Avant de laisser la place à ces remarques, je recommande tout particulièrement ces quatre livres récents, très éclairants me semble-t-il :

La politique de l’oxymore, Bertrand Méheust, La Découverte
Dire Non ne suffit plus, Naomi Klein, Babel Essai
Le Marché contre l’Humanité, Dominique Bourg, PUF
Après le capitalisme, Pierre Madelin, Écosociété

Je vous offre par ailleurs ces trois textes, qui me paraissent très intéressants dans le contexte où nous (nous) débattons aujourd’hui :

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Sortir de la croissance, c’est revenir à la réalité Eloi Laurent sur Mediapart

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Reprendre l’économie aux économistes Alain Deneault sur Mediapart

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Entretien avec François Rufin Mediapart 11-2019




« Le ciel de l’humanité moderne s’est brisé en éclats dans la lutte cyclopéenne pour la richesse et la puissance. Oui, ce monde avance à tâtons dans les ténèbres de l’égocentrisme et de la vulgarité.
Mais en attendant… si nous savourions une tasse de thé ? »
Okakura Kakuzô, Le livre du thé, 1906


REMARQUES EN PASSANT 31



ALERTE MAXIMALE
« D’où vient les cas importés ? »
« Nos patries frères »
« ces grands chefs-d’œuvre picturals (sic) »
Ces fautes d’accord ahurissantes, commises un matin parmi tant d’autres sur France-Inter et France-Culture, ne l’ont pas été par des analphabètes, mais, pour la première, par une chercheuse de haut niveau, pour les secondes, par l’un des commissaires de l’exposition Léonard de Vinci au Louvre…
J’ai tort : elles ont bien été commises par des analphabètes – nous sommes tous en train de le devenir. La déliquescence de nos sociétés entraîne avec elle celle de nos langues maternelles, qui pour l’essentiel nous sont désormais étrangères. Nous ne les habitons plus, parce qu’elles ne nous habitent plus. En vérité, nous ne les fréquentons même plus, nous nous sommes séparés d’elles, en douceur, sans même nous en rendre compte.
L’incapacité récente et désormais quasi absolue de la majorité des locuteurs français à accorder en genre et en nombre est la preuve tangible d’une complète perte de repères. Smartphones, internet et GPS nous ont déchargés de la nécessité d’apprendre et de s’orienter par soi-même. Nous sommes très exactement désorientés.
Ce qui vaut pour la syntaxe vaut aussi pour le vocabulaire, auquel l’image est priée de suppléer – ce qu’elle échoue radicalement à faire. Nous devenons incapables de penser la réalité, et cet effondrement linguistique peut être assimilé à un Alzheimer collectif.
Alzheimer qui mine également notre réalité sociétale et politique, car ce qui vaut pour la langue vaut pour nos sociétés, agitées de « questions sociétales » plus ou moins oiseuses qui les fragmentent toujours davantage et nous occupent au détriment de l’essentiel. Est-ce par hasard qu’au moment où nous ne savons plus accorder les genres dans notre langue, nous n’arrivons plus à les accorder dans notre vie sociale ?
Mémoriser notre existence en la confiant jusque dans ses plus infimes détails à un Cloud virtuel ou à la vitrine publicitaire mobile d’un Facebook, sous prétexte de pérenniser et d’étendre notre présence, ou plus exactement notre visibilité, c’est de fait nous résigner à perdre la mémoire.
Ne vivre qu’au présent, c’est être un mort-vivant. Comme le sont les malades atteints d’Alzheimer et comme risquent de l’être les Petites Poucettes si démagogiquement exaltées par ce penseur de pacotille qu’était Michel Serres.
Il est des périodes où l’optimisme béat devient un crime contre l’humanité. Nous y sommes.

AMBITIEUX
Si brillants qu’ils paraissent, la plupart des ambitieux sont au fond des imbéciles. Poussés par leur soif de pouvoir, ils ne prennent jamais le temps de réfléchir à autre chose qu’à leur destin. Incapables d’échanger et plus encore de partager, ils se réfugient dans la communication, tentant de manipuler autrui avec une férocité d’autant plus obstinée qu’elle les enferme toujours davantage dans leur solitude. L’ambitieux n’est la plupart du temps qu’un mort-vivant, trop conscient de son ego pour se rendre compte qu’il est le jouet de son inconscient névrotique et que c’est sa « réussite » même qui le fait passer à côté de la vie.

AMBIVALENCE
Le mâle humain, dit-on, envisage le sexe opposé sous deux aspects aussi diamétralement divergents en apparence que complémentaires en vérité, la maman et la putain. C’est qu’il a besoin des deux pour fonctionner correctement, c’est à dire selon les besoins de la conservation de l’espèce. Et les dames que j’ai vues à l’œuvre depuis trois quarts de siècle m’ont paru, quoi qu’elles en aient, obéir aux mêmes lois naturelles propres à satisfaire leurs besoins, attirées à la fois sinon en même temps par le Don Juan et le bon père de famille.
Le seul moyen, non de leur échapper, mais de dépasser nos déterminations naturelles, est d’en prendre réellement conscience. Les nier comme le fait stupidement notre époque qui se voudrait prométhéenne et n’est que capricieuse, revient à faire le choix du chaos et l’apologie du suicide collectif.

ÂME
La plupart d’entre nous ne regardons qu’avec deux yeux, alors que l’être humain ne voit bien qu’avec trois, parce qu’il n’est pas de regard sans vision.
Ce qui compte dans ce qui se voit, c’est ce qui ne se voit pas. Cet invisible qui s’incarne à travers le visible.
C’est pourquoi, si je devais choisir, je préférerais l’ancien au moderne et l’artisanat à l’industrie. Ce n’est pas la quantité ou l’immédiateté qui engendrent l’âme, c’est la qualité et la durée. Pas d’âme sans histoire, consciente ou inconsciente, pour la porter.

AMOUR
Je fais partie de ces gens, fortunés ou infortunés, comme on voudra, qui peuvent dire que l’amour leur a fait faire beaucoup de bêtises, mais que sans lui leur vie n’aurait eu aucun sens.

AMOUR
L’amour, c’est un choix. À refaire chaque jour. Choisir et continuer de choisir, pas étonnant que nous ayons tant de mal à aimer.

