LE GLOBE DE L’HOMME MOYEN

REMARQUES EN PASSANT 37

dimanche 29 mars 2026, par Alain Sagault


AVANT TOUT :


Je n’ai plus envie de témoigner, tant je l’ai fait en vain depuis quarante ans que s’annonce la catastrophe. Mais il est impossible au seuil de cette trente-septième livraison des Remarques en passant de ne pas dire quelques mots du désastre planétaire en cours. La monstrueuse mafia libérale-nazie qui règne de fait sur la plus grande partie de notre planète se déchaîne comme jamais, jusqu’à faire reculer les limites du cynisme et de l’horreur, qu’on croyait pourtant indépassables. Les prédateurs ont le champ libre et beaucoup les plébiscitent.
Le carnaval autrefois était un court moment d’inversion des valeurs, une libération de tous les fantasmes où l’impossible devenait provisoirement possible, avant que tout rentre dans l’ordre et que la réalité ne reprenne ses droits.
Le carnaval contemporain n’est plus une parenthèse, on nous l’impose comme l’ordre naturel du monde. Ce n’est plus pendant quelques jours mais tout au long de l’année que règne la folie délirante des fantasmes de pouvoir, de profit et de paraître (Arnault, ce sinistre clown et ses grotesques yachts !) et l’inversion généralisée des valeurs qui met les escrocs et les assassins au pouvoir et autorise et encourage les mafias à confisquer l’état et à asservir les citoyens.
L’humanité vit désormais à l’heure du carnaval permanent et du chaos délibéré.
Gaza, Liban, Iran, Ukraine, ces noms sont ceux de l’infamie normalisée, vantée et promue tous azimuts. L’humanité devient inhumaine et cela semble presque normal, il faudrait accepter l’horreur, s’y adapter. Le déni est universel, l’hypocrisie va jusqu’à s’avouer, la lucidité est devenue choquante, quasi criminelle.
Il y a de nouveau une évidence du mal, une dignité du mal. Il est là et il faut faire avec, il n’est pas si méchant. Ce pauvre mal, on en a dit trop de mal, il a ses bons côtés, je vous assure ! Et moutons de bêler leur soumise approbation de l’ordre du désordre !
Une fois de plus, et sans doute la dernière, au nom du veau d’or et de notre confort, nous acceptons peu à peu l’inacceptable, et nous cessons, assez gaiement, d’être humains.
Je ne suis qu’un minuscule individu proche de la limite d’âge, mais je veux le dire encore une fois.
Jamais je n’accepterai de hurler avec les Retailleau, de mentir avec les Macron et les Trump, de bader les Poutine, de respecter les Xi Jinping. Jamais je ne pactiserai avec l’infamie.
Je crois à la vie, et ils sont la mort, ils ne sont que haine, et je crois à l’amour.
Nous sommes nombreux dans le même cas.
QU’ATTENDONS-NOUS POUR DIRE ENFIN NON À CE QUI DOIT ÊTRE REJETÉ ET OUI À CE QUI PEUT NOUS SAUVER ?

Vous trouverez à la fin de ces Remarques un texte de blog qui me paraît constituer un exemple significatif de la trop fréquente adhésion au pire qui vérole actuellement nos très chancelantes démocraties.



REMARQUES EN PASSANT 37




ABSENCE
Bienheureuse, l’absence de l’autre, quand elle n’est pas définitive, puisque c’est elle qui nous permet de mesurer la chance que nous avons d’avoir quelqu’un qui nous manque vraiment et à qui nous manquons vraiment.

ABSURDE
Il est évident qu’il est absurde de peindre ou d’écrire dans le chaos actuel. Pourtant, si nous ne le faisions pas, cela manquerait. Terriblement. Comme si nous avions oublié l’essentiel de la vie. Sommes-nous nés pour nous abandonner au chaos ou pour en tirer notre bonheur ?
Vivre, c’est tenter de donner du sens à l’absurde.
Si la vie est absurde, tout est permis et le mal ne peut que triompher.
Dès lors, plus nous la trouvons absurde, plus nous devons tenter de lui donner un sens. Chaque fois que nous acceptons l’absurdité de la vie, nous la tuons en nous et autour de nous. Donner du sens à la vie est une question de survie.

ARTIFICE
Il y a toujours de l’artifice dans l’art. Mais l’art n’advient qu’en transcendant l’artifice. L’artificiel ne parvient jamais au grand art, le grand art, c’est le surnaturel. Pas la vue, la vision. À laquelle l’imagination est utile mais non suffisante. Il y faut l’enthousiasme, au sens étymologique. Un art qui ne célèbre pas est vain. Parce qu’il est construction et non croissance, il ne vit ni ne dure.
Dans cette optique, la question de l’intention me paraît déterminante. La motivation ne suffit pas, pas même le besoin viscéral, l’impérieuse nécessité. Si l’intention n’est pas juste, si elle n’est pas en lien organique avec l’essentiel, tant intérieur qu’universel, on pourra avoir tout le talent qu’on veut, tout le sérieux même, on restera superficiel, confiné à la décoration sans jamais atteindre le grand art.
Il va de soi que l’intention n’implique pas forcément une culture impressionnante, mais une vie cultivée, un vécu ressenti et exploré sans complaisance ni retenue. En ce sens, de nombreux artisans sincères animés d’intentions justes et profondes (qu’ils eussent peut-être été incapables de formuler mais qu’ils vivaient pleinement) ont atteint une qualité de création artistique infiniment supérieure aux adroites manipulations de nos brillants tripoteurs « contemporains ».
Un art qui ne s’adresse qu’à l’intelligence se condamne à l’impuissance. Il rate sa cible et se perd bien vite en bavardages, afféteries, commodes abstractions et confortables délires. Les exemples abondent…
N’en déplaise à Vinci, la peinture, la vraie, n’est pas chose mentale, mais chose vitale. Ses meilleurs tableaux le prouvent, comme ses moins bons !
Je tente un résumé lapidaire :
Où il y a de l’âme, il y a de l’art. Où il n’y a pas d’âme, il n’y a pas d’art.
Confondre créativité et création est un péché mortel.

AU-DELÀ
L’au-delà, il est en nous autant qu’il nous entoure. il est ce que nous ne voyons pas. L’au-delà, c’est ce mystère qui ne se livre pas, mais qui ne cesse de se présenter.

AVEUGLEMENT (volontaire)
La fille de cette triste canaille qu’est François Bayrou prétend que ce n’est pas que les gens ne veulent pas voir, c’est qu’ils ne peuvent pas voir. À mes yeux, c’est une façon bien commode de botter en touche. En réalité, ce n’est pas que nous ne pouvons pas voir, c’est que nous ne voulons pas pouvoir voir. Le déni est toujours un choix.
Puisque décider consciemment de ne pas voir nous fait honte, nous choisissons de faire comme si nous ne pouvions réellement pas voir et nous parvenons à nous en persuader. Nous n’en sommes pas moins responsables de notre aveuglement ! Ne pas pouvoir voir est une décision que nous prenons en nous arrangeant pour qu’elle reste inconsciente, espérant ainsi échapper à notre responsabilité. Pauvre tricherie…

BAROQUE
Dans le baroque, il y en a souvent trop, c’est du moins mon impression, même parfois chez Bach. Les ornements y prennent trop de place et fatiguent le chant en le noyant dans la prolixité d’un bavardage redondant.

BLASÉ
Le blasé comprend si bien la vie qu’il ne cesse de passer à côté de l’essentiel : qui a tout compris n’a rien senti.

BON GOÛT
On nous dit que le goût est relatif : « chacun son goût, tous les goûts sont dans la nature… »
Ce sont des blagues. Ce sont des mensonges. Le bon goût ça existe, le mauvais goût aussi. On peut faire de l’art avec les deux mais on ne fait de l’art avec le mauvais goût que si on a assez bon goût pour le rendre beau. Ce qui est fait avec amour, je veux dire avec un amour vrai, c’est toujours beau. Ce qui est fait sans amour, pour le profit, pour l’effet ou par simple paresse et ignorance (car la paresse et l’ignorance sont le fruit de l’absence d’amour), c’est toujours laid.

BOURGEOIS
Le bourgeois vante toujours l’adaptation parce qu’il veut à tout prix continuer à être, ou plus exactement à demeurer. Il ne croit qu’au présent, le bourgeois, il lui faut coller à l’instant parce qu’il n’a pas d’autres valeurs que celles qui assurent son bien-être. Étant sans véritable conviction, il lui faut pour vivre, pour « exister », être constamment à la mode, être constamment dans le coup. Voyez Hugo, cette quintessence de l’esprit bourgeois...

CALCULATEURS
Même s’ils paraissent fiables, les êtres calculateurs ne le sont jamais tout à fait, puisqu’il leur faut sans cesse revoir leurs calculs et adapter leurs stratagèmes. Leur dernier calcul étant provisoirement le meilleur, il annule et remplace tout calcul antérieur, appliquant du même coup, si nécessaire, le même sort à ses partenaires initiaux…
Ce n’est pas qu’ils trahissent leurs amis, c’est que la donne a changé.

CASSANDRE
Je n’arrive pas à accepter que ce que j’avais prévu depuis quarante ans se réalise. Avec une naïveté rusée, j’avais envisagé que les choses empireraient vers 2050, ce qui me laissait la possibilité d’être centenaire sans trop de problème...
Mais, et je n’en suis même pas pas surpris, en vertu de l’accélération inhérente aux chutes, les choses sont allées beaucoup plus vite que je ne voulais le prévoir. Et me voici maintenant prisonnier de ce que je redoutais, et bien incapable de l’empêcher.
Prévoir la catastrophe était aussi un moyen de me rassurer, d’avoir presque prise sur un évènement que j’avais intelligemment anticipé.
Mais quand s’incarne ce que nous avions rêvé ou cauchemardé, la réalité a plus de force et de goût que nos rêves. Pire elle est, plus elle s’impose et fracasse nos supputations.
Face au déni et à la plus grande de toutes les forces, la force d’inertie, Cassandre peut bien parler, elle demeure inaudible.
Prévoir, c’est forcément s’être trompé dès l’instant où se réalise ce qu’on espérait ne pas voir...
Je voulais avertir, je n’ai même pas inquiété.

