie par ailleurs le lien vers ce film envoyé par un ami cinéaste et photographe, Alain Nahum, avec nos commentaires.
Il vaut vraiment la peine d’être vu, tant il était lucide sur son époque… et sur la nôtre !

« La peste Blanche » (Bílá nemoc) film tchèque de Hugo Haas sélectionné pour le premier Festival de Cannes de 1939,
https://vimeo.com/401839761 mot de passe : cinecroisette (disponible jusqu’au 30 avril). Mais il semble qu’il soit encore disponible au moins aujourd’hui…

Alain Nahum me signale qu’on peut aussi se procurer le dvd du film sur le site cinecroisette.com)

On doit pouvoir le trouver aussi en streaming.

Bonjour Alain
Je te joins le lien pour un film Tchèque La Peste Blanche c’est une rareté incroyable sur la propagation d’un virus.
Il faut que tu le vois, il vaut le détour (malgré ses faiblesses) ,il résonne avec notre situation actuelle de pandémie.

Merci beaucoup, Alain,
je l’ai regardé avec beaucoup d’intérêt, de plaisir et d’étonnement. Tout y est, ou presque, confinement compris…
Eu égard à la date, il est d’une lucidité quasi prophétique, tant pour le futur immédiat que pour le long terme… qui aujourd’hui nous concerne !
Il est de son époque, c’est vrai, mais il n’en a pas que les défauts, et je l’ai trouvé plutôt bien fait et assez fascinant, même si les personnages restent plus près du cliché que du symbole.
Mais je trouve que la fable tient la route et n’a rien perdu de son actualité, notamment en ce qui concerne l’académisme intéressé et borné de la nomenklatura médicale mondiale…
Et le rapport peste physique et peste émotionnelle, qui vont de pair, comme nous le constatons aujourd’hui, me rappelle La psychologie de masse du fascisme, une des œuvres les plus actuelles de Reich, hélas.