ART MANCHOT
L’art tel qu’il est trop souvent pratiqué aujourd’hui ne prépare ni à la vie ni à la mort. En vérité, il n’engage plus à rien, il n’est que discours, alors que l’art proprement dit est Parole – et comme tel se passe du discours, ce parasite inventé par la conscience pour masquer l’inconscient. Dans l’art contemporain, rien ne se passe que sur le plan mental, l’objet n’étant là que pour « signifier » l’idée, sans qu’ait été fait le travail nécessaire pour l’incarner, travail qui est la raison d’être et la condition sine qua non de la création artistique.
C’est précisément parce qu’ils s’épargnent ce travail fondamental du créateur que tant d’artistes autoproclamés, créatifs à défaut d’être créateurs, n’ont que le mot travail à la bouche, évoquant à tout bout de champ, avec une mauvaise foi d’autant plus totale que consciemment inconsciente, leur « travail » inexistant, dans l’espoir que le mot, par une étrange alchimie fantasmatique, se substituera à une réalité absente.

AUTOSATISFACTION
Si être content de soi n’est pas forcément une bonne idée, c’en est une excellente d’être content d’être soi. Ne serait-ce que parce qu’il nous est impossible d’être quelqu’un d’autre…

CARNAVAL
Nous vivons une époque de carnaval permanent, un renversement systématique des valeurs que même la Venise décadente du 18e siècle n’avait pas poussé aussi loin.
IL a paru tout normal qu’un concessionnaire Peugeot soit bombardé ministre de la Culture. Ce seul détail dit pourtant tout de ce qu’est devenue aux yeux des pouvoirs actuels, mais aussi des masses consommatrices anesthésiées par la quête frénétique du divertissement, la « culture » contemporaine, cette sœur jumelle du soi-disant art contemporain : une entreprise de marketing vouée à la rentabilisation d’un marché où le domaine public se met au service du privé en un partenariat contre nature, fruit pourri d’une corruption parvenue au faîte de l’ignominie et de la stupidité.
Tout peut s’acheter et n’a plus de valeur qu’en fonction du prix que le marché lui attribue arbitrairement, au gré des besoins de ses spéculations.
Dès lors, peu importent la passion, la compétence, la recherche désintéressée, la création, en un mot. Un système où toute valeur est contingente et relative n’a pas de meilleurs alliés que le cynisme, l’indifférence, l’incompétence volontaire, organisée, systématique, qui entraînent tout naturellement l’effondrement progressif de la véritable culture, la perte de la mémoire collective, et la disparition du patrimoine humain comme de l’écosystème dont il est né et dont il dépend.
Aux yeux du pouvoir mondialisé, plus nos dirigeants sont nuls, mieux c’est. Pions interchangeables, zombies anonymes, rouages bien huilés chargés de mettre en œuvre le plan de crétinisation définitive des peuples occidentaux soumis au plus inflexible des jougs, celui de leur propre lâcheté.

CENSURE
J’aurai à revenir sur ce terme, à propos d’un certain nombre de sujets dont il est désormais interdit de parler, sauf à adopter le discours consensuel obligatoire imposé par des lobbies qui ont même réussi, parce que les pouvoirs y trouvent leur intérêt, à inscrire dans la loi une censure anticipée qui étouffe toute approche critique de leurs présupposés, puisqu’elle impose l’autocensure.
Cette dictature d’une opinion manipulée est d’autant plus dangereuse qu’elle produit de nombreux effets pervers, donnant notamment l’occasion à des « penseurs » effectivement dangereux de se poser en victimes et d’obtenir une audience à laquelle ils n’osaient rêver avant d’être pris à partie – et mis en vedette.
Pour faire taire les imbéciles et les salauds, le mieux serait sans doute de les laisser parler tout leur soûl… avant de les contredire de notre mieux !

CESBRON (Gilbert)
Rhéteurs et sophistes d’aujourd’hui, intellectuels de gauche bien-pensants d’autrefois, tous ont dit beaucoup de mal de Cesbron, qui vaut mieux qu’eux. Il avait beaucoup de bon sens et de générosité, de bonne foi aussi, trois crimes capitaux au royaume des bavards. J’ai plaisir à le citer un peu, ce naïf plus lucide que les habiles mérite mieux que l’oubli dédaigneux que lui réserve l’inculture des gens cultivés.
« Ce qu’on attend de qui vous aime, c’est d’abord du temps, la seule chose au monde que l’argent ne puisse remplacer ; celle aussi dont les Importants savent le moins se priver. »
« (…) l’impression d’être en faute, sensation que détestent les hommes arrivés, puisqu’ils ne sont parvenus à cette réussite que pour fuir l’écolier qui demeure en chacun. »
« Les fêtes se multipliaient, d’ailleurs – symptôme du mal, présage du pire. Ne pariez jamais sur le bonheur d’un couple qui sort tous les soirs ! »
« Tout enfant, pour s’épanouir, a besoin d’un vieil homme sage et silencieux, d’une vieille pleine de récits, mais aussi d’un adulte fantasque, d’une grande personne buissonnière. »
« Le pire est parfois d’avoir songé à tout, d’avoir tout prévu et tout mis en branle ; c’est le supplice des puissants et des avisés. Le pire est de ne rien pouvoir faire de plus, lorsqu’on a perdu l’habitude d’attendre et celle de prier. »

CHARABIA
De Julien Dray, dont on n’attendait pas moins, cet innommable charabia : « La construction européenne n’a pas donné toutes les attentes qu’on voulait… »
Cet amateur de montres de luxe devrait remettre son français à l’heure juste…

CHIMIE
La chimie, c’est la science de la vie morte – décomposée.
En médecine, il serait temps de la remettre sous contrôle et de se souvenir des bienfaits de la mécanique, en substituant par exemple aux vasodilatateurs les lavages de nez, à la fois moins dangereux et bien plus efficaces.

COMMUNION
Il me semble qu’enfants, c’est durant les « arrêts de jeu » que nous prenions conscience de baigner dans la nature, d’être en vie, c’est à dire dans la vie, en son sein. Une sorte de retour sur terre enivrant. Après avoir « fait », on se sentait « être ». Mais sans y réfléchir ou vouloir s’en souvenir, pure jouissance de l’instant, qui ne faisait que passer, non sans laisser sa marque.
C’’est peut-être le recul que bien involontairement nous prenons peu à peu vis-à-vis du présent en investissant trop le futur et en portant sur nos épaules un passé de plus en plus lourd au lieu de nous en faire un tremplin, qui nous éloigne de la communion enfantine. Dans nos pays catholiques, tout se passait alors comme si la communion solennelle, loin d’être un commencement, marquait la fin de notre présence parfaite au monde, si caractéristique de toute première enfance, quelque difficile qu’elle puisse être.
Plus nous apprenons à calculer pour obtenir ce que nous voulons, moins nous sommes unis à ce que nous sommes.