CASTING (erreur de)
Qui cherche un sauveur ne trouvera qu’un bourreau. Qu’il adorera comme un sauveur, parce qu’il faut qu’il adore – à tout prix.

CÉLÉBRITÉ
J’ai déjà écrit que beaucoup d’entre nous payent leur argent plus cher qu’il ne vaut, mais j’ajoute sans hésiter que la plupart des gens célèbres payent leur célébrité plus cher qu’elle ne vaut.

CENTRE (extrême)
On nous parle sans cesse des extrêmes de gauche et de droite qu’on confond au mépris de toute évidence. On oublie l’essentiel : le pire extrémisme, c’est celui de l’extrême centre, parce qu’il s’avance sous les masques hypocrites du réalisme et du bon sens. L’extrême centre, c’est de tout temps le parti de l’involution. Voir INVOLUTION

CHAIR
Le dégoût de la chair, je veux bien, mais par quoi la remplacer ? Notre époque au fond déteste la chair, ne pense qu’à la rendre propre, hygiénique, c’est à dire figée, et refuse absolument de l’envisager défaite, décomposée. Elle ne connaît pas la chair, seulement son image. Une abstraction, comme les affiches publicitaires, ces immondes ectoplasmes…

COMPLÉMENTARITÉ
À propos de Renzulli : mon ami Franco et moi nous ne pouvions que nous entendre et nous disputer à l’occasion tant nous étions complémentaires, lui tout feu et tout terre, moi tout air et tout eau. Avec Franco, même l’eau devient feu, même l’air est solide, avec moi, même le feu coule, même la terre s’allège...

CONDITION (humaine)
C’est très bien de monter au ciel, mais on finit toujours par redescendre sur terre. Car c’est là que ça se passe. Nous sommes des cerfs-volants, pas des oiseaux.
Même les martinets qui dorment en volant finissent toujours par revenir sur terre, là où ils sont ancrés et se reproduisent.

CONTINUITÉ
On ne voit jamais le même horizon. Pourtant, c’est toujours le même horizon. Constamment renouvelé, mais sans cesse lui-même, sous toutes ses formes.
Nos cellules changent en permanence pour nous permettre de continuer à vivre et à évoluer.
Nous ne durons que parce que nous changeons, mais nous ne changeons que pour pouvoir durer aussi longtemps que possible.
Célébrer ce qui dure, ce n’est pas être conservateur à tout crin, c’est vouloir que tout changement soit un progrès et refuser tout changement constituant une régression. C’est vouloir associer le passé et le présent pour nourrit le futur.
Nous avons accepté beaucoup trop de faux changements qui détruisaient ce que la tradition avait de bon pour la remplacer par tout ce qu’une fausse originalité provocante comporte de malsain et de pervers.
Des prises de conscience, nombreuses, se sont fait jour, qui refusent de céder à l’accessoire consumériste pour revenir à l’essentiel vital. Une des initiatives les plus significatives et les plus fructueuses a été le mouvement piémontais Slow Food, célébrant la continuité d’une saine cuisine artisanale face à la criminelle mauvaise bouffe industrielle de l’abominable et inhumain fast food importé des États-Unis.
Célébrer ce qui dure, ne serait-ce pas en fin de compte, célébrer ce qui ne cherche pas la rupture mais l’évolution ? Peut-être vaut-il mieux prendre le temps de pousser comme un arbre que se presser de construire, au risque d’oublier les fondations…
Le changement ne doit pas effacer ce qu’il remplace, mais s’insérer après lui dans la succession des changements, qui seule permet la continuité, sans laquelle aucune vie n’est possible.
Et justement parce que tout change, il est vital de ne pas renoncer à la durée, et de chercher à vivre le présent perpétuel et non la succession des instants, ces morceaux de présent instantané dont l’immédiate disparition empêche toute vraie vie de se développer et d’évoluer.
C’est le particulier qui change, pas l’universel. Nous mourons, mais la vie continue. L’art consiste à découvrir ou retrouver dans le particulier ce qu’il a d’universel, et dans le passager ce qu’il a de durable.
En faisant renaître chez le passager que nous sommes sa part d’éternité, il nous révèle notre inscription dans l’absolu et nous réconcilie avec la vie comme avec la mort.
Nous sommes alors, au sens propre, bouleversés par cette révélation, qui nous change en profondeur.

CORPS-OBJET
Croisant une jeune joggeuse moulée dans ses muscles hypertrophiés comme dans une armure, je me dis qu’il faudrait que je réfléchisse sur le corps outil, le corps instrumentalisé, le corps martyrisé en vue de servir à l’assouvissement des désirs et des fantasmes des egos surdimensionnés que nous sommes devenus grâce au marketing qui a fait de nous des consommateurs de nous-mêmes. Très mauvaise façon d’utiliser le corps, puisque c’est en faire un objet.
Traiter son corps comme un objet, c’est se traiter soi-même en objet.

CUISTRE
Rarement ce substantif m’aura paru coller aussi bien à un homme de cinéma. Bruno Dumont est grossier comme seuls savent l’être les intellectuels prétentieux.
J’ai rarement croisé quelqu’un d’aussi fermé et méprisant, d’aussi plein de préjugés, c’est tout à fait étonnant de la part de quelqu’un qui se voudrait créateur et qui fut professeur de philosophie...
Ce cinéaste, à qui ses excès artificiels enlèvent toute pertinence comme toute fantaisie, est une bonne illustration de ce fait essentiel que la vie n’aime pas être brusquée et qu’elle s’étiole sous la contrainte. Il voudrait être drôle, mais il est incapable de vivre la drôlerie, il croit qu’il lui suffit de la penser. La drôlerie ne se pense pas, elle s’invente et se vit, elle vient des tripes.
Une drôlerie cérébrale, ça n’est jamais drôle, c’est juste pesant.
Même chose pour la force. Le cinéma de Dumont est d’autant moins puissant qu’il est brutal, confondant force et rudesse.
Il se prend beaucoup trop au sérieux, et se retrouve ainsi sans le savoir au service non des causes qu’il croit défendre, mais de ses propres fantasmes, terriblement convenus.
Dumont n’épate par ses fausses audaces que ces petits bourgeois inavoués que sont la plupart des intellectuels suiveurs de mode, caste qui n’a jamais autant prospéré qu’aujourd’hui.

DÉCONSTRUCTION
De mon point de vue, les déconstructeurs ont été les fourriers du libéral-nazisme. En sapant les valeurs vermoulues d’un Occident fatigué et sclérosé, ils ont ouvert la voie à une volonté de puissance qui les habitait eux-mêmes. Le transhumanisme, la folie du profit, le choix de vouloir dominer son propre corps et assumer totalement son propre destin, tout cela relève de la même idéologie individualiste mortifère, celle qui de tout temps a animé ces impuissants à vivre que sont les ambitieux compulsifs.
Quand on élimine systématiquement toute organisation sociale, il ne faut pas s’étonner que le désordre appelle un ordre arbitraire, fondé sur la loi du plus fort.
Il est parfois nécessaire de déconstruire des valeurs épuisées, à condition d’avoir autre chose à faire pousser que l’ivresse douteuse de la démolition.

DE GAULLE
Le problème de De Gaulle, c’est qu’il s’intéressait à la France mais pas aux Français. Il adorait l’idée qu’il se faisait de la première, mais il méprisait et haïssait les Français, qui empêchaient que cette idée ne s’incarne. Dans la France qu’il rêvait, il n’y avait pas de place pour les français. À l’inverse, en bon métis sachant rendre l’idéal réaliste, Churchill a fait en sorte d’aider les anglais à être dignes de l’Angleterre.

DÉNI
Il semble qu’il soit devenu pratiquement inutile d’écrire tant le déni est omniprésent, maladroitement déguisé derrière toutes sortes d’arguments spécieux.
À quoi sert de tenter d’éclairer qui veut rester dans le triste confort de la nuit sans étoiles ?
Rien ne mène plus rapidement à l’horreur que le déni.

DÉNI
Le fondement du déni, c’est le refus, désespéré et désespérant, d’être ce que nous sommes, mortels.
Naturellement, refuser notre condition ne sert qu’à nous y enfermer plus sûrement. C’est la contradiction fondamentale du transhumanisme, dont la volonté d’immortalité ne peut qu’aboutir au suicide de l’espèce humaine.

DÉSENCHANTEMENT
Depuis quelques mois, je m’entends dire assez souvent que je n’ai plus envie de vivre très longtemps. Bien entendu, je n’oublie pas que ce sont souvent ceux qui clament leur peu d’attachement à la vie qui deviennent centenaires. Et c’est sans doute dans l’espoir d’entrer dans cette catégorie d’heureux pessimistes que je proclame mon peu d’intérêt pour la continuation d’une vie qui par moment, me pèse en effet beaucoup.

ÉCRIRE, UN ENJEU
Quand nous prenons le risque d’écrire, même si nous prenons en même temps la précaution de ne dire que ce nous voulons bien dire, nous nous révélons, malgré nous. Ce que nous ne disons pas, notre écriture le dit pour nous, et elle est sans indulgence puisqu’échappant à notre conscience et laissant parler notre inconscient, elle est en quelque sorte objective, et nous dénonce ainsi à notre insu.

ÉQUILIBRE ?
L’écrit m’analyse, la peinture me synthétise...
Ayant beaucoup pratiqué l’analyse, et n’en étant pas si gourmand que ça, ma pratique de la peinture m’apporte la synthèse qui nous manque tant à notre époque férue d’anecdotes et obsédée par les détails.

ÉVIDENCE (oubliée)
La force d’un sentiment se mesure à sa durée beaucoup plus qu’à son intensité. L’important n’est pas la quantité, mais la qualité, qui n’est pas donnée mais doit se cultiver et par là même peut seule limiter l’usure du temps.

ÉVIDENCE ?
Quand je peins, il y a un moment où le tableau décide qu’il est fini. Ça veut être comme ça, et j’ai le sentiment de me contenter d’entériner le choix du tableau.
Mais c’est peut-être le résultat d’une négociation plus ou moins consciente entre le tableau et moi. Il est imprudent et prétentieux de croire que l’on est seul maître de ce que l’on crée.

FAUSSETÉ
Rien de ce que peint Hockney n’existe, rien ne vibre. Il ne sait pas faire un arbre, parce qu’il n’en a jamais vu. Chez lui, tout est mort. Tout est plat dans sa peinture, c’est la négation même de l’art par l’artifice. Mauvais illustrateur de B.D. égaré dans la peinture, il illustre à merveille la différence essentielle entre symbole et cliché, entre héraldique et signalétique. Son univers est un pâle décor fantasmatique aussi figé et sonnant aussi faux que les images publicitaires auxquelles il ressemble. L’exact contraire de ce grand peintre qu’est Hopper, qui avait su voler à la publicité sa fausse simplicité pour mieux transfigurer le réel en le rendant plus vrai que vrai.

GÉNÉRATION
L’erreur nécessaire, mais souvent fatale, de chaque génération humaine est de croire qu’elle est la meilleure jamais apparue. Plus elle persiste dans cette immodestie, plus les faits finiront par la contredire...
S’il est une évidence qu’il serait capital d’admettre afin de vivre un vrai progrès, c’est qu’aucune génération n’est meilleure que la précédente ni que la suivante.
Hier, dans la même situation, nos enfants n’auraient pas fait mieux que nous. Aujourd’hui, dans la même situation, nous ne ferions pas mieux que nos enfants.
Fondamentalement, génération après génération, nous restons les mêmes, humains. Si un jour nos besoins, nos désirs, nos comportements changent en profondeur, nous aurons muté et l’espèce humaine proprement dite aura vécu.
Il faudra trouver à cette nouvelle espèce un autre nom, le sien propre.

GRANDIR
Dans ma famille, nous avons tendance à refuser de grandir jusqu’au moment où nous sommes obligés d’accepter de vieillir, et alors c’est un peu tard…

HANDICAPÉS
Tous ces gens qui pensent que tout se passe au présent, oubliant aussi bien le passé que le futur, je les appelle des handicapés temporels ; croyant vivre l’instant, ils ne vivent rien, puisque l’instant n’existe pas, ou plutôt puisqu’ils ne savent pas l’inscrire dans le temps. Il n’est de conscience que dans la durée.

HISTORIEN
À la petite musique très en vogue de l’inhumanité bienfaisante, des historiens « très sérieux », sous couleur d’objectivité, apportent leur caution. Ainsi, depuis quelques temps, les montagnes de crânes de Genghis Khan sont devenus menus accidents de parcours, pêchés véniels tout au plus, négligeables au regard de la magnifique stabilité et de la croissance magique de l’empire créé par ce grand sage digne de trôner parmi les humanistes les plus distingués. Un bienfaiteur de l’humanité, cet immonde salopard ?
Le fameux recul de l’historien n’est la plupart du temps qu’une fable, un voile fallacieux, dissimulant ses préjugés, préférences personnelles et ses choix idéologiques. L’historien balance constamment entre l’incapacité à prendre un vrai recul, absorbé qu’il est par son sujet et par le point de vue qu’il a choisi pour le traiter, et la tentation d’une hauteur de vue si himalayenne qu’elle le rend aveugle aux détails, c’est à dire à l’essentiel : la vraie vie.

HUMOUR
Si Dieu existe, il a forcément le sens de l’humour.

IDÉOLOGIE (dans l’art)
Tout en prenant mon bain, je me souviens tout à coup de ma rencontre avec une amie d’amie, directrice d’un gros musée d’art contemporain italien, insupportable jeune femme désespérément sûre d’elle, incapable de voir le monde autrement qu’à travers ses grilles de lecture idéologiques qui tordaient sans cesse la réalité à mesure qu’elle se présentait à nos yeux...
Ces prisonniers de l’idéologie sont atrocement dangereux, mais ils ont aussi un côté comique : c’est que tout en nous regardant avec mépris à travers les barreaux de leur cage, ils sont persuadés que ce sont ceux qui refusent d’y entrer avec eux qui sont prisonniers de leurs préjugés.
Courageuse petite soldate du grand chambardement, regardant comme de l’or la merde convenue dont elle avait plein les yeux. La peinture de la désolante Tabourot, notamment…
L’absence de foi engendre de bien curieuses religions. Le relativisme décadent aura donné à toutes les formes de paresse une consécration qui trouve son ultime accomplissement dans l’apocalypse en cours.

ILLUSION
Cette idée aujourd’hui répandue que tout est illusion sous prétexte que rien ne dure est elle-même une illusion, car si les choses en effet ne durent pas, elles n’en existent pas moins tout le temps de leur présence, moment où elles sont donc tout à fait réelles. Ce qui est illusoire c’est de vouloir faire durer ce qui ne fait que passer. Tout finit par passer, mais la vie continue, elle dure, et se sert du changement pour durer. C’est en somme la différence entre le naturel, qui vit, et se perpétue par la continuité, et l’artificiel, qui singe la vie et meurt sans lendemain parce qu’il est sans âme. Penser que tout est illusion est le comble de l’illusion.

IMBÉCILES
Les imbéciles ont un avantage énorme sur les êtres intelligents, ils ne se posent pas de questions, et comme ils ne se posent pas de questions, ils ont réponse à tout.

IMMENSE
Autrefois, il y avait de grands hommes. Le surhomme est né au XIXe siècle. Aujourd’hui, il n’y a plus de grands hommes, c’est mesquin, mais des hommes « immenses », pour utiliser l’épithète que ce brave Ali Badou ne cesse de décerner à ses invités, avec dans la voix la même gourmandise qu’un gamin de cinq ans suçant un caramel mou.
L’usage hyperbolique de ce seul adjectif dit tout de notre époque boursouflée et bouffonne.
Le moindre rappeur, le plus insignifiant gâte-sauce se voient ainsi, par la grâce du bagout publicitaire de ce présentateur ravi de la crèche, installés au rang des demi-dieux de l’antiquité.
Colosses aux pieds d’argile, justes étalons d’une civilisation suicidaire étouffée par son obèse démesure et qui se consacre presque exclusivement à porter aux nues des sujets dépourvus de tout intérêt. Voir SURHOMMES

INCOMPRIS ?
Si il y a un avenir pour l’humanité, on comprendra ma peinture d’ici 30 ou 40 ans quand après la catastrophe et grâce à elle, le spirituel sera enfin à nouveau non pas seulement compris mais senti.
Ce n’est pas un hasard si les femmes sont plus immédiatement sensibles à ma peinture d’une façon générale. C’est qu’elles n’ont pas perdu tout lien avec le sentiment, avec leurs émotions.
Elles ne se bornent pas à la sensation, elles écoutent aussi ce qu’elles ressentent, ce que la sensation fait naître en elles et non pas seulement le plaisir de la sensation brute à quoi se limitent trop souvent les hommes, bien plus sensibles à l’effet qu’à l’impression.
Notre époque brille avant tout par une incroyable absence de subtilité, fruit de son choix criminel de faire prévaloir en toute occasion le quantitatif sur le qualitatif.

IRRATIONALITÉ
La volonté de la raison d’avoir raison de tout ce qui n’est pas raison, c’est le comble de l’irrationalité. Refuser l’irrationnel au nom de la raison est proprement dément.

INVOLUTION
On parle toujours de révolution, comme si une révolution n’était pas toujours précédée par une involution dont elle est le fruit. Les pouvoirs font toujours semblant d’oublier qu’une révolte est toujours le résultat d’une oppression
C’est l’involution qui provoque la révolution et non le contraire, comme on tente constamment de nous le faire croire.
Ce qui se passe actuellement dans notre monde globalisé, c’est tout le contraire d’une révolution, c’est une involution, un incroyable retour en arrière, une régression suicidaire vers le pire. La révolution technologique engendre par sa logique même une désastreuse involution mentale et morale.
Cette Involution Planétaire, nous sommes nombreux à l’avoir vue venir, sans parvenir le moins du monde à l’enrayer.

JUSTESSE
En art et particulièrement en peinture, il ne suffit pas d’être juste. Encore faut-il que ça parle, que ça chante. La justesse n’est que le tremplin de l’envol.

LAISSER-ALLER
Il m’arrive de penser vulgaire, je suis alors médiocre et comme tel insupportable à toute véritable intelligence. Il est si tentant, le relâchement, l’abandon à la facilité. Mais il coûte cher…

MAHLER
Ce qui me fascine chez Mahler, c’est qu’il sait rendre simple la complexité, et c’est l’alchimie la plus difficile qui soit.

MASSACRE
Écouté sur France-Musique la huitième de Dvořák, massacrée dans les années 1990 par un certain Youri Temirkanov et l’orchestre de Saint-Pétersbourg. Réduite à une succession de mauvaises valses viennoises, cette belle symphonie devient du mauvais Verdi joué par une mauvaise harmonie municipale. Incroyablement pesante, ampoulée, emphatique, cette interprétation dénature complètement la partition et devrait être donnée dans tous les conservatoires comme l’exemple parfait de ce qu’il ne faut jamais faire subir à la musique : la noyer dans la vulgarité jusqu’à lui enlever toute âme au profit d’effets aussi redondants que mal venus.
Pour cet enregistrement consternant, Temirkanov devrait être renommé Terminakov. France Musique nous le présente comme un géant de la musique, mais géant, il ne l’est ici qu’en matière de balourdise...

MÉTIER
Aimer son métier et le faire bien, rien de plus jouissif, de plus fort. Or c’est impossible dans un monde capitaliste où il ne s’agit pas de bien travailler mais de faire du profit. Tout est orienté en ce sens et donc privilégie la quantité et dénature la qualité. Dès l’origine, la quantité a été et demeure l’Alpha et l’Oméga du capitalisme libéral, jusque dans son évolution quantitative vers un ultralibéralisme toujours plus radical.