CONFIANCE
Pour une femme, le meilleur moyen d’être sûre de son homme est de s’assurer qu’il ne soit jamais tout à fait sûr d’elle. La réciproque est sans doute vraie, mais dans les deux cas, il convient d’avoir le pied léger…

CONFIANCE (en soi)
Étranges humains qui si souvent méprisent et rejettent qui les aime, pour mieux aimer et respecter qui les méprise ! Et qui accordent presque toujours plus de valeur à ce qu’on leur vend qu’à ce qu’on leur offre. Tant d’entre nous ont si peu confiance en eux-mêmes qu’ils ne peuvent respecter qui les respecte et se sentent tenus d’approuver qui les méprise…

CONTACT (entrer en)
Pour comprendre la peinture, c’est à dire pour la sentir, il n’y a guère que les peintres, et les rares personnes parmi les gens dits simples qui aiment assez la vie pour prendre le temps de la contempler, c’est à dire de la laisser entrer en eux sans vouloir la posséder. Galeristes et conservateurs interposent entre elle et eux des couches de culture et d’intentions qui la voilent, la dénaturent et occultent l’essentiel, qui est l’impression.
Dans notre vie d’êtres bien plus sentants que pensants, tout contact réel demande beaucoup d’innocence et, pour s’approfondir, une vraie culture, assez profonde pour ne pas s’imposer au ressenti et pour l’enrichir de ses résonances et de ses échos.

COULEUR
On n’est sans doute pas un grand peintre sans le dessin, mais on ne l’est pas davantage sans la couleur. À condition d’admettre qu’aux yeux de la lumière le noir et le blanc sont des couleurs.

COURAGE
Nous ne devrions pas nous plaindre de ce que les autres ne comprennent pas ce que nous avons à dire si nous n’avons pas le courage de prendre la peine de le leur dire. Vouloir être compris à demi-mot, c’est exiger d’autrui un service dont nous prouvons par cette exigence même que nous ne sommes pas disposés à le lui rendre. Qu’il d’autant moins à nous rendre que nous ne sommes pas nous-mêmes capables de le leui rendre.

CULTURE
Manquer de culture n’a jamais été un crime. Ce qui est criminel, c’est de manquer de curiosité. Être inculte n’est pas une tare, vouloir le rester est le fait d’un taré. Voir CURIOSITÉ

CULTURE
Après avoir créé cette rare merveille qu’est la civilisation barbare, notre époque, friande d’oxymores parce qu’elle porte à un extrême insupportable les contradictions humaines et n’a donc d’autre choix que de faire semblant de les ignorer, a inventé la culture analphabète, et s’en vante. Nous voici donc tous cultivés, et à peu de frais. Reste à voir les fruits…

CURIOSITÉ
Le pire de tous les défauts, donc le plus répandu, c’est l’incuriosité.
Je sais ce que je sais, qu’aurais-je à savoir d’autre ? Voir CULTURE

DÉCADENCE
Une civilisation triomphante finit toujours par oublier la qualité au profit de la quantité. Implosant sous le poids de ses excès, elle entre alors en décadence et s’effondre lentement, étouffée par sa richesse même. Ainsi se courbent, puis se couchent, les cultivars de pivoines doubles, dont l’épanouissement coïncide avec la chute, tant leur tige orgueilleuse s’avère incapable de porter leur trop artificielle et trop exubérante apothéose.
Leur glorieuse floraison s’achève cachée sous le feuillage, et s’éparpille au sol, préparant la vraie gloire, toute d’humilité retrouvée, de leur sacrifice à l’élan d’une future renaissance.

DICTATURE
C’est insensiblement, par petites touches, en s’avançant sous le masque des grands mots couvrant des réalités radicalement contraires à ce qu’ils signifient, que s’installe la dictature. Le néolibéralisme pratique depuis plus d’un demi-siècle un perpétuel, systématique et universel renversement des valeurs, en faisant sans cesse le contraire de ce qu’il dit. On ne dira jamais assez les méfaits de la « communication », publicité et propagande acharnées à faire des consommateurs les instruments dociles et malléables de l’enrichissement supposément indéfini des oligarchies. Ce matraquage incessant, qui nous présente des régressions sans cesse plus graves pour des « progrès » et l’esclavage comme le fin mot de la liberté, a fini par pervertir notre jugement en investissant nos inconscients, personnels aussi bien que collectifs.
Nous en sommes au moment où l’anesthésie n’est même plus nécessaire, car le patient se réveille trop tard, et constate, groggy, que le manteau protecteur qu’on lui promettait est une camisole de force. Voter Macron contre Le Pen, c’était voter la peste contre le choléra, il fallait être aveugle pour ne pas discerner dans le discours et la manière de parvenir au pouvoir de ce jeune aventurier sans scrupule et de ses soutiens les prémisses tout à fait conscientes d’une mise à mort enfin définitive des principes et du fonctionnement d’une société humaine digne de ce nom. Ce qui s’institutionnalise aujourd’hui, c’est une oligarchie mafieuse tout entière fondée sur l’exploitation maximale du faible par le fort et l’accaparement du pouvoir et des profits par une infime minorité de super riches, dont la haine du peuple se reconnaît entre autres à la diabolisation du prétendu « populisme » par les médias qu’ils contrôlent.
Cette reprise en main néo-féodale vient de loin. L’Europe du mensonge institutionnalisé a d’abord pris quelques précautions, s’est avancée plus ou moins masquée, même si des indices fort clairs (certains textes de l’époque notamment) montrent que la confiscation de la démocratie au profit du magistère économique et financier d’une élite autoproclamée était d’entrée au cœur du projet européen. Cette hypocrisie carnavalesque a culminé avec le cynisme décomplexé des deux derniers Présidents, un François Hollande allant jusqu’à faire exactement le contraire de ce pourquoi, au vu de son programme, il avait été élu.
Avec Macron, le masque semble désormais inutile, c’est la violence pure, directe et sans frein qui s’exerce. On se gargarise encore de valeurs, mais pour la forme, comme une caution offrant un minimum de bonne conscience au cynisme débridé, mais le pouvoir assume de plus en plus ouvertement sa conviction que les seules valeurs à respecter sont celles du profit à n’importe quel prix.
C’est que la finance pense avoir gagné, comme l’assénait tranquillement Warren Buffet il y a quelques années. Et aura gagné, si nous ne nous décidons pas enfin à nous révolter pour la ramener à sa juste place de servante et chasser ses domestiques, nos gouvernants.
Voir NYCTALOPIE