MINORITÉS (opprimées, devenue opprimantes...)
Pas question pour moi de hurler avec les loups qu’ils soient de gauche ou de droite. Je refuse d’adhérer à quelque idéologie que ce soit.
Quitte à faire convulser les amateurs de certitudes sans fondement, nous vivons l’époque du triomphe des minorités opprimées. Israël en est l’exemple le plus terrible. Voilà un peuple détruit par un génocide et qui n’a rien de plus pressé, sitôt ce génocide terminé, que d’entamer un autre génocide au long cours. Le paradoxe n’est qu’apparent, c’est le problème récurrent de toutes les minorités opprimées. Pourchassées, elle se défendent de leur mieux, se renforcent très logiquement et, devenues plus fortes que leurs oppresseurs, elles les oppriment à leur tour, l’État d’Israël en donne depuis quelques années un exemple terrifiant.
Les minorités sexuelles encore trop souvent opprimées mais qui en réaction se voudraient majorité et considèrent comme anormal que la majorité ne fonctionne pas comme elles feraient bien d’y réfléchir. Leur poids croissant explique sans les justifier les réactions excessives d’une population qui se sent à son tour opprimée.
Ainsi les rapports de force et de pouvoir minent-ils constamment les causes les plus légitimes...

NUMÉRIQUE
Du fait de son développement anarchique et de ses innombrables métastases affectant l’ensemble de la vie sur notre planète, le numérique est devenu le plus puissant des antibiotiques. Au sens strict, il étouffe peu à peu toute vie digne de ce nom.

PARADOXE
Il est amusant de constater que parmi les professions libérales qui critiquent le plus les fonctionnaires, ce sont généralement ceux qui se comportent comme des fonctionnaires qui sont les plus ardents à dénoncer l’esprit fonctionnaire qu(ils pratiquent pourtant assidûment dans l’exercice de leur métier.
Ce genre de paradoxe n’a rien d’étonnant, nous l’illustrons tous plus ou au moins au fil de nos insolubles contradictions et de notre indécrottable mauvaise foi.

PAS CHER
Nous achetons des vêtements, pas cher, et nous sommes très contents de les payer si peu cher, mais jamais nous ne nous demandons qui paye pour ces vêtements qui devraient coûter beaucoup plus cher. La réponse est pourtant simple : ceux qui payent nos vêtements pas chers, ce sont ceux qui les fabriquent.

PONS (René)
Lisant le Journal retrouvé de mon ami René Pons, j’aurais envie de lui dire non pas : fiche-nous la paix ! mais : et si tu te fichais la paix ?
Ne pas devenir l’esclave de sa lucidité, si gratifiante soit-elle.
Se flageller, je ne vois pas bien ce que ça nous apporte, mais je vois trop bien ce que ça nous enlève : l’enthousiasme.

PRÉSENT (vivre au)
La volonté contemporaine de vivre au présent m’apparaît tout simplement déplacée, car ne vivre qu’au présent ce n’est pas vivre. Le présent n’existant pas, vivre l’instant n’a aucun sens. On ne vit bien le présent qu’armé, environné, possédé et possédant tout son passé, ce qui permet en passant par le présent d’envisager le futur ; c’est ce voyage constant du passé au présent qui permet de faire pousser le futur, il n’y a pas d’instant présent, il n’y a que la vie en cours et elle inclut absolument tout notre passé y compris notre passé collectif, y compris le passé de l’ensemble de la vie sur terre, y compris le passé de la planète Terre elle-même, y compris le passé de l’univers… Voir INSTANT

PSYCHOLOGIE DE MASSE
Il est grand temps de relire La psychologie de masse du fascisme de Wilhelm Reich. Nous sommes repartis plein pot dans le bouillon de culture toxique des frustrations accumulées. L’impuissance orgastique assure par la frustration le triomphe de la peur, la panique de l’inconscient collectif entraîne la rage, qui nourrit la haine, et son cortège de délations, pogroms et lynchages. Faisons l’amour, pas la guerre…

RÉALITÉ
On accuse Trump de pratiquer la déformation de la réalité, de la refuser, de la tordre, mais que font d’autres les gens qui prétendent n’être pas ce qu’ils sont, les théories du genre poussées à l’extrême ? Elles relèvent du même fascisme vis-à-vis de la réalité que celui de Trump. C’est exactement la même démarche dans laquelle la réalité doit se soumettre à mon désir et le Transhumanisme est bien l’aboutissement de ces délires opposés et complémentaires.
Il s’agit d’une même démarche totalitaire qui considère que la réalité peut et doit être forgée, changée au gré de nos désirs. Cette vision idéologique du monde, elle est bien celle des totalitarismes du vingtième siècle, communisme, fascisme, nazisme.

RECONNAISSANCE
S’il y a une chose qui me paraît manquer à notre époque actuelle, c’est la capacité de reconnaissance. La reconnaissance à tous les sens du terme est pourtant essentielle, et c’est sans doute pourquoi elle est si rarement pratiquée...
Reconnaître ce qu’on doit à d’autres, c’est aussi se re-connaître, se connaître à nouveau, découvrir ce qui nous a été apporté et remercier qui nous l’a apporté.
Être reconnaissant, c’est se reconnaître soi-même, c’est accepter d’être qui on est réellement, un être humain fait de quantité d’autres êtres humains. Et qui est unique grâce à eux.
Reconnaître ce qu’on a reçu et ce qu’on reçoit, mais aussi reconnaître qui on est, reconnaître d’où on vient, reconnaître ce qu’on a fait, en bien comme en mal, reconnaître enfin ce qui est. Reconnaître, c’est accepter de voir la réalité, c’est en somme le contraire du déni. Notre époque qui a fait du déni l’arme absolue et du mensonge une vertu, refuse toute idée de reconnaissance, parce qu’elle refuse toute renaissance. Changer serait trop difficile, il faut donc persévérer dans l’autodestruction et dans le déni du réel qu’elle implique pour pouvoir se poursuivre. Tous les gouvernants actuels fonctionnent plus ou moins selon ce schéma mortifère, au lieu de remplir leur fonction, qui est de reconnaître la réalité en partant en reconnaissance pour la découvrir.
Reconnaître, c’est à chaque fois renaître en acceptant la vérité et le fait qu’elle ne cesse de vivre et de nous faire vivre.

RELATIVISME
Le relativisme débouche inéluctablement sur la remise en cause de la réalité. Les fake news sont les fruits de notre idéologie relativiste, en art et ailleurs. Non, tout ne se vaut pas, et dès le moment où tu prétends qu’un dessin d’enfant a la même valeur qu’un dessin de Rembrandt ou de Picasso, non seulement ton relativisme t’aveugle, mais tu es en train de tricher avec la réalité, tu refuses de voir la réalité en face. Le relativisme est un déni du réel et comme tel il mène forcément à la remise en cause de la vérité par tous ceux qui ont intérêt à la travestir. Parce qu’il évite de réfléchir et nivelle tout, le relativisme est stupide. Comme tout ce qui est démagogique, et le relativisme est le nec plus ultra de la démagogie…

REPOSER (se)
Je me reposais bien mieux autrefois. C’est que j’avais davantage d’énergie. Aujourd’hui, je suis presque toujours trop fatigué pour arriver à me reposer.
C’est fatigant de se reposer, ça demande beaucoup d’énergie. Ça suppose de lâcher prise, de laisser tomber, et rien n’est plus épuisant que de laisser tomber. À l’instant où je me décide enfin à laisser tomber, la culpabilité me tombe dessus, et je me trouve aussitôt quelque chose à faire…

RESPONSABLES
C’est à nous d’obtenir de nous-mêmes la permission d’être nous-mêmes. Personne d’autre ne peut nous y aider.

« RÉUSSITE »
Ce qu’on appelle, à tort selon moi, la réussite ne m’a jamais réellement tenté. Réussir vous crée des droits qui ne m’intéressent guère et des devoirs dont j’ai horreur.

REVENUS
Personne ne semble avoir remarqué que lors de sa demande de mise en liberté, Nicolas Sarkozy a dû donner la liste de ses revenus.
Et quels revenus ! 1 million d’euros par an, 638 000 € de salaires, 153 000 € de retraite, 2 300 000 € de revenus non commerciaux et 1 300 000 € de revenus mobiliers.
Soit 4,4 millions d’euros par an, 366.000 € par mois…
Ce sont des chiffres monstrueux. Il n’est pas de signe plus évident de l’abîme de corruption, où est tombée la République Française que ces revenus d’un ancien président de la république, déjà doublement condamné pour des malversations criminelles et qui peut continuer à s’engraisser en monnayant par tous les moyens les retombées d’une fonction qu’il a déshonorée plus qu’aucun de ses prédécesseurs.
Tout cela pendant que les plus riches continuent leur razzia sur notre société, acculant peu à peu à la pauvreté la majorité des citoyens de ce pays.
Que le peuple français accepte benoîtement une infamie de ce calibre prouve à quel point de déliquescence mentale et morale il est parvenu.
Sarkozy, une victime ? La victime, sa victime, c’est le peuple de France que ce sinistre Tartuffe aura manipulé comme personne avant lui.
Sarkozy se dit successeur de Dreyfus ? La comparaison effarante qu’ose ce petit voyou d’une infinie médiocrité montre jusqu’à quel niveau de cynique bassesse il est prêt à descendre.

SANS-GÊNE
Le sans-gêne est une attitude devant la vie, et qui s’étend avec un parfait naturel des détails les plus anodins jusqu’aux comportements les plus odieux. Tel qui se cure tranquillement le nez sous nos yeux n’hésitera pas à nous gratifier des pires injures à la moindre contrariété.
Pourquoi se gêner ? Autrui a le tort de n’être pas moi, une insolence qui justifie qu’on l’ignore ou le maltraite sans aucun égard...

SÉRIEUX (esprit de)
Dès que les gens se prennent au sérieux, il me devient difficile de les prendre au sérieux. Tant leur dérisoire, qui est aussi le mien, raison de plus pour le détester, me saute aux yeux. Ainsi, de presque tous les politiciens que j’ai été amené à croiser, les Rocard, Ayrault et autres Chevènement, tellement imbus d’eux-mêmes et de leur fonction. L’absence d’humour est le plus sûr marqueuer de la médiocrité.

SILENCE
Certaines musiques introduisent à un silence plus profond. J’écrivais cela en entendant le hideux grondement vorace d’une broyeuse industrielle, avant d’aller consoler mes oreilles en écoutant les lieder de Mahler, qui me ramènent en douceur à ce que je crois être la vraie vie.
L’art véritable engendre le silence, parce qu’il est révélation.

SURHOMMES
Le prométhéisme, une voie de garage empruntée par tout le XXe siècle, époque bénie du triomphe des idéologies totalitaires, à commencer par celle du Progrès, des Dictateurs, des Artistes thaumaturges, des Surhommes sportifs et des Supermen de pacotille, confondant l’Absolu (fausse piste dépourvue de tout intérêt puisque relevant du déni têtu de la réalité) avec l’Infini et l’Eternité, fondements essentiels à tout déploiement de ce que nous appelons la vie. Confondre orgueil et humilité, il fallait le faire !
Il y a un lien profond et jusqu’ici totalement occulté entre les divers modernismes du XXe siècle, qui relèvent tous à mes yeux de la volonté de puissance qui culmine aujourd’hui dans ce que j’appelle le libéral-nazisme. C’est l’époque des génies autoproclamés et des adorateurs de la Quantité. Après 1945, il y a eu une courte tentative pour revenir à la Qualité avec notamment le Conseil National de la Résistance, mais vite étouffée par le retour en force de la Finance ploutocratique (Pompidou, Giscard, Thatcher et Reagan) et par la désastreuse irruption du Binaire, le mariage de ces deux calamités aboutissant aujourd’hui à l’apothéose apocalyptique qui donne tant de relief à notre insurpassable XXIe siècle.
Le passage de l’artisanat à l’industrie, en multipliant notre « pouvoir », et l’arrivée du numérique, qui le dématéralise en apparence tout en nous rendant toujours plus abstraits de la réalité matérielle en même temps que plus prisonniers de son évolution machinique, nous a conduit à une hubris démentielle de l’individu.
Le problème, c’est qu’il n’y a pas de surhommes sans sous-hommes et que pour que l’humanité vive, il n’est nul besoin de monstres transhumains, mais seulement d’êtres humains se voulant tels. Voir IMMENSE

VARIÉTÉ
Écoutant le programme de grève de France Inter, je prends conscience que les chansons actuelles traduisent le terrible effondrement de la capacité à durer. Il n’y a plus de place pour la mélodie, ils sont incapables de créer un enchaînement, une succession, la seule durée possible chez eux, c’est le rythme, un rythme extraordinairement monotone, un rythme qui en fait n’existe pas, puisque purement artificiel et dépourvu de toute variété.

VENT
Cette étrange phrase que disait papa d’après Ninine : « Parlons peu, mais parlons bien, le vent passe avec ses 100 mains.
Personne ne sait d’où ça vient...

VIDE (peur du)
Ce n’est pas du vide que la plupart des êtres humains ont peur, c’est de leur propre vide. Qu’ils fuient en se remplissant… de vide ! Mais d’un vide qui masque le leur et leur permet de se croire pleins quand ils ne sont qu’encombrés.

VILLE
Aucune ville ne me retiendra vraiment si je n’y trouve pas à manger et à dormir à ma convenance. Une ville, il ne suffit pas de la visiter, on doit pouvoir y vivre.

VOYAGE
Curieusement, quand j’ai pensé voyages, l’autre jour, l’image qui m’est venue comme un premier voyage, c’est celle de la victoire de Samothrace, découverte à cinq ou six ans du bas de l’immense escalier. Comme un envol prodigieux, comme une échappée vers l’infini.

VOYAGE (sur place)
Découvrir ce qu’on croyait connaître, voyage par excellence… 

VRAI (peindre en vrai)
Au dos de cette grande aquarelle, le peintre avait raté sa signature. Par amour-propre, pour signaler que rien ne lui échappait, il dessina à côté du trait manqué une minuscule araignée. Le lendemain, inscrivant la date au dos de l’aquarelle, il vit à côté de la signature une petite bestiole qu’il chassa de la main. Sans succès, puisque c’était sa petite araignée...
Assez flatté de son erreur, il retira sa main. Son sourire aussitôt s’effaça. Quelque chose restait collé à ses doigts, qui flottait en l’air ; il dut frotter longuement sa main pour en ôter le fil de la vierge tissé dans la nuit par l’araignée qu’il avait dessinée la veille.
Très troublé, il décida de ne pas reprendre ses pinceaux ce soir-là. On verrait bien demain s’il oserait suivre le fil.



EN FINIR AVEC LES MENSONGES ET LA BARBARIE, SOUTENIR L’UKRAINE !

La prolifération de la désinformation sur la guerre en Ukraine, dont le Kremlin et, désormais, le bureau ovale sont les premiers relais, trouve un écho favorable dans les prises de positions dites réalistes ou souverainistes en Europe occidentale. Si la condamnation de cette nébuleuse de fake news est primordiale, elle doit aussi s’accompagner de la réaffirmation d’un soutien total au peuple ukrainien.

Sous ce titre, Jean-François Collin a publié, sur le quotidien d’auteurs
« Analyse Opinion Critique » du 4 mars, en autorisant ici sa publication, le texte de fond que l’on pourra lire ci-après. Il est Haut fonctionnaire et administrateur de la Convention pour la Sixième République.