ÉTERNEL
Mon ami René Pons, avec qui j’ai le très grand plaisir de correspondre encore par lettre et non par mail, m’écrivait l’autre jour ne rien voir d’éternel dans notre vie humaine que nos souvenirs les plus marquants, disant : « Peut-être aimons-nous seulement pour créer de l’éternel avec de l’éphémère ? »

ESTROSI
Il est des abrutis qui méritent qu’on les cite tant ils sont exemplaires de ce que l’humanité peut produire de pire en matière de crapoteuse démagogie.
Dans ce domaine les deux voyous niçois, Ciotti et Estrosi, jumeaux d’infamie, sont sans rival. Citons le motard :
« Taper sur un uniforme, c’est être un ennemi de la France. Représenter la police ou l’armée, c’est être sacré. » « Attaquer la police est un sacrilège. »
Qu’on puisse proférer pareilles âneries sans être foudroyé sur le champ est la preuve la plus incontestable de l’inexistence d’un Dieu vengeur.

FANATISME

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Peut-on défaire le genre ? blog de Jeanne Deaux sur Mediapart
https://blogs.mediapart.fr/jeanne-deaux/blog/010719/peut-defaire-le-genre

Lire ce texte me démontre une fois encore qu’il n’est rien de pire que l’idéologie, parce que ses beaux raisonnements poussent toujours sur le fumier de l’inconscient. Ce texte en propose un cas d’école, dont les meilleurs commentaires, nullement agressifs, n’en déplaise à l’auteure, démontent le mécanisme assez grossier par lequel une construction abstraite en vient à exiger la destruction du réel pour se justifier en tant que théorie.
Pour une analyse qui me semble solide et éclairante des dérives totalitaires auxquelles mène selon moi ce genre de pensée très exactement fanatique, je recommande le texte suivant de DID 2019 : https://blogs.mediapart.fr/did2019/blog/250619/pma-gpa-une-approche-marxiste
Voir ci-après GENRE et REPÈRES (perte de)

FUTURISME
D’un député en ordre de marche particulièrement inspiré, cette envolée futuriste vers des lendemains qui chantent : « La recherche peut nous offrir les évolutions futures de demain ! »
Exaltant de voir combien, avec cet intrépide nouveau monde, nous échappons définitivement au passé d’hier…

GENRE
De mon point de vue, après lecture, particulièrement pénible tant la sophistique y est permanente, de nombre d’articles publiés sur ce sujet par des fanatiques tentant d’objectiver « scientifiquement » leurs obsessions subjectives, les théories du genre sont des foutaises fantasmatiques caractéristiques d’une conception hystérique de la « liberté » et des « droits » d’un individu réduit à son ego au point de se vouloir tout-puissant et de nier la condition humaine en se niant lui-même. Ainsi le transhumaniste, allant au bout de ce délire mégalomaniaque, veut-il sortir du genre humain en détruisant l’homme fini créé par l’évolution de la nature à laquelle il appartient en vue de créer par lui-même l’homme infini qui n’appartiendrait qu’à soi. Tout-puissant, l’homme ayant vaincu sa condition deviendrait immortel.
Hannah Arendt avait fait justice par avance de ce projet aussi infantile que suicidaire, qui occulte le très nécessaire et très vital sujet de l’égalité hommes-femmes (mais non de l’identité !) ainsi que la réalité politique et écologique du monde actuel, écrivant que l’homme moderne « croit ouvertement que tout est permis et secrètement que tout est possible. »
Être soi-même ne consiste pas à dépasser ses limites à tout prix, mais à en faire bon usage. C’est en les acceptant qu’on les dépasse, la contrainte choisie engendre la seule vraie liberté.
Voir ci-dessus FANATISME et ci-après REPÈRES (perte de)

HAINE
Les gens qui condamnent la haine sans se demander d’où elle vient sont des cons ou des salauds, et généralement les deux à la fois. Ce confort intellectuel si fréquent chez les privilégiés, qu’il rassure et absout d’avance, est le premier pas vers l’inhumanité et constitue un encouragement à la répression de toute tentative d’émancipation des opprimés. Stigmatiser la violence des opprimés pour mieux occulter celle des oppresseurs est en tout temps la principale trahison des clercs, qui pourtant en connaissent souvent un rayon en matière de haines recuites…

HASARD
Le hasard n’existe pas. Les hommes l’ont inventé pour éviter de se sentir responsables de leur destin.

INCOMPATIBILITÉ
« L’intensité et la durée sont des ennemis aussi vieux que le feu et l’eau. Ils s’entredétruisent et ne peuvent coexister » écrit Jack London, dans son récit autobiographique Le cabaret de la dernière chance.
Je pense exactement le contraire. La durée ne s’obtient qu’à force d’intensité, et pour cette raison même aucune intensité digne de ce nom ne peut naître que de la durée.
Ne serait-ce que parce que nul désir n’est plus fort que le désir de durer…

INDULGENCE
Je n’ai aucune indulgence envers les puissants. Ils n’ont nul besoin d’indulgence et ne doivent avoir droit qu’à notre méfiance. Leur absence totale de pitié envers plus faible qu’eux, leur complet manque d’empathie à l’égard de qui n’appartient pas à leur caste et leur refus systématique de prendre en compte si peu que ce soit l’intérêt général prouvent qu’ils se considèrent supérieurs à l’eurs congénères, se mettant par là-même au ban de l’humanité.
Ont besoin d’indulgence les pauvres, les faibles, « ceux qui ne sont rien », les « sans-dents », pour parler comme les deux minables qui ont achevé de déshonorer une Ve République que sa naissance bâtarde comme sa Constitution boiteuse vouaient d’entrée au pouvoir personnel et à la corruption.
À ceux qui souffrent, et souvent de notre fait, nous devons non seulement notre indulgence, mais notre soutien et notre aide.

JOIE
Contrairement à ce que voudrait notre ego à tous, rien de beau, rien de grand, rien de vrai ne se fait dans la facilité. C’est que rien de beau, de grand ou de vrai ne se fait sans la joie, qui est tout sauf facile.

LIENS
Ce qu’une famille ne vous pardonnera jamais, c’est de ne pas avoir besoin d’elle.
Tout comme nous avons un mal fou à pardonner à notre famille notre besoin d’elle.