La prolifération de la désinformation sur la guerre en Ukraine, dont le Kremlin et, désormais, le bureau ovale sont les premiers relais, trouve un écho favorable dans les prises de positions dites réalistes ou souverainistes en Europe occidentale. Si la condamnation de cette nébuleuse de fake news et d’analyses géopolitiques est primordiale, elle doit aussi s’accompagner de la réaffirmation d’un soutien total au peuple ukrainien. Donald Trump met en œuvre une politique erratique et brutale depuis le mois de janvier.
Il peut dire n’importe quoi sans que personne n’ose vraiment le contredire. Un jour il traite le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, de dictateur, le lendemain il dit aux journalistes ne pas se souvenir d’avoir dit une chose pareille, et le jour suivant, il organise un traquenard à la maison blanche pour administrer une leçon au président ukrainien, en l’accusant d’être responsable de l’invasion de son pays et de jouer avec la troisième guerre mondiale. Volodymyr Zelensky s’est conduit dans ces circonstances avec une dignité dont devraient s’inspirer les autres dirigeants de la planète, face à deux individus, Donald Trump et J.D. Vance, qui mentent sans vergogne et emploient sans cesse un mot dont ils ignorent le sens : le respect. Respect, dans la bouche de ces deux chefs de gang, signifie allégeance au chef et ne se rapporte en aucune manière au sentiment d’estime que l’on peut porter à quelqu’un en raison de sa qualité et de ses mérites. Pour être respecté, encore faudrait-il être respectable. Si j’étais Américain, je me serais senti humilié d’être représenté aux yeux du monde par deux personnages aussi pitoyables, grossiers et imbus de leur pouvoir, lors de cette mise en scène du lynchage du président ukrainien, tout comme je l’ai été en voyant, quelques jours plus tôt, Emmanuel Macron et Donald Trump se taper sur le ventre en riant aux éclats, dans le même salon de conférence de presse de la Maison Blanche. La brutalité, le grotesque et la grossièreté sont devenus des attributs indispensables du pouvoir. Hier, Javier Milei était élu président en Argentine en brandissant une tronçonneuse comme emblème de son action à venir. On espérait qu’il s’agissait d’un accident isolé. Espoir déçu.
Au-delà des scènes inimaginables produites par ce nouveau théâtre politique, ce sont les trop nombreux commentaires favorables à l’action de Donald Trump qui sont inquiétants. Ils sont surtout formulés, en France, par les souverainistes, de droite et de gauche. La tonalité générale de leurs commentaires se résume facilement : certes Donald Trump est un peu brutal, mais enfin les choses sont dites, il est temps que les Ukrainiens cessent de mettre la paix du monde en danger avec une guerre dont ils sont responsables et laissent ceux qui comptent, les États- Unis et la Russie, régler le problème. Ils font grand cas d’un discours prononcé par l’économiste américain Jeffrey Sachs dans une réunion organisée par un député européen, Michael Von der Schulenburg, député appartenant au BSW (Alliance Sarah Wagenknecht), une scission du parti de gauche allemand Die Linke, qui défend une ligne souverainiste, opposée à l’Union européenne et au soutien à l’Ukraine. Il ne s’agit donc pas d’un discours devant le Parlement européen, comme il est présenté sur les réseaux sociaux, sur lesquels il circule beaucoup, avec force commentaires élogieux sur son contenu et son auteur. Rappelons que le BSW vient de recueillir moins de 5% de suffrages aux élections générales en Allemagne, loin derrière Die Linke. Jeffrey Sachs se présente dans son discours comme un homme-clé de la reconstruction des pays d’Europe centrale et de la Russie après l’effondrement de l’Union soviétique. Il oublie de dire que la politique qu’il a préconisée comme conseiller des gouvernements de l’époque (au côté d’innombrables cabinets de conseil anglo-saxons qui se sont gavés des crédits européens mobilisés pour aider ces pays à sortir du communisme et ont accéléré leur ruine) notamment en Pologne, était une « thérapie de choc », c’est à dire un programme de mise en vente de tous les actifs détenus par l’État et la suppression du système social qui permettait à la population de vivre. C’est la politique qui a été mise en œuvre dans toute la zone dans les années 1990, avec des résultats désastreux, notamment en Russie. Elle a plongé la population dans une misère noire pendant plusieurs années et permis aux nouveaux barons voleurs, les oligarques russes, ou ukrainiens d’ailleurs, de mettre la main sur ce qui restait de richesses.
Leur chef, Vladimir Poutine, ne s’est pas oublié dans le pillage, depuis ses débuts à la mairie de Saint Pétersbourg. Jeffrey Sachs ne souffle pas mot de tout cela et l’entendre expliquer qu’il était un ami de Mikhaïl Gorbatchev, qu’il plaidait en faveur d’une aide américaine importante à la Russie sans être écouté à Washington, n’est possible que dans notre monde où les faits et la vérité n’ont plus aucune valeur et où tout s’oublie très vite. La suite du discours de Jeffrey Sachs est très simple : après l’effondrement de l’URSS, le plan des États-Unis était d’étendre l’OTAN jusqu’à Vladivostok. Ils ont organisé cette extension, de sorte que Vladimir Poutine a dû réagir en déclenchant cette guerre. Les Américains ont combattu Poutine par Ukrainiens interposés. La réponse de la Russie était légitime. L’Ukraine dans tout cela ? Elle n’existe pas. La politique étrangère des Etats-Unis est très critiquable et elle a considérablement aggravé le désordre du monde, pas seulement depuis l’élection de Donald Trump. Mais le discours de Jeffrey Sachs, trop souvent entendu depuis trois ans, qui reprend les éléments de langage du Kremlin, est un mensonge, repris avec enthousiasme par Stéphane Rozès et autres Georges Kuzmanovic, porte-paroles du « souverainisme réaliste » en France. Les multiples mensonges de Donald Trump, Vladimir Poutine et ceux qui leur font chorus doivent être dénoncés et combattus, si cela est encore possible dans notre monde orwellien.
L’invasion de l’Ukraine par la Russie, une juste réponse à l’extension continue de l’OTAN ? C’est la thèse défendue par une partie des « spécialistes de géopolitique », ceux qui se présentent comme des réalistes et mettent le soutien à l’Ukraine sur le compte d’un sentimentalisme de mauvais aloi, qui aveugle les simples d’esprit, manipulés par les fauteurs de guerre américains. A moins qu’il ne s’agisse de va-t-en-guerre animés par un méchant esprit antirusse. La question de l’élargissement de l’OTAN s’est d’abord posée pour l’Allemagne réunifiée. Il fut décidé dès 1990 d’accorder aux nouveaux Länder d’Allemagne de l’Est les garanties dont bénéficiait l’Allemagne de l’Ouest comme membre de l’OTAN. L’Alliance atlantique s’est engagée en même temps auprès des Russes à ne pas stationner ses forces dans les Länder orientaux de cette nouvelle Allemagne. Cette promesse a été tenue.
Après l’effondrement de l’URSS, la question d’un nouvel élargissement de l’OTAN s’est posée en raison de l’insistance de certains pays d’Europe centrale à être acceptés dans cette organisation, comme la Pologne, appuyée par l’Allemagne. On peut comprendre que ces pays qui venaient de s’émanciper de la férule russe, après avoir eu tout le temps d’en goûter les charmes, voulurent bénéficier d’une garantie de sécurité occidentale sans attendre leur entrée dans l’Union européenne qui paraissait alors être une échéance lointaine. A partir de 1994, l’administration Clinton s’est progressivement rangée à la demande de la Pologne. Le principe de l’élargissement à l’Est a été retenu par les seize membres de l’OTAN en janvier 1994. La France, à l’origine réticente, s’est ralliée à cette perspective après l’élection de Jacques Chirac en 1995. La Fédération de Russie avait d’autres sujets de préoccupations que l’OTAN après l’effondrement de l’Union soviétique. D’abord récupérer son arsenal nucléaire déployé dans les anciennes républiques soviétiques, notamment en Ukraine.
L’Ukraine accepta de se défaire de son armement nucléaire au profit de la Russie, sous l’amicale pression des États-Unis, moyennant un accord, signé en 1994 à Budapest par la Russie, l’Ukraine, les États-Unis, et le Royaume-Uni, garantissant l’indépendance et l’intégrité territoriale de l’Ukraine. L’Ukraine a eu tort de faire confiance aux États-Unis et à la Russie, qui considéraient cet accord comme un chiffon de papier. Elle a fait preuve d’une naïveté qu’elle paye très cher aujourd’hui. On souligne souvent qu’il est impossible de faire confiance à Vladimir Poutine. On parle beaucoup moins, et c’est dommage, de l’impossibilité de faire confiance aux gouvernements des États-Unis d’Amérique pour respecter leurs engagements, alors qu’ils ont dans ce domaine un historique qui vaut largement celui de la Russie. La Russie s’est aussi battue après l’effondrement de l’Union soviétique pour conserver son siège au Conseil de sécurité des Nations unies ; elle le conserva. Elle négocia son intégration dans le club des puissances capitalistes et devint membre du G8, qui succéda au G7, ainsi que dans l’Organisation mondiale du commerce (OMC). On se souvient que l’OMC est née de la volonté américaine d’imposer au reste du monde la globalisation économique. Après y être parvenus, les gouvernements américains montrent aujourd’hui qu’ils n’ont strictement rien à faire de cette organisation et des traités qu’ils ont imposés à tous leurs partenaires, qu’ils foulent aux pieds sans retenue. La Russie obtint également une indemnité de 13,5 milliards de Deutsche Mark, versée par l’Allemagne au titre du rapatriement des troupes soviétiques. Ce qui témoigne d’une bienveillance allemande vis-à-vis de la Russie, qui est sans rapport avec celle de Trump à l’égard de l’Ukraine, qu’il veut spolier de toutes ses ressources. L’OTAN n’était pas un sujet de préoccupation majeure pour la Fédération de Russie. Mikhaïl Gorbatchev déclara lui-même que « la question de l’expansion de l’Otan n’était alors jamais discutée... Aucun pays d’Europe de l’Est n’en parlait même après la dissolution du pacte de Varsovie en 1991. Les dirigeants occidentaux non plus n’en parlaient pas » (déclarations de Gorbatchev à « Russia beyond the headlines », 16 octobre 2014).
La promesse de ne pas élargir l’OTAN a-t-elle été faite par les États-Unis à la Russie après l’effondrement de l’Union soviétique, comme l’affirment tous les défenseurs de la légitimité de l’invasion de l’Ukraine par la Russie ? Si une telle promesse avait été formulée, la Russie aurait exigé qu’elle soit traduite dans un document signé par les parties en présence. En réalité, le gouvernement américain ne pouvait pas faire une telle promesse à la Russie sans revenir sur l’acte final d’Helsinki de 1975, dont l’Union soviétique était signataire, qui reconnaissait à chaque signataire « le droit d’être partie ou non à des traités d’alliance ».
Rappelons également que la charte de Paris « pour une nouvelle Europe », de novembre 1990, également signée par l’Union soviétique, donnait à tous ses signataires la liberté de choisir leurs propres arrangements en matière de sécurité. Les enregistrements déclassifiés des discussions entre les présidents Bill Clinton et Boris Eltsine en 1997 sont sans ambiguïté sur le refus américain de prendre un engagement relatif à l’extension de l’OTAN en Europe orientale, alors que Boris Eltsine insistait pour obtenir cet engagement, même sous forme d’un engagement secret du président américain (voir notamment l’entretien du 21 mars 1997 dont le verbatim a été déclassifié en 2017). L’existence de cette supposée promesse a été l’objet d’une littérature considérable et de multiples déclarations. Aucun document n’en atteste l’existence. Même un chercheur américain comme Joshua Shifrinson, favorable à la thèse de la promesse faite à la Russie de non-extension de l’OTAN, a dû convenir après des recherches approfondies qu’il n’existait pas d’engagement écrit de cette nature[1]. Si une telle promesse avait été faite, on voit mal pourquoi un communiqué conjoint russo-polonais de 1993, indiquant que l’entrée de la Pologne dans l’OTAN « ne serait pas contraire aux intérêts des autre États, y compris la Russie », aurait été publié.
On a aussi du mal à comprendre pourquoi, en 2001, lors d’un sommet réunissant notamment les États-Unis et la Russie, Vladimir Poutine aurait estimé que l’élargissement de l’OTAN ne saurait être un obstacle à la coopération bilatérale américano-russe, avant de déclarer en 2002 que l’adhésion des États baltes à l’OTAN n’était pas une tragédie. La Russie accepta également de participer à un Conseil de coopération nord- atlantique (CCNA), créé en 1991, remplacé en 1997 par un Conseil conjoint permanent (CCP), en reconnaissance de la place particulière de la Russie dans la sécurité européenne. Moscou s’en retirera en 1999 pour protester contre les opérations au Kosovo, mais reviendra en 2002 au nouveau Conseil OTAN- Russie (COR). L’OTAN, de son côté, a été d’autant plus divisée qu’elle s’est élargie. En parallèle, la relation des États-Unis à celle- ci s’est compliquée. Ils se sont passés de l’OTAN après le 11 septembre 2001 pour organiser une coalition qui mena la désastreuse Guerre d’Irak, contre la volonté de la France et de l’Allemagne. George W. Bush, un républicain, comme Donald Trump, voulut déployer un bouclier antimissile en Pologne et en République tchèque ; Obama, une fois élu, annula cette décision. Depuis la présidence Obama, les États-Unis réaffirment régulièrement leur volonté de réorienter les efforts de défense américaine vers ce qu’ils désignent comme « la zone Asie- Pacifique », au détriment de l’Europe, qui doit assurer seule sa sécurité.
Cette politique n’a pas changé avec ses successeurs. Donald Trump a déclaré à de nombreuses reprises au cours de son premier mandat qu’il considérait l’OTAN comme une organisation obsolète et nuisible aux Américains et que les Européens devaient payer pour leur défense. On peut constater qu’il n’a pas changé de position. Joe Biden a inauguré son premier mandat en obtenant de l’Australie l’annulation d’un contrat de construction de sous-marins qu’elle avait signé avec la France, au profit d’une nouvelle alliance avec les États-Unis, dirigée contre la Chine, montrant par-là que sa politique n’était pas si différente de celle de Donald Trump. Emmanuel Macron déclara en 2019, à la veille du sommet réuni pour célébrer les 70 ans de l’OTAN que celle-ci se trouvait « en état de mort cérébrale ». Il n’y a guère que les Européens pour penser que les États-Unis ont les yeux tournés vers eux en permanence et constituent leurs alliés et protecteurs pour toujours ; il n’y a guère que les souverainistes pour considérer que l’Europe est pour l’Amérique l’objectif stratégique essentiel. Ce discours sans cesse répété sur le risque que représentait l’élargissement de l’OTAN pour la Russie est un simple prétexte pour essayer de justifier l’injustifiable : l’invasion, en violation de tous les principes du droit international, d’un pays dont les frontières sont internationalement reconnues et garanties par la charte des Nations unies en plus de l’accord de Budapest de 1994. Ce n’est d’ailleurs pas le risque lié à l’extension de l’OTAN, qui a été d’abord invoqué par Vladimir Poutine, en février 2022, pour justifier son offensive militaire contre l’Ukraine, mais la nécessité d’une campagne de « dénazification de l’Ukraine ».
Pour Poutine, l’Ukraine n’existe pas et les Ukrainiens sont des nazis Dans son discours du 21 février 2022, trois jours avant l’invasion de l’Ukraine, Vladimir Poutine reprend l’essentiel d’un texte publié à l’été 2021 et intitulé « De l’unité historique des Russes et des Ukrainiens ». En bref, l’Ukraine n’existe pas en tant qu’État et peuple indépendant. Seule existerait « la Rus’ » de Kiev fondée par des envahisseurs Vikings au VIIIe et IXe siècles. C’est là qu’en 988, le prince Volodomor choisit la religion chrétienne byzantine orthodoxe et se fait baptiser, par opportunisme politique, à un moment où l’empire byzantin menace les héritiers des Vikings. Pour Vladimir Poutine il s’agit du point central de l’histoire qui fait de l’Ukraine et de la Russie un seul peuple. En réalité, les fils de Volodomor se sont livrés des guerres sanglantes qui conduisirent au démantèlement du territoire contrôlé par leur père. L’invasion mongole de 1237 à 1240 mettra fin à cette construction politique. L’Ukraine devrait donc peut-être être restituée à la Mongolie au nom de ses droits historiques ? Puis, à partir du XVe siècle et jusqu’au XVIIIe siècle, malgré les revendications des princes de Moscou sur l’héritage de la Rus’ de Kiev, c’est la République des Deux Nations de Pologne et Lituanie qui domine toute la région, c’est-à-dire outre la Pologne et la Lituanie, une grande partie de l’Ukraine actuelle, de la Biélorussie et de territoires faisant partie aujourd’hui de la Fédération de Russie. Les Ukrainiens ont d’ailleurs longtemps lutté contre les Polonais plutôt que contre les Russes parce qu’ils constituaient à cette époque-là leur ennemi principal. C’est ce qui conduira les Cosaques à se soulever contre la République des Deux Nations et à fonder un État cosaque autonome en 1648 avec l’aide de la Moscovie de l’époque. Cette zone n’était pas considérée comme un territoire russe, mais comme une sorte d’État tampon entre la Russie, la Pologne et les Tatars de Crimée. En témoignent les cartes dressées par Joseph Nicolas Delisle, invité en 1726 par l’institut géographique de Saint- Pétersbourg pour cartographier le nouvel empire. La centralisation imposée par Catherine II fera naître le sentiment national ukrainien, fondé notamment sur la nostalgie de la grandeur passée de la Kiev de Vladimir, à l’inverse donc du récit poutinien. La Pologne devrait-elle faire valoir ses droits sur l’Ukraine au nom de l’histoire comme le fait Vladimir Poutine ?
Pour Vladimir Poutine, l’Ukraine est une aberration, qui résulte des décisions de Lénine de créer l’Ukraine comme une république indépendante, membre de l’Union soviétique. Décision qui aurait été prise en raison de son tempérament « d’expérimentateur social », qui ne prenait pas en compte les besoins du peuple ni l’unité des slaves ukrainiens, biélorusses et russes. Vladimir Poutine déteste Lénine mais adore Staline, qui fut commissaire aux nationalités dans sa jeunesse bolchévique, avant de mettre en œuvre une politique de « chauvinisme grand-russe », dont Lénine était un adversaire mais qui convient parfaitement à son lointain successeur. Cette vision de l’absence d’existence réelle d’une nation ukrainienne est partagée par tous ceux qui soutiennent aujourd’hui Trump et Poutine et reprennent cette théorie de l’inexistence de la nation ukrainienne. À défaut de mettre en cause Lénine, ils imputent à une volonté américaine maléfique le projet séparatiste de cette pseudo-nation ukrainienne, dont la place naturelle et véritable serait au sein de la Fédération de Russie. Il est d’ailleurs tout à fait stupéfiant de voir que ce sont les souverainistes qui défendent avec le plus d’enthousiasme cette thèse, eux qui, par un étonnant paradoxe, sont très soucieux de la défense de la souveraineté française mise en cause par une Union européenne fédéraliste, mais qui ne sont à aucun moment ne sont effleurés par l’idée que les Ukrainiens pourraient choisir librement leur propre destin. Et cela alors même qu’ils sont déjà rassemblés dans un État souverain disposant d’un territoire, de frontières internationalement reconnues et qu’ils devraient bénéficier de la protection des Nations unies, défendant les principes de la charte qui en fonde l’existence. Ces analyses pseudo-historiques et pseudo-géopolitiques permettent de faire disparaître du monde réel les Ukrainiens en chair et en os, les femmes et les hommes qui vivent dans les pires conditions depuis trois ans et affrontent avec des moyens dérisoires un pays infiniment plus fort qu’eux, militairement, financièrement et démographiquement. Ces êtres humains-là, pour une raison que je n’arrive pas à comprendre, n’ont droit ni à la compassion, ni à la défense de leurs libertés essentielles par nos penseurs réalistes de la complexité du monde. Tous ces négateurs de l’existence d’une nation ukrainienne ont d’ailleurs un peu de mal à expliquer comment les Ukrainiens parviennent à résister, tels David face à Goliath, alors qu’ils auraient dû être emportés comme un fétu de paille dès les premiers affrontements.
Un des zélateurs de la thèse poutinienne en France, Emmanuel Todd, bute sur cette difficulté dans son dernier livre, pour finalement trouver une explication aussi solide que tout le reste de cet ouvrage, qui laisse le lecteur partagé entre l’indignation devant les thèses qu’il développe et l’éclat de rire devant leur absurdité. Son explication de la résistance inattendue des Ukrainiens à la barbarie russe est la suivante : la « russophobie » dont souffriraient les Ukrainiens aurait entraîné une disparition de la représentation politique de la population russe d’Ukraine, laissant le champ libre aux ultras nationalistes de l’Ukraine occidentale. Il fallait y penser en effet. Les dictateurs, qu’il s’agisse de Vladimir Poutine ou de Donald Trump, et ceux qui les soutiennent, n’ont aucun souci de cohérence. Ils peuvent donc dire que l’Ukraine n’existe pas, que seule existe la grande communauté slave orthodoxe, mais que les Ukrainiens existent et que ce sont des nazis. N’oublions pas que c’est le motif principal avancé par Vladimir Poutine pour envahir l’Ukraine en février 2022 : dénazifier le pays pour protéger la partie russophone de sa population d’un génocide. Toute la vie politique et intellectuelle de la Russie poutinienne depuis 2012 tourne autour de la commémoration incessante de la Grande Guerre patriotique et du rôle que la Russie a joué dans la victoire contre le nazisme, acquise par la seule Russie, bien sûr ; sans doute comme la victoire contre le Japon allié de l’Allemagne hitlérienne. Le récit national russe se résume désormais à cette commémoration permanente de l’héroïsme russe après le 22 juin 1941. Bien sûr, les discours de Vladimir Poutine n’expliquent pas pourquoi la Russie n’était pas en guerre avant cette date et comment le génial pacte Hitler-Staline a laissé la Russie désarmée lors du déclenchement de l’opération Barbarossa. Ils ne rappellent pas combien de Russes ont été tués par les commissaires politiques s’ils n’obéissaient pas aux ordres aberrants de leur chef Staline, qui les envoyait par centaines de milliers à la mort dans des opérations sans aucune chance de succès. Et dans ce récit, l’Ukraine est en accusation pour complicité avec le nazisme et les descendants de ces Ukrainiens nazis sont accusés de persécuter aujourd’hui les russophones ukrainiens. Il y eut effectivement des Ukrainiens collaborant avec les nazis, mais il y en eut beaucoup moins que d’Ukrainiens morts en combattant les nazis sous l’uniforme de l’armée rouge. 7 millions d’Ukrainiens ont combattu dans les rangs de l’armée rouge et 2,5 millions d’entre eux sont morts au combat et dans les camps de prisonniers, soit le quart des pertes de l’Armée rouge pendant la deuxième guerre mondiale. Il faut y ajouter 3 millions de morts civils. Les organisations nationalistes ukrainiennes qui ont combattu avec les nazis, l’Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN) et l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA), ont regroupé au maximum 100 000 à 200 000 Ukrainiens. Lorsque l’Allemagne nazie a attaqué l’Union soviétique en juin 1941 et envahi le territoire de la Pologne orientale, l’OUN a proclamé à Lviv une Ukraine indépendante de la Pologne et de l’Union soviétique.