LUCIDITÉ
C’est déjà être intelligent que de l’être assez pour se rendre compte qu’on ne l’est pas.

LUCIDITÉ
« Hommes, il faut savoir se taire pour écouter l’espace. » Proverbe touareg
Il serait temps de nous rappeler que nous sommes des poussières d’étoile, et que si nous voulons nous reconnaître, entrer en contact avec le peuple lumineux de la nuit est un indispensable premier pas vers la lumière. La vraie, pas celle, mortifère parce qu’artificielle, que nous imposent sottise et peur d’exister.

LUCIDITÉ
Elle passe par la contemplation.
Les peintres lettrés de la Chine ancienne sont pour moi, très concrètement, des références, tant leur vision du monde, que je pourrais tenter de définir par un oxymore qui n’est qu’apparent, contemplation active, structure aussi bien leur existence que leurs œuvres. On pourrait aussi parler de recul immersif, ou de communion à distance.
La Chine actuelle, à commencer par ses hommes de pouvoir, me semble fort peu soucieuse de cette quête de profondeur authentique, et livrée à un matérialisme obtus dont je me demande s’il n’a pas été de tout temps une des tentations du peuple Han. Bref, la Chine nous a rejoints et désormais nous dépasse dans le choix de la quantité contre la qualité, fondamentale erreur liée au règne sans contre-pouvoir de l’argent et de la technique, qui fait peu à peu de l’humanité une espèce nouvelle que je nommerais volontiers l’inhumanité.
« On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration contre toute espèce de vie intérieure » écrivait Bernanos à son retour en France après la guerre, dans ce livre vraiment prophétique qu’est La France contre les robots. Prémonitoire, la phrase est restée célèbre, et il est plus que tentant de la mettre en rapport avec la surveillance permanente et tous azimuts décrite par Orwell dans 1984 et actuellement en cours d’installation (déjà bien avancée) en Chine, mais aussi plus insidieusement chez nous, comme dans le reste de l’Europe et à la suite des USA. Dans ce domaine aussi, la Chine nous dépasse. Mauvaise nouvelle, pour elle plus encore que pour nous.
Régis Debray, dans son livre intitulé Civilisation propose une distinction culture-civilisation qui ne me paraît pas très opératoire parce que simpliste ; en revanche, après cent pages d’enfonçage de portes plus ou moins ouvertes, sa quatrième partie Qu’est-ce que la nouvelle civilisation ?, fondée sur la dialectique Espace-Amérique/Temps-Europe est éclairante. Elle reprend en l’élargissant à la vision géopolitique la distinction synchronie-diachronie qui a permis à Saussure de créer, pour le meilleur et pour le pire, les fondements de la linguistique, juste avant la Première Guerre mondiale. Elle est riche parce qu’elle peut, pour une fois à bon droit, se décliner, faisant clairement apparaître le fossé entre le lu et le vu, le texte et l’image, la transmission et la communication, la qualité et la quantité.
S’agissant de lucidité, il est grand temps de relire Soumission à l’autorité, de Stanley Migram. Les résultats de son expérience étaient terrifiants. Il faudrait la refaire aujourd’hui, en France, aux USA, en Inde et en Chine, par exemple. Je suis convaincu que les résultats ne seraient guère différents selon les pays, mais seraient bien pires encore qu’à l’époque de l’expérience initiale. Ce que j’appelle l’autruchisme est bien plus répandu qu’à l’époque, parce qu’en somme bien plus nécessaire, tant est éprouvant, voire désespérant, un regard lucide sur la situation actuelle de l’humanité, engendrée par ce qu’on commence enfin à appeler l’Anthropocène, ou plus justement encore le Capitalocène, voire le Technocène.
Nous voulons d’autant moins voir ce qui se passe réellement que l’inconscient collectif de l’espèce ne nous a pas attendu pour en prendre conscience, d’où sous différentes formes angoisse et violence généralisées – la mondialisation la plus réussie !
En ce sens, la Chine n’est à mes yeux qu’un épiphénomène à l’intérieur d’un cataclysme en cours que sa réussite précipitera d’autant plus qu’elle sera éclatante…
Je maintiens que dans le contexte actuel l’optimisme est plus que jamais un crime contre l’humanité. Billy Wilder, qui parlait d’expérience, avait coutume de répondre aux gens qui lui vantaient les vertus de l’optimisme et du Think positive : « Parmi les juifs allemands, les pessimistes ont fini dans une piscine à Hollywood, et les optimistes à Auschwitz… »

MAL (faire du)
J’ai passé l’âge de faire du mal à des gens que j’aime. Mais pas encore atteint l’âge où l’on ne veut même plus faire du mal à ceux qu’on n’aime pas. Question de testostérone ?

MALHEUR
Je n’ai jamais compris cette volonté d’être malheureux qui anime, ou plutôt « inanime », tant d’êtres humains.

MANQUE
D’une certaine façon, ça me rend très heureux de sentir que quelqu’un me manque, et que peut-être je manque à ce quelqu’un. L’absence engendre la présence, la présence naît de l’absence, nous sommes vivants l’un en l’autre.

MUSIQUE
Vous croyez faire de la musique ; vous faites du bruit. C’est que vous ne savez pas vous taire.

NYCTALOPIE
Comme toujours, les choses se font petit à petit, on voit passer les détails, ce ne sont que des détails, et puis un beau matin l’ensemble émerge au grand jour, et le masque démocratique tombe : on ne le savait pas, mais on était déjà en dictature.
L’humanité est ainsi : elle ne commence à y voir clair qu’une fois la nuit tombée.
Voir DICTATURE

OUVERTURE
Regardant de tous mes yeux cette grappe au bleu si pur et si tendre, je me souviens que cela vaut la peine d’écarquiller les yeux pour voir, pour avaler par les yeux. Ouvrir la bouche et le nez, ouvrir son corps et accueillir, comme le font les très jeunes enfants, tant qu’ils n’ont pas appris à la fermer…

PARADOXE
S’il est un futur pour l’humanité, les temps qui viennent diront sans doute de nous : ils voulaient si fort être libres qu’ils se retrouvèrent prisonniers de leur liberté. L’absence de limites est le plus sûr des esclavages.

PARADOXE
Rien de plus immédiatement désagréable que d’être aimé par quelqu’un qu’on n’aime pas. Ce poids impose fuite ou brutalité, voire cruauté. Certains écartent l’importun comme on écrase un moustique. C’est qu’ils se sentent violés, envahis contre leur gré. Qui est la victime, qui le bourreau ?