Les nazis ont immédiatement réprimé ce mouvement et envoyé en prison Stépan Bandera, qui restera prisonnier des Allemands jusqu’en septembre 1944. Et s’il y eut des Ukrainiens collaborateurs, il y eut aussi des collaborateurs Russes avec les nazis : 500 000, pour les évaluations les plus basses, jusqu’à 1 million selon le chercheur russe Evgueni Grinko, ce qui ne fait pas des Russes un peuple de nazis. Mais il n’en est bien sûr pas question dans les discours de Vladimir Poutine. Voilà ce qu’il en fut du « nazisme » ukrainien. Il existe, aujourd’hui, un parti fasciste en Ukraine (il en existe aussi en Russie). Il a recueilli moins de 2% des voix aux dernières élections générales. Des nostalgiques du Troisième Reich existent également en Russie : l’un d’entre eux, Dmitri Valerievitch Outkine, dirigeait avec Evgueni Prigojine le groupe Wagner, une milice privée financée par le ministère russe de la Défense, venu avec l’armée russe écraser les « nazis ukrainiens ». L’antisémitisme était bien présent en Ukraine, avant et pendant la deuxième guerre mondiale, et les juifs y étaient nombreux, car pendant longtemps ils n’eurent pas le droit de s’installer à Moscou ou à Saint Pétersbourg. L’Ukraine fut un territoire d’extermination des juifs pendant la deuxième guerre mondiale, mais par toutes les parties prenantes de cette guerre atroce. Mais la Russie a également une longue tradition d’antisémitisme et de pogroms ; et Staline était un antisémite déterminé qui, hanté jusqu’à sa mort par la peur de complots juifs, a conduit à plusieurs reprises des opérations d’élimination des juifs au sein de l’appareil du Parti communiste russe. Ce délire antinazi qui anime le discours de Poutine et de ses sbires n’a d’autre but que de discréditer tous les Ukrainiens, en commençant par leur président, qui est lui-même juif, ce qui est assez étrange pour un pays nazi. Les Russes sont soumis à un matraquage idéologique sur ce thème. Le 4 avril 2022, l’agence de presse officielle du Kremlin, RIA Novosti, publiait une tribune de Timofei Sergueievtsev, un idéologue du Kremlin, intitulée « Que faut-il faire de l’Ukraine ? », dans laquelle il présentait un plan de dénazification, de « déukrainisation et de déseuropéanisation de l’Ukraine », dont la mise en œuvre demanderait au moins 30 ans. Voici ce qu’il écrivait : « Aujourd’hui, la question de la dénazification de l’Ukraine est passée au plan pratique (...) La dénazification est un ensemble de mesures à l’égard de la masse nazie de la population, qui ne peut techniquement pas être poursuivie au nom des crimes de guerre (...) Il faut procéder à un nettoyage total (...) En plus des hauts gradés, une partie importante des masses populaires qui sont des nazis passifs, des collaborateurs du nazisme, sont également coupables (...) La durée de la dénazification ne peut en aucun cas être inférieure à une génération (...) La particularité de l’Ukraine nazie est sa nature amorphe et ambivalente, qui permet de déguiser le nazisme en aspirations à “l’indépendance” et à une “voie européenne” de “développement ” (en réalité de dégradation) (...) L’Occident collectif est lui-même le concepteur, la source et le sponsor du nazisme ukrainien (...) L’ukronazisme n’est pas moins une menace pour la paix et la Russie que le nazisme allemand ne l’était avec Hitler (...) Le nom “Ukraine” ne peut être retenu comme celui d’une formation étatique entièrement dénazifiée sur un territoire libéré du joug nazi (...) La dénazification sera inévitablement une dé-ukrainisation (...) La dénazification de l’Ukraine est aussi son inévitable dé-européanisation. [2] » C’est avec ces idées en tête que des centaines de milliers de soldats enrôlés dans l’armée russe sont allés mourir en Ukraine. Les Ukrainiens ont toujours tort et seraient responsables de la guerre qui détruit leur pays. Ceux qui cherchent à tout prix à justifier l’horrible guerre menée par la Russie ne se soucient pas de la cohérence de leur argumentation. De 2022 à janvier 2025, il présentaient les Ukrainiens comme des marionnettes manipulées par les Américains pour mener une guerre par procuration contre les Russes. Dans ce récit, les Ukrainiens sont payés pour défendre les intérêts stratégiques américains en Europe, quitte à nous entraîner dans une nouvelle guerre mondiale. Vladimir Poutine, de son côté, mélangeait dans sa rhétorique la négation de la nation ukrainienne, ce pays de nazis, et son ennemi de toujours, l’impérialisme américain.
Mais voilà que Donald Trump est revenu au pouvoir. Il manifeste bruyamment son soutien à Vladimir Poutine, insulte les Ukrainiens et leur président et veut négocier la fin du conflit entre l’Ukraine et la Russie sans même consulter l’Ukraine. Il veut imposer au passage un tribut exorbitant aux Ukrainiens sous la forme d’un traité assurant aux Etats-Unis le contrôle des ressources naturelles ukrainiennes. Il les priverait ainsi de toute possibilité de se reconstruire après avoir été privés d’une partie de leur territoire, en plus d’avoir été privés de leur liberté, et de la justice. Comment les géopoliticiens qui défendent la théorie de la guerre américaine par procuration depuis 3 ans, expliquent-ils que du jour au lendemain, les Ukrainiens, hier présentés comme le bras armé des États-Unis en Europe, soient devenus l’ennemi commun des Américains et des Russes ? Quels intérêts stratégiques américains ont changé à ce point en quelques semaines pour justifier un tel revirement ? Vladimir Poutine a envahi l’Ukraine en espérant pouvoir en faire une conquête rapide et facile. Il n’y est pourtant pas parvenu en raison de la résistance nationale désespérée des Ukrainiens, appuyée de loin et avec beaucoup de limites par les Européens et les Américains. Donald Trump se soucie comme d’une guigne de l’Europe et de la liberté des Ukrainiens. Il ne voit dans cette guerre que l’opportunité pour les États-Unis de faire main- basse sur des ressources minérales stratégiques, dont ils auront de plus en plus besoin. Il est tout à fait prêt à se les partager avec la Russie, qu’il considère comme un allié fiable, dont le responsable lui ressemble en tout point. Ils partagent d’ailleurs la même rhétorique sur la décadence de l’Occident corrompu par les valeurs woke, qu’ils se proposent de remplacer soit par la pureté slave orthodoxe, soit par l’amoralité brutale et sans règles des barons voleurs, ceux qui ont régné aux États-Unis à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle. C’est ce que le vice-président J.D. Vance est venu dire aux responsables européens tout récemment, avant d’insulter le président ukrainien à la télévision. Pour Trump comme pour Poutine, les Ukrainiens ont tort parce qu’ils refusent de plier, parce qu’ils n’acceptent pas le retour aux formes les plus brutales de l’impérialisme.
C’est cet de cet impérialisme dont nous avions essayé de sortir après la Seconde Guerre mondiale, en bâtissant le droit international, qui se révèle être bien fragile lorsque le monde est à nouveau dominé par les appétits grossiers et sans limites des ploutocrates. Le dernier argument en faveur d’un arrangement entre Vladimir Poutine et Donald Trump avancé par les réalistes-souverainistes est le suivant : d’accord, tout cela n’est pas bien, mais cela ne mérite pas une troisième guerre mondiale. Mieux vaut un mauvais arrangement. Pour eux, ceux qui refusent la perspective d’un accord entre Vladimir Poutine et Donald Trump sont des va-t-en-guerre voulant provoquer un nouveau cataclysme. Il faut les faire taire d’urgence. Et d’ailleurs, s’ils veulent tellement soutenir les Ukrainiens, ils n’ont qu’à aller se battre eux-mêmes en Ukraine, aux côtés des Ukrainiens, plutôt que de soutenir le combat jusqu’à la mort du dernier Ukrainien depuis leur salon, à Paris, Berlin ou Londres. Si ces soi-disant « pacifistes réalistes » ont raison, si rien ne peut s’opposer à la supériorité militaire d’un pays qui se sent autorisé à envahir son voisin pour le réduire à un esclavage dont il est sorti il y a un peu plus de trente ans seulement, si l’ONU ne sert à rien, si rien ne sert à rien, alors, le monde est tout simplement perdu. Il ne faut plus faire semblant de vouloir organiser le monde, de faire de la politique, de construire des institutions pour préserver les libertés. Oublions la fraternité, la liberté, l’égalité, la transition écologique et tout le reste : profitons du peu de temps qui reste avant le cataclysme final ! Si au contraire on pense que la liberté n’est pas négociable, que le droit à vivre en paix dans la nation à laquelle on appartient n’est pas réservé aux seules puissances impériales, que les droits de l’homme doivent être défendus même lorsque ceux qui les mettent à mal sont les plus puissants, que les Ukrainiens ont, comme les Français, les Allemands ou les Américains le droit de vivre chez eux, selon les lois qu’ils ont choisies, en nouant des relations avec les autres peuples dans des conditions qu’ils choisissent, alors, l’invasion russe doit être tout simplement condamnée sans nuances, tout comme les insultes de Donald Trump, les pressions scandaleuses qu’il exerce sur l’Ukraine et l’ensemble de sa politique étrangère. Le droit des Ukrainiens à vivre comme ils l’entendent et à exercer leur souveraineté sur le territoire que la communauté internationale, Russie comprise, a reconnu, doit être garanti. Ceux qui nous raillent de tenir de tels propos et nous invitent à rejoindre des tranchées aux côtés des Ukrainiens, au lieu de rester au chaud en les incitant à se battre pour nous, me rappellent ceux qui disaient aux jeunes manifestants opposés à la guerre américaine au Vietnam d’aller plutôt rejoindre les Viêt-Cong, au lieu de manifester en France.
Et selon le même raisonnement, de quel droit protesterions-nous contre la féroce répression du régime des mollahs iraniens contre les femmes ? Ce n’est après tout qu’une question de politique intérieure et toutes les civilisations ne se ressemblent-elles pas ? Personne n’aurait rien à dire sur la guerre conduite par l’Arabie Saoudite au Yémen, ou sur celle du Rwanda en République démocratique du Congo, ou sur les visées de Donald Trump sur le canal de Panama, le Groenland ou la bande de Gaza ? Faut-il interdire toute déclaration de solidarité internationale au nom de ce soi-disant réalisme ? N’est-ce pas tout simplement un moyen de clouer le bec à tous ceux qui soutiennent les Ukrainiens, pour mieux faire taire les Ukrainiens eux-mêmes ? Cela suffit ! Un redressement moral est urgent et nécessaire. On aimerait lire moins d’analyses soi-disant savantes et informées, plus de positions très simples de soutien à l’Ukraine dans la défense de ses droits légitimes ; droits que nous défendons chez nous et pour nous.

Jean-François Collin

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