PARENTS
On ne devient vraiment adulte que quand on cesse d’en vouloir à ses parents, attitude qui est la pire manière de les prendre pour références.

PEINTRE (un vrai)
Ce printemps, au Musée Jacquemart-André, rencontré la peinture d’Hammershøi, peintre danois du tout début du 20e siècle. Il est des peintures qu’on rencontre plus encore qu’on ne les découvre.
Dans les cinq premiers portraits notamment, une imperceptible gaze, un air translucide tendu comme un voile impalpable les isole de notre monde, celui des voyeurs, et cet écart, cette invisible frontière est un irrésistible appel à la traverser, suscite en nous le désir fou d’entrer dans le tableau, d’y retrouver un monde inconnu que nous pressentons pourtant familier.
La profondeur de la peinture d’Hammershøi vient de la résistance que nous oppose la surface nue de ses tableaux, posée comme une vitre à peine visible sur l’image qu’à la fois elle emprisonne et délivre. Ce monde existe d’autant plus qu’il nous échappe.
Je me retrouve dans ses paysages, tendus vers l’infini entrevu à travers le fini, ses arbres solitaires, dénudés, mais intégrés au décor urbain qui leur sert d’écrin et qu’ils mettent en valeur à leur tour, tout comme ses personnages prennent tout leur relief de l’écrin des pièces intimes et nues où ils siègent, où ils prennent la pause, saisis dans le cours d’un instant que la peinture éternise.

PERFECTION
Ce n’est pas en refusant l’imperfection qu’on atteint la perfection, mais c’est en explorant toutes les formes de l’imperfection qu’on finit par y découvrir tous les germes de perfection qui s’y incarnent et qu’elles abritaient. Pas plus qu’on ne comprend l’infini en voulant dépasser les limites du fini, mais en creusant chaque petit bout du fini jusqu’à l’endroit où il s’ouvre sur l’infini dont il émane.
Ce n’est pas davantage en luttant contre le passage du temps qu’on rejoint l’éternité, c’est en vivant chaque instant de passage qu’on s’intègre au présent perpétuel.

PEUPLE (le bon)
Très étrange, le comportement de nos concitoyens. Ils sont un peu mieux informés qu’avant, ont un peu plus de vocabulaire et beaucoup moins d’orthographe, mais restent, par choix, peut-être sage au bout du compte, parfaitement superficiels, barbotant dans une sorte d’aveuglement volontaire traversé d’éclairs de lucidité aussitôt évacués pour s’occuper de l’essentiel, le foot à la télé, la piscine en plastique dans le jardin équitablement partagé entre béton et gazon artificiel, l’apéro et le barbecul.

QUALITÉ OU QUANTITÉ ?
Pour avoir vécu les deux expériences, je sais qu’être badé par quelques centaines de spectateurs est bien moins intéressant qu’être apprécié par une douzaine de personnes que l’on aime et admire. La quantité enivre, mais débouche sur la gueule de bois et l’addiction, la qualité encourage, nourrit et stimule, elle permet ce dépassement de soi-même qui est le fondement de tout art authentique.

RELIGION
De toutes les religions, celle de la raison est la pire de toutes, parce qu’elle est à l’origine de toutes les autres. Notre besoin de trouver une raison à notre existence pour éviter la folie qu’entraîne pour la conscience l’absence de sens nous a conduits à inventer toutes sortes d’ordres divins propres à légitimer notre présence au monde. Le rationalisme n’a prétendu tuer les religions que pour mieux asseoir la sienne, de toutes la plus irrationnelle et donc la plus fanatique…

REPÈRES (perte de)
Concernant les genres, les nombres et les accords ou désaccords qu’ils impliquent, même la droite a perdu ses repères. Ainsi a-t-on pu entendre sur France-Inter l’ex-directeur de campagne de François Fillon, un nommé Stefanini, déclarer : « Valérie Pécresse, dont j’ai été la directrice de campagne… »
Démagogie ou désorientation ? Pour permettre enfin à tous de se retrouver dans la jungle du genre, devenu « culturel » et non plus naturel ou linguistique en vertu des ukases de « sciences » humaines d’une bêtise de plus en plus inhumaine, je suggère une solution radicale : supprimons tout bêtement le masculin et ne conservons qu’un seul genre universel, le féminin.
Il est des nœuds gordiens qu’il faut savoir trancher.
Pardonne, ma langue a fourchée : Il est des nœudes gordiennes qu’elle faut savoir trancher.
Comme quoi, avec une peue de bonne volontée, on peut parvenir à une consensuce qui satisfaite toute la monde. À qui est-ce qu’elles disent merci ?
J’ajoute, car ma zèle de nouvelle convertie m’emporte, qu’il conviendrait également de réprimer à coupes de Benalla bien placées les provocateuses qui commettent volontairement des accordes machistes comme celle-ci, glanée sur France-Inter, cette inépuisable mine de fautes de française :
« Nous devons proposer des solutions à des personnes plus près de chez eux ».
Qu’elle eût bien sûre fallue écrire :
« Nouses devones proposère des solutionnes à des personnes plus prèses de chez elles. »
Car la résistance au progrès va se nicher jusque dans les cercles les plus vertueux de l’adhésion inconditionnelle au dernier consensus en vigueur. Ainsi, l’autre jour, ouvrant son Téléphone sonne, l’inénarrable Fabienne Sintès lance-t-elle, impavide : « l’obsession du bien-être est-il en train de faire de nous… »
Grâce à Dieu, Thomas Legrand, jamais en retard d’un conformisme, rétablit l’honneur du service public en remplaçant courageusement un accord au masculin par un intrépide accord au féminin : « Le flanc gauche de la majorité, elle… »
Moins vertueux, un de ses commensaux viole allègrement l’accord au féminin, proclamant avec sagacité que « l’intervention qu’on vient d’entendre est tout à fait révélateur », soutenu, ô horreur, par une consœur évoquant « cette reconstitution auquel vous avez assisté ».
« La politique de sécurité auquelle nous sommes les uns et les autres attachés » renchérit Jean-Paul Delevoye, Monsieur Retraite par points, se joignant avec ardeur à cette croisade des « élites » contre leur langue natale.
Pascal Lamy enfin, ce Gribouille de la mondialisation heureuse, dont on se demande toujours en l’écoutant s’il est plus stupide qu’ignoble, s’attaque lui aussi au français avec son habituelle assurance de cancre autosatisfait, claironnant : « Quel est les moyens pour contraindre M. Trump (…) ? »
Ce Trump dont il vient de rappeler qu’il s’agit d’un crétin analphabète, la Charité ne craignant jamais de se moquer de l’Hôpital, à qui elle ressemble trait pour trait.
Même le sympathique Alain Baraton s’égare et herborise le 3 mars cette superbe faute d’accord dans le jardin en friche d’une langue qui fut durant des siècles celle de la haute culture : « leur goût est loin d’égaler en qualité ceux des kiwis ».
Cerise sur le gâteau, un militant de la Ripoublique en Marche à France-Inter, à propos de son innocent petit camarade Benalla, claironne : « c’est pas bien grave, y a toujours des gars qui shortcuttent les process… »
Et des cons pour charcuter le français.
Voir ci-dessus FANATISME et GENRE

RIGUEUR (manque de)
« L’alerte orange reste de vigueur », annonce solennellement le journaliste de France-Inter, étalant sans pudeur un regrettable manque de rigueur. Une de ses consœurs n’est pas en reste, qui annonce sans trembler que pour le Tour de France, « les Pyrénées vont rabattre les cartes »…

SENSIBLERIE
Notre époque, qui confond constamment sentiment et sensiblerie devrait méditer cette maxime d’une artiste infiniment sensible :
« Faire du sentiment, c’est prouver qu’on en manque » écrivait Virginie Demont-Breton.

SOLLERS
Relu ce qu’il dit de La Fontaine. Ça se voudrait léger et profond, mais ce style pesamment enlevé révèle irrésistiblement la vulgarité d’âme de son auteur et l’indécrottable snobisme qui lui aura sans cesse interdit de parvenir à l’essentiel.

PROSÉLYTISME
« Inviter est une erreur fraternelle », disent les membres d’une de ces sectes catholiques qui fleurissent au Brésil.
Le prosélytisme est toujours l’amorce d’une tragédie, parce qu’il s’adresse à l’imbécile en nous, qui ne dort jamais que d’un œil, avide qu’il est de rejoindre toute cause lui permettant de se décharger de l’insupportable poids de son libre-arbitre.

« SOCIÉTALES »
Les « questions de société », le genre, la PMA, rideaux de fumée repris et amplifiés par les pouvoirs pour faire escamoter questions politiques et réponses tyranniques. Vieux truc de prestidigitateur, qui suppose l’inconsciente complicité du spectateur abusé. Pendant que nous enculons les mouches à coups de point médian supposé redonner place au genre féminin scandaleusement opprimé, nous oublions de poser les vraies questions et ils imposent leurs réponses.

SORT (ironie du)
C’est au moment de retomber en enfance qu’on est enfin en mesure d’en sortir.

SURRÉALISME
Baroque et surréalisme m’ont toujours semblé au fond très proches, peut-être parce que le surréalisme dans son avatar français ne me convainc pas.
Intellectuel et raisonneur, Breton, c’est l’icône d’un surréalisme étriqué réduit à l’anecdote, vu par le petit bout de la lorgnette, jouant au fond très bourgeoisement avec les formes sans jamais se coltiner au fond.
À ce surréalisme de pouvoir, très distancié, il manque la chair, et l’abandon à l’univers. Surréalisme et pouvoir, comme voyance et pouvoir, ne font pas bon ménage.
Quand je pense surréalisme authentique, deux noms me viennent aussitôt, Ghelderode et Michaux, des belges (même si le wallon Michaux a renié sa belgitude !), pas par hasard.
Un troisième rapplique au triple galop de son cheval d’apocalypse, Bosch, flamand lui aussi.
Pour être surréaliste au sens où j’entends ce mot, il faut avoir une vision (c’est pourquoi Dali n’est en rien un surréaliste digne de ce nom, mais un faiseur, très habile dans la contrefaçon léchée, et tout à fait incapable de partager quelque émotion vitale que ce soit).
Pour moi, « les » vrais surréalistes sont les romantiques allemands, et plus généralement ces hommes, Lautréamont, Nerval, Rimbaud et d’autres, dont l’écriture met la vie en jeu et non l’inverse.
Ce que n’ont pas compris la plupart des « surréalistes » français, parce que la visée surréaliste ne leur est pas naturelle mais intellectuelle, relevant d’une idée, non d’une vision, c’est que le surréalisme n’a rien à gagner à être tapageur, à s’afficher brutalement, à faire semblant de combattre une bourgeoisie à laquelle il appartient d’entrée et sur laquelle il vit, bref à céder à la tentation du pouvoir.
Le surréalisme, pour être authentique, passe par le rejet de toute approche « publicitaire ». Il ne s’agit pas pour lui, comme pour toute forme d’art digne de ce nom, de créer l’émotion à partir de l’image, mais de créer l’image à partir de l’émotion. En ce sens, les romantiques allemands, ces indiscutables précurseurs, sont de vrais surréalistes, puisqu’au lieu de jouer avec la vie, ils mettaient clairement leur vie en jeu.
Breton reste à la superficie du surréalisme, là où se prétendant mouvement il se fige en institution. Le surréalisme officiel finit par ressembler à cette forme de bureaucratie tatillonne et autoritaire si caractéristique de la petite bourgeoisie, qui veut pleinement posséder le peu qu’elle possède.
À l’inverse, Magritte et Man Ray sont, si j’ose dire, réellement surréalistes : non par décision volontariste, mais par un penchant de nature, tout comme Suarès, dont la prose me paraît bien plus réellement et naturellement surréaliste que celle des ses contemporains surréalistes autoproclamés.
Pour vivre, le surréalisme doit être sincère, et pour être sincère, il doit venir non de la tête, mais des tripes. Ce qui revient à dire que le surréalisme ne peut devenir l’œuvre du conscient que s’il naît d’abord de l’inconscient.
Un surréalisme essentiellement intellectuel, par trop conscient pour ne pas être sous contrôle de l’ego et du surmoi, tombe inévitablement dans le jeu avec les mots, et se résume très vite à une succursale à prétention poétique de l’Oulipo.
Les exemples désolants de cet affadissement, de cet embourgeoisement contre nature ne manquent pas. Le surréalisme sage est une boutique ouverte en permanence, et voisine avec sa consanguine alliée, la provocation académique, engendrant comme elle de juteux profits grâce à un imbattable ratio effort consenti/retour sur investissement.
Cette différence entre l’intellect et la tripe, le ressenti, il me semble qu’on la retrouve aujourd’hui dans l’art cinématographique. Il y a actuellement une tendance, issue de l’idéologie publicitaire et de ses méthodes, de la communication en un mot, à travailler non sur ce que signifie une image, mais sur les références et « émotions » qu’en tant que stimulus elle éveille mécaniquement chez sa cible. Pour parler comme les précieux contemporains, on convoque les clichés, non, quoi qu’on en dise, pour les questionner, mais afin d’usurper leurs effets sans avoir à se donner la peine de les recréer en les incarnant pour faire revivre leur potentiel symbolique inhibé. Les clips vidéos, mais aussi de nombreux longs métrages fonctionnent selon cette fructueuse paresse, déclinant ad nauseam les procédés « efficaces ».
Les créatifs sont de fait les parasites de la création, qui se servent de l’image comme stimulus pour provoquer une émotion, à la façon systématique des publicitaires, communicants et autres manipulateurs d’opinion, alors que le véritable travail d’imagination et de création consiste à incarner une émotion dans une image. Là est toute la différence entre le cliché et le symbole.
On retrouve ici la notion de viol. L’ordre naturel du processus créateur est violé, inversé, détourné et récupéré à des fins de « profit » (n’oublions pas qu’il est bien d’autres profits que le seul profit financier).
En somme, les créatifs, ces utilitaristes, seraient les disciples zélés de Pavlov, alors que l’artiste véritable se tiendrait de son mieux au côté d’Einstein.

SYNERGIE
Un homme ne « prend » ni ne « possède » une femme – sauf à la violer.
Dans cet échange réciproque qu’est l’amour physique bien senti, l’homme donne plus qu’il ne prend, il se donne, et la femme qui se donne le reçoit. Vécu comme une prise de pouvoir, le sexe perd tout intérêt parce que se repliant sur lui-même il perd son sens véritable et ne peut atteindre son acmé dans l’orgasme, cette synergie fusionnelle.
C’est ce que Reich avait si bien compris et formulé quand il parlait de l’impuissance orgastique et démontrait son lien avec la psychologie de masse du fascisme, titre d’un de ses meilleurs ouvrages, plus que jamais actuel. Prendre et posséder sont des actes qui séparent et détruisent, l’amour physique réunit et crée.

TRENTE-ET-UN
Ce matin-là, la journaliste de France-Inter s’était mise sur son trente-et-un : « Le Sénat argentin à trente-huit voix contre trente-et-un (…) ».

TROP
Tout aujourd’hui est trop. À commencer par nous, les humains. Si la langue est, comme je le crois, le miroir de l’inconscient collectif du peuple qui la parle et est créé par elle autant qu’il la crée, ce n’est pas par hasard que l’adverbe trop a connu une incroyable fortune depuis une vingtaine d’années, au point de devenir un adjectif qualificatif. Ce petit mot qui désigne l’excès d’une quantité constitue la plus sobre, la plus lapidaire des définitions de notre époque de productivisme délirant et de croissance mortifère. « Tout notre progrès technologique, dont on chante les louanges, le cœur même de notre civilisation, est comme une hache dans la main d’un criminel » disait Albert Einstein.
Cela valant aussi en matière démographique. Pas de doute, nous sommes trop…

URGENCES
Terrible dilemme contemporain : comment déterminer les urgences les plus urgentes ? Ce choix mobilise tout naturellement l’essentiel de notre temps utile, puisqu’il est clair qu’il n’est rien de plus urgent que de reconnaître ce qui est le plus urgent…

VENISE
Je suis heureux à Venise même quand je ne le suis pas. C’est la seule ville où l’on puisse être heureux quand on ne l’est pas.

VICTIME
Ce n’est pas en se vivant comme une victime qu’une victime cessera de l’être. C’est en refusant de se considérer comme dépendante d’autrui et en s’estimant au moins partiellement responsable de son sort qu’elle reprendra possession d’elle-même.

VIE
La survie n’est pas une vie. La vraie vie est dans la sur-vie. Quelle qu’en soit la nature.

VIEILLESSE
La vieillesse, c’est quand les idées vous viennent toujours aussi vite, mais qu’elles vous quittent encore plus vite. Comme si on n’avait plus le temps de s’y arrêter. Alors, on laisse filer…

VIOLENCE
Par faiblesse décadente et manque d’énergie intérieure, nous avons constamment besoin de nous nourrir de violence. La violence de la pub, la violence de nos images, la violence de nos échanges et de nos politiques : une seule et même surenchère formelle qui voudrait masquer l’épuisement de notre énergie et la réalité de notre impuissance.

VOYAGE, VOYAGER, VOYAGEUR
Il s’est dit sur les voyages et leurs supposées vertus tant de solennelles âneries qu’on n’en finirait pas de les recenser. Sous toutes les latitudes, des écrivains voyageurs professionnels ont ainsi exalté leurs pérégrinations, souvent encombrées des pires platitudes pseudo philosophiques, lieux communs emphatiques et compte-rendus soporifiques.
À notre époque plus qu’à aucune autre, le voyage est considéré comme une sorte de panacée, prétendu remède à l’engourdissement casanier provoqué par cette sorte de maladie honteuse qu’est aux yeux des aventuriers touristiques du 21e siècle la sédentarité.
Le voyageur digne de ce nom a de fait à peu près disparu, remplacé par le touriste ou obscènement singé par le routard. Chez le Monsieur Perrichon contemporain, voyeur compulsif et non plus voyageur, à tout instant le ridicule le dispute au sordide. Il ne fait, littéralement, que passer, ou s’incruste en parasite, étranger à lui-même comme à l’autre, qu’en toute bonne conscience il viole de toutes les manières possibles.
Pas plus que le touriste, le routard n’est un nomade, mais comme lui un sédentaire invasif, corps étranger acharné à se contempler et s’autocélébrer dans le miroir d’une altérité qui sert de reflet à son narcissisme.
On ne voyage bien qu’en s’installant, qu’en séjournant, comme le savaient par nécessité les voyageurs du passé, contraints par la lenteur des déplacements à un contact réel avec ce qui n’était pas qu’un paysage, voire un décor, mais un univers qu’ils venaient découvrir, souvent pour s’y perfectionner dans un métier qu’ils pratiquaient déjà.
L’échange seul est voyage, et il y a loin de Nicolas Vanier à Nastassjia Martin, vraie voyageuse parce qu’elle s’arrête pour vivre et partager, pour le meilleur et pour le pire, au lieu de parcourir et survoler, pour le plaisir.
L’exotisme n’est jamais que l’ersatz de la différence.